Comment la gouvernance défaillante camerounaise transforme une crise lointaine en danger immédiat
Par Franck Essi

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Il existe une tendance confortable, dans le discours officiel camerounais, à traiter les crises internationales comme des turbulences lointaines, sans rapport avec la fabrique interne des inégalités et des vulnérabilités. La confrontation militaire entre les États-Unis, Israël et l’Iran vient rappeler, une fois de plus, le coût politique, économique et sécuritaire de cette posture.
Chaque missile tiré entre Téhéran, Tel-Aviv et Washington finit, à Douala, Maroua ou Bafoussam, par une hausse du prix du carburant, du pain, des médicaments ou du transport urbain. Refuser de le voir, c’est entretenir l’illusion que les chocs extérieurs sont des fatalités, alors qu’ils révèlent d’abord des choix internes de gouvernance.
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1. La Sonara en ruine et le détroit d’Ormuz : comment le Cameroun paie deux fois la même crise
Le premier mécanisme d’impact est énergétique. Lorsque les tensions explosent au Moyen-Orient, les marchés anticipent des perturbations au niveau du détroit d’Ormuz, par où transite environ un cinquième du pétrole mondial. Les cours s’emballent, et pour le Cameroun, la réaction en chaîne est immédiate.
Depuis l’incendie de la Sonara en mai 2019, unique raffinerie du pays, le Cameroun importe la totalité des produits pétroliers finis qu’il consomme, via un mécanisme d’approvisionnement par traders maintenu depuis plus de cinq ans. Entre janvier et octobre 2025, près de 1,8 million de tonnes métriques de carburants ont ainsi été importées, faute de raffinerie opérationnelle — creusant le déficit commercial et exposant le pays à chaque variation des cours mondiaux.
Dans ce schéma, une hausse du prix du baril améliore marginalement les recettes d’exportation de brut, tout en alourdissant massivement la facture des importations de carburants et le coût des subventions. Le budget de l’État, déjà structurellement sous tension, absorbe une part croissante de ces surcoûts, qui se répercutent sur le prix du transport, de l’électricité, des intrants agricoles et de l’alimentation.
Il faut nommer ce que cette situation représente : non pas une fatalité géologique ou technique, mais le résultat d’une décision politique répétée de ne pas restaurer une capacité nationale de raffinage dans des délais raisonnables. Malgré l’intérêt de plusieurs investisseurs, le projet de réhabilitation de la Sonara piétine depuis six ans. La coalition au pouvoir préfère gérer la rente d’importation de produits pétroliers plutôt que de remettre en cause les circuits qu’elle contrôle.
Les subventions aux carburants sont un instrument de régulation politique autant qu’un outil économique. Leur ajustement obéit au risque de contestation sociale, tout en profitant davantage aux groupes les plus motorisés qu’aux ménages les plus pauvres. Toucher à ce système, c’est toucher à un pilier de l’architecture du pouvoir.
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2. 543 milliards de FCFA de céréales importées : l’explosion sociale qui couve
Le second choc est alimentaire et social. Le Cameroun dépend massivement des importations pour le blé, le riz, une partie du maïs, les médicaments, les intrants agricoles et de nombreux équipements industriels. Lorsque les tensions au Moyen-Orient font monter le coût du fret maritime, les primes d’assurance et les prix de l’énergie, l’ensemble de ces produits renchérit simultanément.
En 2024, les importations de céréales ont atteint un niveau record de 543,7 milliards de FCFA, soit une hausse d’environ 40 % par rapport à 2023. Le riz représente à lui seul 318,5 milliards de FCFA, en progression de 59 % sur un an, tandis que le blé pèse 214 milliards de FCFA. L’Inde et la Thaïlande fournissent plus de 90 % du riz importé, et la France demeure le principal fournisseur de blé. Dans ces conditions, chaque tension internationale se traduit directement par une ponction sur le revenu réel des ménages, sans qu’ils disposent de la moindre marge d’ajustement.
Ce sont les ménages les plus vulnérables qui absorbent ces chocs en premier : dans les quartiers populaires, les zones rurales enclavées, les périphéries urbaines. Ce sont eux qui, en février 2008, sont descendus dans les rues pour protester contre la vie chère, et qui se sont heurtés à une répression ayant coûté des dizaines de vies — sans qu’aucune justice ne soit rendue ni aucune réforme structurelle engagée.
Dix-huit ans plus tard, la structure économique n’a pas fondamentalement changé. La capacité de cette colère sociale à refaire surface reste entière, d’autant que les hausses de prix se cumulent avec le chômage informel, la stagnation des salaires et l’absence de filets de protection significatifs.
Le Cameroun dispose pourtant de terres agricoles parmi les plus fertiles d’Afrique centrale. Sa dépendance alimentaire n’est pas un retard de développement inévitable : c’est le résultat d’une structure économique qui a systématiquement favorisé les circuits d’importation — plus faciles à contrôler, plus généreux en rentes distribuables — au détriment des filières locales de production, de stockage et de transformation. Là encore, ce sont des choix politiques.
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3. Le port de Douala sert quatre pays — mais le Cameroun ne transforme rien
Le Port autonome de Douala dessert non seulement le Cameroun, mais aussi le Tchad, la République centrafricaine et, partiellement, le Niger. Cette position devrait constituer un atout stratégique majeur pour une politique d’industrialisation régionale, capable de capter une part de la valeur ajoutée associée à ces flux.
Dans la pratique, le Cameroun est inséré dans les circuits du commerce mondial comme point de transit de matières premières et d’entrée de produits finis — sans politique industrielle cohérente pour transformer localement ces flux. En 2024, les ports camerounais ont vu transiter des volumes croissants de produits importés, concentrés entre un petit nombre de fournisseurs asiatiques et européens, ce qui accentue la vulnérabilité aux chocs logistiques et géopolitiques.
Chaque perturbation des routes maritimes liée aux tensions moyen-orientales se traduit par une hausse du coût du fret, des retards d’approvisionnement et des surcoûts pour les secteurs déjà fragiles — agriculture, transport, industrie agroalimentaire, construction. Dans un pays où l’emploi formel reste l’exception, ces chocs alimentent un chômage informel massif, une baisse des revenus dans les petites activités commerciales et une frustration sociale diffuse.
Le potentiel gazier du Cameroun illustre ce paradoxe. L’usine flottante de liquéfaction Hilli Episeyo, au large de Kribi, dispose d’une capacité d’environ 1,2 million de tonnes de GNL par an, avec une partie dédiée au marché domestique. D’autres infrastructures gazières sont en développement, en partenariat avec Perenco et la Société nationale des hydrocarbures. Mais sans vision industrielle claire et sans gouvernance rigoureuse, ces projets risquent de se cantonner à exporter des molécules, en reproduisant le schéma du pétrole : capter des rentes à court terme plutôt que bâtir des capacités productives durables.
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4. Boko Haram et les armes de la guerre mondiale : un Extrême-Nord déjà à genoux
Les conflits contemporains génèrent des flux d’armes légères, de drones militarisés et de technologies de guerre qui alimentent des marchés parallèles bien au-delà de leurs théâtres initiaux. Pour le Cameroun, confronté depuis plusieurs années à l’insurrection de Boko Haram et à d’autres formes d’instabilité dans l’Extrême-Nord, cette réalité n’a rien de théorique.
Mais la circulation accrue d’armes liée aux crises moyen-orientales ne fait qu’aggraver une situation dont les racines sont d’abord domestiques : sous-développement chronique de la région, marginalisation économique des populations, faible présence des services publics, chômage massif des jeunes. Les budgets sécuritaires eux-mêmes sont partiellement captés par des réseaux politico-militaires avant d’atteindre les unités opérationnelles — ce qui affaiblit la réponse sur le terrain et entretient un cycle d’inefficacité et de rente.
Il faut poser la question explicitement : dans quelle mesure la persistance de ces menaces est-elle devenue un élément de la gestion politique du pays, permettant de justifier des budgets extraordinaires, des restrictions de libertés et des arrangements opaques au nom de la sécurité nationale ? Ce que les crises internationales apportent, ce sont des armes et des technologies supplémentaires. Ce qu’elles trouvent sur place, ce sont des fractures sociales et institutionnelles non résolues.
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5. À l’ONU, le Cameroun vote ou s’abstient — mais ne pèse jamais
Sur le plan diplomatique, le Cameroun sera tôt ou tard appelé à se prononcer dans les instances multilatérales — ONU, Union africaine, CEEAC — sur les développements de la guerre au Moyen-Orient. Depuis la fin de la guerre froide, le pays pratique un non-alignement de convenance, fait d’abstentions, d’absences et de déclarations vagues, rarement de positions assumées et cohérentes.
Cette posture est souvent présentée comme une sagesse de neutralité destinée à ne froisser aucun partenaire. En réalité, elle signifie que l’appareil diplomatique est d’abord orienté vers la préservation du régime — la recherche de soutiens discrets et la minimisation des contraintes — plutôt que vers la défense claire d’intérêts nationaux définis et débattus.
Dans un monde qui se fragmente entre blocs rivaux, l’abstention systématique n’est pas neutre. Elle envoie un signal de faiblesse ou de disponibilité, et laisse les autres définir les règles du jeu commercial, énergétique et sécuritaire. Sur des dossiers aussi concrets que la sécurité maritime, les corridors d’approvisionnement, les sanctions ou la réforme de la gouvernance mondiale, le Cameroun se contente d’être présent sans peser.
Une diplomatie d’intérêts supposerait d’identifier quelques axes prioritaires — sécurité alimentaire, sécurité énergétique, corridors logistiques, transferts de technologie — et de construire des alliances diversifiées autour de ces objectifs. Elle impliquerait aussi de rendre des comptes sur les positions défendues devant le Parlement et l’opinion publique, plutôt que de laisser la politique étrangère dans l’opacité des cercles restreints.
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Ce que chaque crise prouve une fois de plus : le régime gère les rentes, pas le pays
Les crises internationales ne créent pas les vulnérabilités — elles les mettent à nu. Tout ce que la guerre au Moyen-Orient révèle pour le Cameroun existait avant le premier tir de missile : dépendance énergétique non corrigée, fragilité alimentaire structurelle, absence d’industrialisation, exposition aux chocs logistiques, invisibilité diplomatique.
Ce sont des choix. Des choix répétés, assumés par une coalition au pouvoir qui a fait de la gestion des rentes externes — pétrole, gaz, importations, aides — le cœur de son modèle de reproduction. Les nommer comme tels n’est pas un exercice rhétorique : c’est la condition préalable à toute transformation, parce qu’elle oblige à poser la question de la responsabilité politique, de la transparence et de la reddition de comptes.
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5 leviers pour sortir du piège — si la volonté politique existait
Les crises internationales créent aussi des fenêtres d’opportunité pour les pays capables d’anticiper et de réorienter leurs politiques. Encore faut-il que ceux qui gouvernent aient intérêt à réduire les vulnérabilités dont ils tirent précisément profit.
Levier 1 : Reconstruire une capacité nationale de raffinage.
La souveraineté énergétique exige un calendrier contraignant de remise en service d’une capacité nationale de raffinage — éventuellement sur un modèle de co-investissement régional — ainsi qu’un déploiement massif d’infrastructures hydroélectriques, solaires et gazières au service du marché domestique. Fixer une trajectoire de sortie progressive de la dépendance aux importations de carburants, et la rendre publiquement vérifiable, serait un premier test de sérieux.
Levier 2 : Transformer le gaz en levier industriel, pas en nouvelle rente.
L’usine flottante Hilli Episeyo à Kribi représente une fenêtre d’opportunité réelle dans un contexte de prix mondiaux élevés. Encore faut-il imposer des quotas de gaz à prix régulé pour l’industrie locale, flécher une part des recettes vers un fonds d’infrastructures productives, et rendre publics les contrats liant l’État à ses partenaires.
Levier 3 : Produire ce qu’on mange, au lieu d’importer ce qu’on pourrait cultiver.
Réduire la dépendance alimentaire implique d’investir massivement dans les filières locales, les infrastructures rurales, le stockage et la transformation. Il s’agit de substituer à la rente d’importation — riz, blé, huiles, sucre — une rente de production nationale, soutenue par des achats publics, des crédits bonifiés et une protection ciblée des filières stratégiques. Le Cameroun a les terres et les producteurs. Ce qui manque, c’est la décision politique de les privilégier aux importateurs.
Levier 4 : Choisir quelques industries et s’y tenir.
L’industrialisation suppose un choix explicite de secteurs à fort potentiel de substitution aux importations — produits pétroliers raffinés, matériaux de construction, agroalimentaire, intrants agricoles — avec des objectifs datés, des indicateurs publics et des engagements fermes sur l’accès à l’énergie et aux infrastructures. Chaque année sans raffinerie opérationnelle, sans stratégie de transformation locale du bois, du cacao ou du coton, est une année de plus où le pays se contente d’être un corridor plutôt qu’un producteur.
Levier 5 : Définir une ligne diplomatique et l’assumer.
Une diplomatie d’intérêts commencerait par une clarification des priorités : sécuriser les routes maritimes, diversifier les partenaires en fonction du transfert de technologies et de la création d’emplois, défendre une position claire sur la sécurité alimentaire et énergétique dans les forums régionaux et mondiaux. Cela implique une capacité à dire non à certains accords déséquilibrés, et à dire oui à des partenariats qui exigent des réformes internes mais renforcent la souveraineté réelle.
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La souveraineté ne se décrète pas — elle se dispute, ou on la perd
La souveraineté ne réside ni dans le discours ni dans le drapeau. Elle se mesure à la capacité concrète d’un pays à traverser une crise internationale sans être emporté par elle. À l’épreuve de la guerre au Moyen-Orient, le Cameroun apparaît comme un État riche en ressources mais pauvre en résilience — après quatre décennies de gestion des richesses nationales comme instruments de survie politique plutôt que comme leviers de transformation.
Les réformes structurelles qui auraient pu construire cette résilience — dans l’énergie, l’agriculture, l’industrie, la diplomatie — ont été régulièrement sacrifiées au profit du maintien d’un système de rentes et de dépendances. La question n’est plus seulement de savoir comment le Cameroun va traverser cette crise. C’est de savoir si ceux qui gouvernent ont intérêt à construire un pays moins vulnérable — ou si leur survie dépend précisément du maintien de ces fragilités.
Tant que cette question ne sera pas posée dans l’arène publique par des forces politiques, sociales et économiques capables de disputer la définition de l’intérêt national, les grandes formules sur la souveraineté resteront exactement ce qu’elles sont : des formules.
Franck Essi
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