Par Franck Essi

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Depuis 2016, le Cameroun est engagé dans une crise dont la nature, la profondeur et les implications n’ont cessé d’évoluer, au point de transformer une revendication corporatiste en conflit armé durable. Huit années plus tard, un constat s’impose avec une acuité troublante : loin de s’atténuer, la crise dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest s’installe, se structure et se normalise.
Le rapport 2025 sur la situation des droits de l’Homme dans ces régions, publié en mars 2026 par Conscience Africaine et ses partenaires, ne constitue pas seulement un exercice de documentation. Il s’inscrit dans une tradition désormais établie de production d’une mémoire factuelle indépendante, dans un environnement saturé de récits concurrents et souvent instrumentalisés.
Ce travail collectif, mené avec l’appui de plusieurs organisations de la société civile et selon des standards méthodologiques inspirés des mécanismes internationaux d’établissement des faits, pose un diagnostic que nul ne peut raisonnablement ignorer : la crise anglophone demeure profondément enracinée et continue de produire des effets humains, sociaux et institutionnels majeurs.

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Une violence persistante, structurée et de moins en moins exceptionnelle
L’un des apports majeurs du rapport réside dans la consolidation de données empiriques sur les violations des droits humains en 2025. Au total, 135 incidents crédibles ont été documentés.
Ce chiffre, précisent les auteurs, doit être interprété comme un seuil minimal, compte tenu des contraintes d’accès et des risques encourus par les témoins.
La typologie des violations met en évidence une structuration progressive de la violence :
- 65 homicides et exécutions, forme dominante de violence ;
- 42 enlèvements contre rançon, révélateurs d’une économie coercitive en expansion ;
- Des cas d’arrestations contestées, de torture, de violences sexuelles et de destructions de biens civils.
La répartition des responsabilités — 78,5 % des incidents imputés à des groupes armés séparatistes, contre 21,5 % aux forces de défense — ne doit pas être lue comme une simple arithmétique des culpabilités.
Elle révèle plutôt une réalité plus complexe : celle d’un espace conflictuel dans lequel les normes de protection des civils sont fragilisées, voire systématiquement contournées, par l’ensemble des acteurs impliqués.
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De la contestation à l’économie de guerre : mutation d’un conflit
L’évolution qualitative de la crise apparaît clairement à travers trois dynamiques majeures.
La première est celle de la banalisation de la violence létale.
Les homicides de civils ne relèvent plus de l’exception. Ils s’inscrivent dans des logiques de contrôle social, de sanction ou d’intimidation. Le meurtre devient un instrument politique.
La deuxième dynamique est celle de la structuration d’une économie de la rançon.
Les enlèvements, largement imputés aux groupes armés, suivent désormais des schémas récurrents : interceptions sur les axes routiers, détentions prolongées, demandes systématiques de rançon, voire exécutions malgré paiement.
Ce phénomène traduit une mutation du conflit : d’une confrontation politico-identitaire vers des formes hybrides mêlant insurrection, criminalité organisée et économie de survie.
La troisième dynamique concerne la coercition territoriale à travers les « ghost towns ».
Ces journées imposées de paralysie collective ne sont pas de simples actes de protestation. Elles constituent des mécanismes de contrôle qui affectent durablement l’accès aux services essentiels — santé, éducation, commerce — et contribuent à désorganiser le tissu socio-économique.
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Un coût humain massif et systémique
Derrière les données agrégées se dessine une réalité plus brutale : celle d’une crise dont les civils demeurent les principales victimes.
Le rapport estime à 278 le nombre minimal de personnes directement affectées, avec une fourchette réaliste pouvant atteindre 451 victimes.
Mais ces chiffres ne disent qu’une partie de la réalité.
Chaque homicide, chaque enlèvement, chaque blessure grave produit des effets en cascade :
- Désorganisation des structures familiales,
- Aggravation de la précarité économique,
- Traumatismes psychologiques durables,
- Déplacements forcés et recomposition des communautés.
Les femmes et les enfants apparaissent comme des groupes particulièrement vulnérables, à la fois cibles directes de certaines violences et victimes indirectes des déséquilibres sociaux induits par la crise.
Le cas de la détention de nourrissons à la prison centrale de Bamenda, largement documenté dans le rapport, constitue à cet égard un révélateur saisissant des tensions entre impératifs sécuritaires et respect des normes fondamentales de protection.
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L’impasse d’une réponse essentiellement sécuritaire
Huit années après le déclenchement de la crise, le Cameroun a expérimenté plusieurs réponses :
- Déploiement sécuritaire massif,
- Initiatives politiques ponctuelles,
- Annonces de réformes institutionnelles.
Pourtant, les tendances observées en 2025 montrent une stagnation, voire une aggravation de certaines dynamiques.
Le rapport le souligne avec clarté :
une réponse exclusivement sécuritaire ne saurait, à elle seule, traiter les causes profondes du conflit.
Cette affirmation mérite d’être prise au sérieux.
Car elle met en lumière un décalage croissant entre les instruments mobilisés par l’État et la nature réelle de la crise.
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Vers une nécessaire refondation : au-delà de la gestion de crise
Les recommandations formulées par la coalition s’inscrivent dans une perspective de transformation plus large :
- Ouverture d’un dialogue inclusif et crédible,
- Mise en place de mécanismes de justice transitionnelle,
- Renforcement de la redevabilité des acteurs,
- Réformes juridiques et institutionnelles structurelles.
Ces propositions reposent sur un principe fondamental :
aucune sortie durable de crise ne peut être envisagée sans un travail simultané sur la vérité, la responsabilité et la réparation.
Mais au-delà des mesures techniques, c’est une question plus profonde qui est posée : celle de la capacité de l’État camerounais à se réinventer face à une crise qui met en cause ses fondements mêmes.
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Refuser l’accoutumance à l’inacceptable
Le risque majeur aujourd’hui n’est pas seulement la persistance de la violence.
C’est son intégration progressive dans le quotidien.
Comme le rappelle avec justesse le rapport, le danger le plus insidieux d’une violence prolongée réside dans sa transformation en normalité.
Lorsque la société s’habitue à l’inacceptable, elle cesse de le combattre.
Le NOSO n’est pas une crise périphérique.
Il est le miroir d’un dysfonctionnement plus profond de l’État, de ses institutions et de son contrat social.
En cela, il nous oblige.
Il nous oblige à regarder la réalité en face.
Il nous oblige à dépasser les postures.
Il nous oblige, surtout, à repenser les fondements mêmes de notre vivre-ensemble politique.
Car au fond, la question n’est plus seulement de savoir comment sortir de la crise du NOSO.
La véritable question est de savoir si le Cameroun est prêt à se refonder pour y parvenir.
Franck Essi
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