15 mars 1966 – 15 mars 2026 : 60 ans déjà
Par Franck Essi

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Il y a soixante ans jour pour jour, l’État camerounais faisait abattre et décapiter Castor Osendé Afana dans la forêt de Moloundou. Il avait 36 ans. Sa tête fut portée à Yaoundé pour prouver sa mort au président Ahidjo. Soixante ans après, son corps n’a toujours pas été inhumé dans une sépulture officielle et reconnue.
Ce texte n’est pas seulement un hommage. C’est une démonstration : Osendé Afana avait raison sur l’essentiel — et c’est précisément pour cela qu’on l’a supprimé. Les angles morts de sa pensée existent, et nous les examinerons honnêtement. Mais ils ne diminuent pas la lucidité de son diagnostic structurel sur les économies africaines — un diagnostic que soixante ans de réalité ont confirmé point par point.
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1. Un homme, une trajectoire
Castor Osendé Afana naît en 1930 à Ngoksa, dans la Lékié — sixième d’une fratrie de douze enfants, fils de Dominique Afana et de Martine Mpesse. Ses parents, très pieux, l’inscrivent dès l’âge scolaire à l’école privée catholique de Ngoksa, puis à celle de Nkol Mebanga. Il passe avec succès le concours d’entrée au petit séminaire d’Efok en 1940, poursuit au petit séminaire d’Otelé, puis à Akono, et atteint enfin le grand séminaire de Mvolyé en 1949 — où il porte la soutane noire de l’ordre des sous-diacres.
En 1950, il est exclu de Mvolyé pour avoir dénoncé publiquement les mauvais traitements infligés aux élèves africains par les colons. Il s’inscrit en classe de philosophie au lycée Leclerc de Yaoundé, dont il est exclu à son tour en 1952 pour avoir pris la tête d’une manifestation d’élèves contre les conditions de vie dans l’internat. Il se présente en candidat libre au baccalauréat — qu’il obtient la même année — et décroche une bourse pour étudier en France.
En France, son parcours est exceptionnel. Il obtient sa licence en droit et sciences économiques en 1955, son Diplôme d’Études Supérieures en 1956, et soutient son doctorat d’État en sciences économiques — devenant ainsi le premier Africain d’Afrique noire francophone à obtenir ce grade. Sa thèse sera publiée aux Éditions Maspero en mars 1966, le mois même de son assassinat.
Mais le parcours intellectuel et le parcours militant sont indissociables. Dès 1954, il adhère à l’Association des Étudiants Camerounais en France, puis rejoint la Fédération des Étudiants d’Afrique Noire en France (FEANF), dont il devient 1er vice-président en 1956 et directeur de publication de L’Étudiant d’Afrique Noire. C’est dans ces cercles qu’il côtoie des hommes qui deviendront des acteurs majeurs de l’Afrique postcoloniale : le Guinéen Alpha Condé, les Congolais Pascal Lissouba et Ambroise Noumazalaye, l’Ivoirien Henri Konan Bédié, le mathématicien camerounais Henri Hogbe Nlend. La génération qui prendra en main le destin du continent se forme là, dans les débats politiques de la France des années cinquante. Afana fera un autre choix que la plupart d’entre eux.
En février 1957, il est délégué aux Nations Unies pour réclamer la réunification et l’indépendance du Cameroun. La réponse est immédiate : André Marie Mbida, alors Premier ministre, lui fait supprimer sa bourse d’étude. Ce détail révèle la mécanique du pouvoir colonial en régime de décolonisation formelle : on ne répond pas à l’argument, on coupe les vivres à celui qui le formule.
En 1958, il quitte la France pour l’Égypte et rejoint la direction de l’Union des Populations du Cameroun (UPC) en exil. Après l’assassinat de Ruben Um Nyobè le 13 septembre 1958, il forme avec Félix Roland Moumié, Ernest Ouandié et Abel Kingué le quatuor dirigeant du mouvement. Il est nommé représentant de l’UPC au secrétariat permanent de l’Organisation de Solidarité des Peuples Afro-Asiatiques (OSPAA) au Caire et conseiller technique de Gamal Abdel Nasser.
En 1965, il s’installe à Brazzaville et prépare l’ouverture d’un front de guérilla dans l’Est du Cameroun. Le 1er septembre 1965, il entre dans la forêt du sud-est à la tête d’un détachement de treize combattants. Leur mission n’est pas seulement militaire : il s’agit aussi de former politiquement les populations et de reconstruire une base révolutionnaire. Il sera tué six mois plus tard.
Il avait trente-six ans. Sa compagne de vie et de lutte, Mballa Élisabeth, lui a donné quatre enfants : Joseph Osendé, Alice Ngaska Osendé, Um Nyobè Osendé et Moumié Osendé. Les prénoms des deux derniers sont eux-mêmes un programme politique.
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2. Un diagnostic que personne ne voulait entendre
Le raisonnement qu’Osendé Afana développe dans sa thèse est d’une cohérence implacable.
Les économies africaines reposent sur la monoculture d’exportation — cacao, café, arachide — ce qui les rend structurellement dépendantes des cours mondiaux fixés ailleurs. Cette dépendance commerciale se double d’une dépendance monétaire : le franc de la Communauté Financière Africaine (franc CFA) n’est pas une monnaie de souveraineté mais un mécanisme permettant à la France d’accéder aux réserves africaines et de maintenir un contrôle structurel sur les économies de ses anciennes colonies. À cela s’ajoute ce qu’il nomme les « illusions de l’aide extérieure » : les capitaux étrangers et l’aide au développement ne créent pas l’autonomie — ils la diffèrent, en reproduisant les circuits de dépendance sous d’autres formes.
Sa conclusion s’impose : il ne peut y avoir d’indépendance politique sans souveraineté économique et monétaire. L’industrialisation, la diversification productive, la planification et la rupture avec les structures néocoloniales ne sont pas des options — elles sont des conditions. Et il met en garde avec la même netteté contre les régimes qui récupèrent le vocabulaire socialiste pour habiller un capitalisme d’État au service des mêmes intérêts :
« Les masses populaires ne tarderont pas à réaliser par leur propre expérience que le capitalisme d’État aggrave leurs conditions de vie, malgré la conquête de l’indépendance politique et le recours à des slogans socialistes. »
Ces lignes décrivent avec une précision saisissante ce que plusieurs décennies de régimes africains dits progressistes allaient confirmer.
Il faut cependant reconnaître honnêtement les limites de sa pensée. La préface de la réédition de son ouvrage chez Maspero le note elle-même : son modèle reste trop marqué par une priorité accordée à l’industrie lourde, et pas assez attentif aux dangers d’une accumulation reposant sur un drainage excessif du surplus paysan. Son refus de tout capitalisme d’État, même progressiste, l’éloignait parfois des contraintes réelles auxquelles étaient confrontés les jeunes États africains. Ces limites ne diminuent pas la valeur de son œuvre. Elles rappellent simplement que toute pensée stratégique s’inscrit dans un contexte historique particulier — et qu’un penseur qui se trompe sur certains points peut avoir raison sur l’essentiel.
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3. Une pensée pionnière : la filiation intellectuelle sur la question monétaire
Ce qu’Osendé Afana avait posé constitue l’acte fondateur d’un courant de pensée économique camerounais et africain qui n’a cessé de confirmer, approfondir et amplifier son diagnostic.
Le premier à reprendre et systématiser ce flambeau est Joseph Tchundjang Pouemi. Camerounais lui aussi, premier agrégé d’économie du pays en 1971, il publie en 1980 son maître-ouvrage : Monnaie, Servitude et Liberté — La répression monétaire de l’Afrique. La sentence y est sans appel : « La France est le seul pays au monde à avoir réussi l’extraordinaire exploit de faire circuler sa monnaie, et rien que sa monnaie, dans des pays politiquement libres. » Ce que Tchundjang Pouemi appelle la « monnaie autoréprimante » est la formalisation théorique rigoureuse de ce qu’Osendé Afana avait pressenti vingt ans plus tôt. Leurs deux œuvres, publiées toutes deux chez Maspero, forment une continuité intellectuelle que les économistes africains n’ont pas encore pleinement mesurée. Tchundjang Pouemi disparaîtra en décembre 1984 : en l’espace de dix-huit ans, le Cameroun perd ses deux esprits les plus lucides sur la question monétaire.
Nicolas Agbohou, économiste béninois, approfondit ensuite la dimension géopolitique du franc CFA : il ne peut y avoir de développement véritable sans souveraineté monétaire — reformulation directe de la thèse d’Afana.
Hubert Kamgang, économiste et homme politique camerounais décédé en 2020, prolonge cette lignée. « Le franc CFA a été créé par la France le 26 décembre 1945 pour exploiter les colonies. Les États africains qui l’utilisent encore sont pourtant censés avoir acquis la qualité d’États indépendants souverains depuis 1960 », déclarait-il — reprenant à soixante ans de distance la pensée exacte d’Osendé Afana.
Célestin Monga, économiste camerounais de renommée mondiale, ancien vice-président de la Banque africaine de Développement (BAD) et professeur à Harvard, a explicitement pointé « la faible appropriation de la pensée économique endogène pourtant riche des écrits des précurseurs comme Osendé Afana et Tchundjang Pouemi », déplorant que les décideurs camerounais ignorent leur propre patrimoine intellectuel.
Kako Nubukpo, économiste togolais et ancien ministre, a coordonné en 2016 l’ouvrage collectif Sortir l’Afrique de la servitude monétaire — À qui profite le franc CFA ?, qui synthétise pour la génération contemporaine les arguments qu’Afana avait pionnièrement formulés soixante ans plus tôt. En octobre 2025, le Premier ministre sénégalais Ousmane Sonko déclarait encore que « sans souveraineté monétaire, il n’y aura ni stabilité, ni développement, ni industrialisation ».
Cette filiation révèle une vérité amère : les questions qu’Osendé Afana avait posées n’ont toujours pas reçu de réponse politique à la hauteur de leur urgence. Chaque génération redécouvre le problème, le reformule, l’approfondit — et se heurte aux mêmes résistances.
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4. Qui a tué Osendé Afana ? Ce que l’on sait, ce qui reste dans l’ombre
La question mérite d’être posée nommément — et avec rigueur, car la vérité complète reste à ce jour incomplète.
Ce que l’on sait avec certitude : le 15 mars 1966 à 10h30, Osendé Afana et son compagnon Wamba Louis tombent dans une embuscade tendue par les forces armées camerounaises, à 11 kilomètres de la frontière congolaise. Les soldats les abattent puis les décapitent. Seul François Fosso, ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale et guide militaire du groupe, survit en se cachant derrière un bananier, grièvement blessé à la jambe. Son témoignage, consigné dans un rapport transmis au Bureau de représentation de l’UPC à Brazzaville en 1966, demeure le document de base sur les circonstances de la mort.
Les deux têtes ont été transportées à l’hôpital du village de Nguilili, dans l’arrondissement de Moloundou. L’infirmier Boubas Joseph fut chargé de formoliser uniquement la tête d’Osendé Afana — pas celle de Wamba — pour en assurer la conservation avant transport. Les têtes furent exposées devant le bureau de gendarmerie : une cigarette allumée fut mise entre les lèvres d’Osendé Afana, geste d’humiliation posthume. Sa tête fut ensuite acheminée par hélicoptère à Yaoundé. Les consignes d’Ahidjo étaient claires : ramener Osendé Afana mort ou vivant.
Ce qui demeure incertain : le maquis a été repéré dès le mois de février 1966. Comment ? Tout porte à croire, comme l’indique le livre de Mbeng Dang et Tchudjing, qu’il y a eu trahison. Mais qui a trahi — de l’intérieur du groupe, de la diaspora upéciste à Brazzaville, ou d’un réseau d’informateurs locaux ? La question n’est pas tranchée. Le Monde du 3 juin 1966 rapportait qu’Afana « aurait été attiré dans un guet-apens le 28 février dans un village du Sud-Cameroun » — version qui diverge des dates rapportées par Fosso, suggérant soit une première tentative avortée, soit une confusion dans les sources.
La France a apporté à l’armée camerounaise une assistance militaire directe dans la répression de l’UPC — personnel, renseignement, encadrement des opérations contre-insurrectionnelles. C’est un fait documenté. Le Service de Documentation Extérieure et de Contre-Espionnage (SDECE), les services secrets français, avait déjà opéré à Genève avec Moumié en 1960. Mais l’étendue exacte de l’implication française dans cet assassinat précis reste classée. Soixante ans après, les archives demeurent secret-défense, tant à Yaoundé qu’à Paris. Aucune commission vérité. Aucun procès. Aucune reconnaissance officielle.
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5. Ses idées contre la réalité africaine d’aujourd’hui
La vraie mesure de la lucidité d’Osendé Afana n’est pas dans les hommages qu’on lui rend. Elle est dans la liste de ce qu’il avait prévu — et que nous avons laissé se réaliser.
Il avait identifié la monoculture d’exportation comme un mécanisme de vulnérabilité permanente. Soixante ans plus tard, le cacao représente à lui seul 42,94% des recettes d’exportation camerounaises au premier semestre 2025 — soit environ deux fois la part du pétrole. Quand les cours progressent, l’économie prospère. Quand ils reculent — comme le marché mondial l’anticipe en 2026 — l’exposition est immédiate. La richesse produite reste captée hors du continent : malgré le franchissement pour la première fois du seuil de 100 000 tonnes de transformation locale en 2024-2025, une part significative de la valeur ajoutée continue de partir vers les industries européennes et nord-américaines. Afana avait nommé ce mécanisme en 1958.
Il avait décrit le franc CFA comme un instrument de dépendance monétaire structurelle. Le débat sur sa réforme, relancé depuis 2017 et encore inachevé, répète mot pour mot des arguments qu’il avait formulés — que Tchundjang Pouemi, Agbohou, Kamgang, Monga et Nubukpo ont successivement repris et amplifiés, sans que les décideurs politiques africains n’aient trouvé la volonté collective d’en tirer les conséquences.
Il avait nommé les illusions de l’aide extérieure. Les Accords de partenariat économique (APE) négociés entre l’Union européenne (UE) et les États africains depuis les années 2000 reproduisent la logique qu’il dénonçait : des mécanismes d’ouverture commerciale qui protègent les industries européennes tout en fragilisant les capacités industrielles africaines naissantes.
Il avait appelé à l’industrialisation et à la diversification productive. Le Cameroun dispose de bauxite, de cobalt, de fer — et continue d’exporter ces matières premières brutes pendant que la transformation se fait ailleurs. L’Afrique subsaharienne représente toujours moins de 2% de la valeur ajoutée manufacturière mondiale.
Ce n’est pas une coïncidence. C’est la preuve que les structures qu’il avait identifiées comme des instruments de domination ont survécu aux indépendances formelles.
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6. Le corps qu’on refuse d’enterrer
Il y a une dernière violence, moins visible mais tout aussi politique.
Castor Osendé Afana n’a toujours pas été inhumé dans une sépulture officielle et reconnue. Ses deux derniers fils, Um Nyobè Osendé et Moumié Osendé, ont déposé en avril 2024 un dossier de demande de réhabilitation à la présidence de la République du Cameroun. À ce jour : silence.
Cette absence de réponse mérite d’être replacée dans son contexte institutionnel. La loi du 16 décembre 1991 portant réhabilitation de certaines figures de l’histoire du Cameroun avait ouvert une procédure permettant de reconnaître des acteurs du nationalisme camerounais. Mais cette loi a été appliquée de façon sélective — certaines figures de l’UPC , ont bénéficié d’une forme de reconnaissance symbolique. Les combattants du maquis armé, eux, restent dans le silence officiel. Osendé Afana n’est pas simplement oublié : il est activement exclu de la mémoire nationale institutionnelle.
Un homme dont le corps ne repose nulle part officiellement est un homme que l’État refuse de reconnaître comme ayant existé. Pendant ce temps, aucune rue, aucune université, aucune institution ne porte son nom au Cameroun. La République qui l’a fait assassiner continue de ne pas le reconnaître.
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7. Ce que la vie et la mort d’Osendé Afana nous enseignent
Il serait commode de lire l’histoire d’Osendé Afana comme une tragédie close — un homme brillant, mort trop tôt, dont on peut désormais saluer la mémoire sans en tirer aucune leçon pratique. Ce serait une trahison supplémentaire.
Première leçon : la théorie sans le courage de la pratiquer est stérile.
Premier Africain d’Afrique noire francophone à décrocher un doctorat d’État en économie, Osendé Afana disposait d’un capital intellectuel et symbolique rare. Ce titre, ce prestige, cette légitimité académique lui ouvraient une trajectoire plus tranquille et plus confortable : une chaire universitaire, des conférences internationales, des publications reconnues, une vie d’expert respecté. Il a choisi autrement. Convaincu que « la théorie ne vaut rien sans la pratique », il a abandonné cette voie pour la forêt de Moloundou, avec treize combattants. Ce choix-là — de la cohérence entre ce que l’on pense et ce que l’on fait — est la première leçon. Non pas une leçon de témérité. Une leçon d’intégrité intellectuelle.
Deuxième leçon : avoir raison trop tôt est un risque politique.
Osendé Afana avait formulé en 1958 ce que le monde africain met encore en débat en 2026. Ce décalage n’est pas une fatalité — c’est le produit d’un système d’éducation et de pouvoir qui a intérêt à maintenir les peuples à distance de leur propre pensée. La réponse est l’investissement dans la transmission : enseigner Osendé Afana, Tchundjang Pouemi, Um Nyobè dans les lycées et universités camerounais, comme on enseigne Keynes ou Friedman. Un peuple qui n’hérite pas de ses penseurs est condamné à les redécouvrir à chaque génération — et à perdre à chaque fois le temps précieux de l’action.
Troisième leçon : les divisions internes sont l’arme favorite de l’adversaire.
Le livre de Mbeng Dang et Tchudjing est sans ambiguïté : la trahison interne et les dissensions au sein de l’UPC ont été le facteur décisif de l’échec du front Est. Ce n’est pas une particularité camerounaise. C’est la loi constante de toutes les luttes de libération. L’unité n’est pas un idéal sentimental : c’est une exigence stratégique.
Quatrième leçon : la souveraineté économique n’est pas un luxe — c’est la condition de toutes les autres libertés.
Un État qui ne maîtrise pas sa monnaie ne maîtrise pas son budget. Un État qui ne maîtrise pas son budget ne maîtrise pas ses choix. Un État qui ne maîtrise pas ses choix n’est pas souverain — quelles que soient les fanfares de ses fêtes d’indépendance.
Cinquième leçon : honorer les morts, c’est d’abord appliquer leur pensée.
Déposer des gerbes de fleurs le 15 mars est un acte respectable. Revendiquer la réhabilitation officielle d’Osendé Afana est un acte juste. Mais la vraie réhabilitation — celle qui ne dépend pas de l’accord d’un régime qui n’a aucun intérêt à l’accorder — c’est de faire vivre sa pensée. Organiser des débats publics sur la souveraineté monétaire. Enseigner son œuvre. Nommer une école de son nom par décision communautaire et citoyenne, si l’État refuse de le faire. Faire lire L’Économie de l’Ouest africain dans les facultés de sciences économiques du Cameroun et d’Afrique. L’État qui l’a tué n’a pas le monopole de sa mémoire.
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8. Ce que nous choisissons de faire de cette pensée
La question n’est pas seulement historique. Elle est politique.
Que faisons-nous aujourd’hui de cette pensée ? Continuons-nous à accepter des structures économiques qu’il avait identifiées comme des instruments de domination ? Continuons-nous à attendre une réhabilitation officielle d’un État qui n’a aucun intérêt à reconnaître ceux qu’il a supprimés ? Continuons-nous à nourrir les divisions qu’il dénonçait comme un poison pour la nation ?
Osendé Afana n’avait pas besoin d’attendre la validation du régime. Il avait choisi son camp et payé le prix de ce choix. C’est peut-être cela, aussi, qu’il nous enseigne.
La tête d’Osendé Afana a été tranchée. Ses idées, elles, continuent de parler. Et elles continueront de parler tant que le combat pour la souveraineté, la justice et la dignité africaine restera inachevé.
Honneur et Gloire à Castor Osendé Afana.
Franck Essi
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Références utiles
- Castor Osendé Afana, L’Économie de l’Ouest africain : perspectives de développement, Éditions Maspero, 1966 (rééd. 1977).
- Castor Osendé Afana, La Révolution nationale démocratique en Afrique.
- Joseph Tchundjang Pouemi, Monnaie, Servitude et Liberté — La répression monétaire de l’Afrique, Éditions Menaibuc, 1980 (rééd. 2004).
- Nicolas Agbohou, Le Franc CFA et l’euro contre l’Afrique, Éditions Solidarité Mondiale, 1999.
- Kako Nubukpo, Martial Ze Belinga, Bruno Tinel, Demba Moussa Dembele (dir.), Sortir l’Afrique de la servitude monétaire — À qui profite le franc CFA ?, Éditions La Dispute, 2016.
- Hanse Gilbert Mbeng Dang & Cassimir Tchudjing, Castor Osendé Afana : la fin tragique et précoce d’un nationaliste camerounais (1930-1966), Éditions Cheikh Anta Diop, 2017.