Par Franck Essi

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Il est 23h14. Quelque part à Yaoundé, un homme que je connais bien — appelons-le simplement l’homme du soir — est allongé sur son lit, téléphone en main. Il n’a pas sommeil. Ou plutôt si, il a sommeil, mais quelque chose le retient. Il scrolle. Une guerre quelque part. Une famine ailleurs. Un président qui insulte un autre président. Des chiffres de morts présentés comme des scores sportifs. Une vidéo qu’il n’aurait pas dû regarder mais qu’il a regardée jusqu’au bout, le souffle coupé. Il pose le téléphone. Le reprend trente secondes plus tard. Le repose. À minuit passé, il s’endort enfin — non pas apaisé, mais épuisé. Vidé. Comme après une bagarre dans laquelle il ne sait plus très bien comment il s’est retrouvé.
Cet homme, c’est moi. C’est vous. C’est presque tout le monde, aujourd’hui, dans ce siècle qui nous a offert l’accès à tout et la paix de rien.
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Le monde a-t-il vraiment empiré — ou avons-nous simplement perdu la distance ?
Soyons honnêtes avec nous-mêmes avant de l’être avec le monde : l’histoire humaine n’a jamais été un long fleuve tranquille. Les guerres, les famines, les tyrannies, les épidémies, les effondrements d’empires — tout cela existait bien avant nos smartphones et nos fils d’actualité. Ce qui a radicalement changé, ce n’est pas la cruauté du monde. C’est notre exposition permanente et non filtrée à cette cruauté. Nous sommes désormais convoqués à chaque catastrophe planétaire, en temps réel, sans préparation, sans distance, sans que personne ne nous demande si nous sommes psychologiquement en état de recevoir ce que nous allons voir.
Les générations qui nous ont précédés vivaient aussi dans des époques tourmentées — guerres mondiales, colonisation, indépendances arrachées dans le sang. Mais leur douleur avait une géographie. Elle avait des frontières. Elle leur laissait des espaces de respiration, des zones d’ombre où la vie ordinaire pouvait continuer à exister. Aujourd’hui, il n’y a plus de zones d’ombre. La souffrance du monde entier débarque dans notre chambre à coucher, entre le réveil et le premier café, sans frapper à la porte.
Ce n’est pas anodin. Ce n’est pas neutre. Et ce n’est certainement pas sans conséquences sur qui nous devenons.
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Ce que les écrans font à nos cerveaux sans nous demander la permission
Les neurosciences sont formelles : notre cerveau est biologiquement programmé pour accorder plus de poids aux mauvaises nouvelles qu’aux bonnes. Les spécialistes appellent cela le biais de négativité. C’est un héritage de l’évolution — l’homme préhistorique qui ignorait le bruissement suspect dans les hautes herbes ne survivait généralement pas longtemps. Ce réflexe de vigilance nous a sauvés pendant des millénaires.
Mais ce même cerveau, conçu pour détecter un prédateur dans la savane, se retrouve aujourd’hui à traiter simultanément des bombardements en Europe de l’Est, une crise institutionnelle à Kinshasa, une polémique absurde sur les réseaux sociaux, et la dernière sortie incendiaire d’un chef d’État quelconque. Il ne sait plus faire la différence entre un danger réel et un danger médiatisé. Il sonne l’alarme pour tout. Et quand l’alarme sonne en permanence, l’âme entière finit par s’user — comme un moteur qu’on laisserait tourner à plein régime sans jamais couper le contact.
Le doomscrolling — ce défilement compulsif et apparemment irrésistible de mauvaises nouvelles — n’est pas une mauvaise habitude parmi d’autres. C’est une boucle neurologique soigneusement exploitée : la mauvaise nouvelle stimule notre amygdale, libère du cortisol, crée une tension intérieure qui cherche une résolution. Mais la résolution ne vient jamais — parce que le monde ne se répare pas entre deux scrolls. Alors nous continuons à descendre, à descendre encore, dans l’espoir inconscient de trouver un fond rassurant. Il n’y a pas de fond. Et les ingénieurs qui ont conçu ces plateformes le savent mieux que quiconque.
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Un modèle économique bâti sur notre anxiété
Voici ce qu’il faut avoir le courage de dire clairement, et de dire avec des noms : ce n’est pas un accident. Ce n’est pas un effet secondaire malheureux d’une technologie par ailleurs bénéfique. C’est un choix de conception, documenté, assumé, délibéré.
Les plateformes — Meta, TikTok, X, YouTube — ont construit leurs architectures d’engagement autour d’un principe simple : les émotions négatives génèrent plus d’interactions que les émotions positives. La colère partage plus que la joie. L’indignation commente plus que l’admiration. La peur revient plus vite que la sérénité. Leurs algorithmes ont été entraînés à amplifier précisément ces émotions — non pas malgré les dommages que cela cause, mais en toute connaissance de cause. Les lanceurs d’alerte internes de Facebook, de Google, de Twitter l’ont dit sous serment devant des commissions parlementaires. Les documents internes — les Facebook Papers, les Twitter Files — l’ont établi noir sur blanc. Ce n’est pas une théorie du complot. C’est le modèle économique de l’attention, décrit avec précision par ses propres architectes.
Plus nous avons peur, plus nous revenons vérifier. Plus nous revenons vérifier, plus ils vendent de la publicité. Plus ils vendent de la publicité, plus ils ont les moyens de perfectionner les algorithmes qui nous maintiennent dans la peur. C’est une boucle. C’est un système. Et tant que les règles du jeu ne changent pas — régulation sérieuse, responsabilité juridique des plateformes pour les dommages psychologiques documentés, modèles économiques alternatifs — ce système continuera de fonctionner exactement comme il a été conçu pour fonctionner, indépendamment de notre bonne volonté individuelle.
Mais j’y reviendrai.
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Le monde qu’on ne nous montre pas
Ce qu’on ne nous montre pas, c’est l’immensité silencieuse du bien ordinaire qui se fabrique chaque jour, partout, sans caméra et sans hashtag. Pendant qu’une guerre occupe tous les écrans, des millions d’enseignants entrent dans leurs salles de classe et changent des destins. Des médecins opèrent toute la nuit dans des hôpitaux que personne ne filme. Des mères élèvent seules des enfants brillants dans des quartiers que les chaînes d’information traversent en voiture sans jamais s’arrêter. Des jeunes inventent, construisent, plantent, réparent — en silence, sans Breaking News, sans tribune internationale.
Ce monde-là existe. Il est même, si l’on y réfléchit honnêtement, largement majoritaire. Il est simplement invendable — parce qu’il ne fait pas monter le cortisol, ne provoque pas l’indignation réflexe, ne pousse pas au partage compulsif. La réconciliation ne fait pas le buzz. La tendresse ne monte pas les algorithmes. La reconstruction lente et patiente d’une vie digne n’a jamais interrompu un programme de 20 heures.
Refuser de confondre le flux médiatique avec la totalité du réel — c’est le premier acte de résistance intellectuelle que nous pouvons tous poser, dès ce soir, avant d’éteindre la lumière.
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Construire sa forteresse intérieure — sans se raconter que c’est suffisant
Je vais maintenant dire quelque chose qui peut sembler en contradiction avec tout ce qui précède — mais qui n’en est pas la contradiction : il faut construire sa forteresse intérieure. Il le faut vraiment. Et je le dis en sachant pertinemment que cette forteresse ne régulera pas Meta, n’écrira pas les lois qui manquent, ne changera pas le code source de TikTok.
Je le dis parce que la résistance systémique commence toujours dans un individu qui a décidé de ne pas se laisser faire. Parce qu’on ne change pas le monde depuis un état de noyade. Parce que Marc Aurèle ne réformait pas Rome depuis son journal intime — mais c’est ce journal qui lui permettait de continuer à gouverner sans devenir fou. La forteresse intérieure n’est pas une solution. C’est une condition de possibilité pour travailler aux vraies solutions. Ce n’est pas la même chose.
Elle se bâtit pierre par pierre, dans la durée, par des choix quotidiens souvent invisibles. C’est le choix de commencer chaque matin par une pensée qui nous appartient — et non par la dernière catastrophe que l’algorithme a sélectionnée pendant la nuit. C’est la discipline de lire, de réfléchir, de confronter des idées qui élargissent notre monde plutôt que de le rétrécir à la taille d’une notification. C’est la pratique du silence — méditation, prière, recueillement, ou simplement être là sans rien faire — qui permet à l’âme de se retrouver elle-même avant d’affronter le vacarme du dehors. C’est la culture de relations vraies, profondes, débarrassées du bruit.
Cette forteresse, une fois construite avec soin, ne nous rend pas indifférents au monde. Elle nous rend stables face à lui. C’est la différence entre l’arbre aux racines profondes qui plie dans la tempête sans rompre, et la feuille morte que le premier vent emporte sans résistance.
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S’ancrer dans le vivant
Les grandes traditions africaines ont quelque chose à nous dire ici. L’Ubuntu — je suis parce que nous sommes — n’est pas seulement une belle philosophie de solidarité communautaire. C’est une technique de survie psychologique d’une redoutable efficacité : ancrer notre existence dans des relations réelles, dans un projet collectif concret, dans la chaleur vivante d’une communauté humaine qui nous rappelle chaque jour que nous ne sommes pas seuls face au chaos du monde.
Quand le monde virtuel nous écrase de son poids, le monde réel nous remet à la bonne échelle. Une conversation vraie — pas un échange de messages, une vraie conversation, avec une voix et des yeux. Un service rendu à quelqu’un qui en avait besoin. Un repas partagé. Un enfant qui rit pour rien. Ces choses simples ont un pouvoir que les plateformes numériques ne remplaceront jamais — celui de nous rappeler que la vie, la vraie, n’est pas là-haut dans le nuage. Elle est ici. Elle est maintenant.
Et puis il y a le projet. Avoir quelque chose pour lequel nous nous levons — quelque chose de suffisamment vivant, de suffisamment aimé, pour fonctionner comme une ancre gravitationnelle quand tout vacille. Pas nécessairement quelque chose de grandiose. Mais quelque chose qui nous dépasse un peu, qui nous tire vers l’avant, qui donne à nos journées une direction et à notre existence une signification que personne ne peut nous retirer.
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Tenir notre cap — et exiger que les règles changent
Il y a une image qui me revient souvent. Celle du marin en mer démontée. La tempête ne lui demande pas son avis. Les vagues ne s’arrêtent pas parce qu’il est épuisé. Mais le bon marin ne passe pas son temps à maudire la mer. Il règle ses voiles. Il tient son cap. Et c’est ce cap — cette clarté sur le sens et la destination — qui fait toute la différence entre celui qui sombre et celui qui arrive à bon port.
Mais voici ce que cette image ne dit pas, et qu’il faut ajouter sans hésiter : un marin raisonnable, en rentrant au port après la tempête, exige aussi qu’on améliore les systèmes de prévision météo, qu’on renforce les phares, qu’on régule le trafic maritime. Il ne se contente pas de perfectionner sa technique de navigation en espérant que la mer deviendra plus clémente d’elle-même. Il sait que certains dangers ne se surmontent pas individuellement — qu’ils se réduisent collectivement, politiquement, institutionnellement.
Construire sa forteresse intérieure et exiger des règles du jeu différentes ne sont pas deux gestes opposés. Ce sont les deux faces d’une même lucidité. L’une sans l’autre est incomplète. La sagesse sans le combat politique devient de la résignation habillée en sérénité. Le combat politique sans la stabilité intérieure devient de l’agitation sans direction.
Alors oui — réglons nos voiles. Tenons notre cap. Gardons notre forteresse debout.
Et nommons, ensemble, avec précision et sans ménagement, les architectes du système qui rend cette forteresse nécessaire. Exigeons qu’ils rendent des comptes. Soutenons ceux qui travaillent à changer les règles. Éduquons nos enfants à comprendre ce qui se joue quand ils ouvrent une application.
Le reste, c’est la mer — et la mer, elle, n’a pas choisi d’être dangereuse.
Certaines tempêtes, si.
Franck Essi
Africain du Cameroun
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