CE QUE NOUS DEVIONS À MATTHIS — ET CE QUE NOUS N’AVONS PAS FAIT

Un an après, la justice a dit son mot. Il est temps que la société dise le sien.

En mai 2025, pendant quelques jours, le Cameroun a semblé s’arrêter.

Sur les réseaux, dans les familles, dans les rues — le nom de Matthis était partout. La douleur était réelle. L’indignation était sincère. Et quelque chose ressemblait, pour une fois, à une véritable prise de conscience collective.

Puis le flux a repris.

Aujourd’hui, près d’un an plus tard, une condamnation est tombée. Ce mercredi 18 mars 2026, le Tribunal de Grande Instance du Mfoundi a reconnu Dagobert Nwafo coupable du meurtre de Ouandji Beao Mathys Nathanaël — dit Bébé Matthis — et l’a condamné à mort par fusillade, assortie de 500 millions de francs CFA de dommages et intérêts au profit de la famille.

Ce verdict est juste. Il était nécessaire. Il était attendu.

Mais avant de dresser le bilan de ce qui aurait dû changer, il faut d’abord rappeler ce dont ce drame était le nom.

Ce qui s’est passé — les faits

Dans la nuit du 10 mai 2025, au quartier Ngoa-Ekellé à Yaoundé, une altercation éclate dans un débit de boissons entre Dagobert Nwafo et Paulin, le père du petit Matthis. À l’issue de la dispute, Nwafo quitte les lieux.

Il revient. Armé d’un couteau de 42 centimètres.

Il s’introduit au domicile familial. Il s’en prend à l’enfant — six ans, sans défense, spectateur involontaire d’un conflit d’adultes qui ne le concernait pas. L’enfant supplie : « Tonton Blaise, tu me fais mal. » Le couteau est enfoncé jusqu’au cœur et aux poumons. Transporté à l’hôpital militaire de Yaoundé, Matthis ne survivra pas à ses blessures.

Sur les lieux, une foule prend violemment à partie l’agresseur avant l’arrivée des forces de l’ordre. Arrêté, il est incarcéré à Kondengui. Lors de sa garde à vue, il invoque une amnésie partielle liée à son état d’ivresse. Le 11 décembre 2025, le ministère public requiert la peine de mort. Le 18 mars 2026, le tribunal suit la réquisition, à l’unanimité.

Un fait demeure, au-delà de tout débat : un enfant de six ans a été poignardé à mort parce qu’il se trouvait là — parce qu’il était le fils de quelqu’un qu’un homme avait décidé de punir.

À quoi avons-nous assisté ? Ce dont ce drame était vraiment le nom

Il faut nommer les choses avec précision. Car ce crime n’est pas réductible à une seule cause, et le réduire à la seule défaillance de la protection de l’enfance serait inexact — et intellectuellement commode.

Ce à quoi nous avons assisté, c’est à la collision de trois réalités distinctes, et c’est précisément ce croisement qui en fait un drame aussi brutal.

Premièrement : un crime délibéré, prémédité, crapuleux. Dagobert Nwafo a quitté les lieux. Il a choisi de revenir. Il a choisi de s’armer. Il a choisi de franchir le seuil d’un domicile familial. Il a choisi de s’en prendre à un enfant de six ans. Aucune circonstance atténuante ne peut effacer la chaîne de décisions conscientes qui a conduit à cet acte. La justice l’a dit. Il faut le maintenir : c’est d’abord et avant tout un crime.

Deuxièmement : une probable défaillance mentale non détectée, non traitée. Selon les informations disponibles à ce stade, ce n’est pas la première fois que cet homme posait problème — il aurait été impliqué dans un autre fait violent ayant conduit à la mort avant ce drame. Et pourtant, il circulait librement dans le quartier. La criminologie comportementale l’a théorisé avec rigueur : la monstruosité est rarement spontanée. Elle est façonnée. Elle laisse des traces. Elle est, parfois, prévisible. Une souffrance mentale possiblement non diagnostiquée, une rage accumulée, une trajectoire de violence non interceptée — ce sont des signaux. Des signaux que personne, en apparence, n’a su lire ni traiter dans le cas de Dagobert Nwafo.

Troisièmement : l’absence totale de signalement, de réactivité et de protection communautaire. Dans un quartier ordinaire de Yaoundé, un homme dont le comportement semblait, d’après les témoignages recueillis à l’époque, préoccuper son entourage, vivait au milieu de ses voisins. Aucun mécanisme institutionnel ne leur permettait de transformer ce qu’ils percevaient en alerte formelle, en intervention préventive, en neutralisation du risque.

Ce drame est donc le nom de ce croisement : un crime volontaire, une détresse mentale en apparence invisible, et un vide systémique total dans les dispositifs de veille, d’alerte et de protection.

C’est cette combinaison qu’il aurait fallu savoir lire. Et c’est cette combinaison que nous n’avons pas encore appris à traiter.

La justice a parlé. Beaucoup ont crié victoire. Trop vite.

Pour beaucoup de Camerounais, ce verdict représente la justice. Le mot est revenu en boucle : justice est faite. Et cet élan est compréhensible. Légitime, même. Quand une société a si souvent vu l’impunité triompher, un verdict ferme ressemble à une victoire.

Mais il faut avoir le courage de dire ce que ce verdict ne fait pas.

Il ne rend pas Matthis à sa famille. Il ne détecte pas le prochain homme en rupture psychique qui circule librement dans un quartier. Il ne construit pas les systèmes de veille qui auraient pu intercepter Dagobert Nwafo avant qu’il ne revienne, armé, dans la nuit du 10 mai. La justice punitive, aussi nécessaire soit-elle, n’est qu’un volet de ce que la société doit faire. Et nous avons célébré ce volet comme s’il était le tout.

Ce qui aurait dû accompagner ce verdict — une prise de conscience institutionnelle, un plan d’action, une réforme — n’est pas venu. C’est là que la célébration se transforme en angle mort.

Matthis n’était pas seul. Il ne l’est toujours pas.

Matthis est le nom que le Cameroun a retenu. Mais il n’est pas un cas isolé.

Avant lui, il y avait Orphée. En août 2024, à Bonapriso, l’un des quartiers les plus aisés de Douala, une fillette de cinq ans est violée et assassinée quelques jours avant la rentrée scolaire. Ses parents attendent encore que justice leur soit pleinement rendue. Les hashtags #JusticePourOrphée ont envahi les réseaux. Le drame a ému. Puis a été englouti par le flux.

Ces drames ne sont pas des accidents statistiques. Ils sont les manifestations visibles d’une épidémie silencieuse. Au Cameroun, les cas d’abus sexuels sur enfants sont en augmentation documentée — et massivement sous-reportés. Selon les acteurs de terrain, près de 90% de ces violences sont commises dans le cercle familial ou amical. Des familles se désistent devant la police le lendemain d’une plainte, sous pression ou par peur. Des dossiers sont classés sans suite. Des coupables continuent de vivre dans les mêmes quartiers que leurs victimes.

Ce n’est pas une société qui protège ses enfants. C’est une société qui, par intermittence, s’indigne pour eux.

Ce que nous devions à l’enfance

Ce qui aurait dû changer : la création d’un système national de détection et d’accompagnement des enfants en situation de vulnérabilité — ancré dans les quartiers, les écoles, les centres de santé. Pas une ligne budgétaire symbolique. Un dispositif opérationnel, doté, évalué, rendu public.

Ce qui n’a pas changé : les services sociaux sont toujours sous-équipés, sous-staffés, structurellement absents des territoires où les drames se nouent. Des données que l’État lui-même ne publie pas — sur le nombre d’enfants suivis, le taux de signalement, le nombre de travailleurs sociaux par habitant — en disent plus long que n’importe quel discours. Leur absence est, à elle seule, un aveu.

Ce que nous devions à la santé mentale

Dans un pays où l’on compte moins de 150 psychiatres pour plus de 27 millions d’habitants, des individus en détresse profonde traversent des trajectoires que personne ne lit, ne comprend, n’accompagne.

Ce qui aurait dû changer : un plan national de santé mentale, avec des centres de prise en charge décentralisés, une intégration dans la formation des travailleurs sociaux, des enseignants, des personnels soignants — et un effort massif de déstigmatisation. Car au Cameroun, la maladie mentale reste trop souvent perçue comme un phénomène mystique ou honteux, rarement comme ce qu’elle est : une réalité médicale, et une question de sécurité publique. Il faut également rappeler la richesse des traditions thérapeutiques africaines dans ce domaine — cette capacité ancestrale à lire les déséquilibres de l’âme que l’urbanisation accélérée a érodée sans que la psychiatrie moderne ne prenne pleinement le relais.

Ce qui n’a pas changé : aucun plan n’a été annoncé. Aucun budget spécifique rendu public. La santé mentale demeure l’angle mort de nos politiques publiques, à la fois un tabou social et une urgence ignorée.

Ce que nous devions aux acteurs de première ligne : services sociaux, police, communautés

Ce sont eux qui, avant les tribunaux, avant les ministères, avant les experts, sont présents là où les drames se construisent silencieusement. Et c’est précisément parce qu’ils sont en première ligne qu’ils sont les premiers à être abandonnés.

Les services sociaux. Un travailleur social camerounais couvre un territoire qui dépasse largement ses capacités réelles d’intervention — sans véhicule, sans outils de signalement numérique, sans protocoles partagés avec la justice et la police, sans formation continue. Ce qui aurait dû changer : une revalorisation structurelle de ce métier — recrutement massif, formation spécialisée, statut renforcé, intégration dans des chaînes d’alerte partagées. Ce qui n’a pas changé : le travailleur social reste l’un des maillons les plus sous-investis et les plus invisibles de notre politique sociale.

La police et la gendarmerie. Trop souvent, en apparence, la réponse policière aux violences intrafamiliales ou aux signalements concernant des enfants reste inadaptée — non par mauvaise volonté, mais par absence de formation spécifique. Des plaintes enregistrées sans suite systématique. Des victimes mineures auditionnées sans protocole de protection. Des agents qui reçoivent sans savoir orienter. Ce qui aurait dû changer : la création d’unités spécialisées dans chaque commissariat et brigade — formées à l’écoute des victimes, dotées de protocoles de coopération avec les services sociaux et judiciaires, et capables de traiter les signalements de comportements violents avant qu’ils ne deviennent des crimes. Ce qui n’a pas changé : la réponse policière reste généraliste, non spécialisée, structurellement déconnectée d’une chaîne de prise en charge intégrée.

Les acteurs communautaires. Les chefs de quartier, les responsables religieux, les associations de femmes, les leaders informels — ils ont ce que l’État n’aura jamais : la proximité, la confiance, la présence quotidienne. Ce sont eux qui voient. Ce sont eux qui savent, souvent avant tout le monde, qu’un homme déraille, qu’une famille est en crise, qu’une situation devient dangereuse. D’après les témoignages recueillis à l’époque, des signaux existaient dans le quartier avant les faits. Et pourtant, aucun mécanisme ne permettait de les transformer en alerte formelle, en intervention préventive, en neutralisation du risque.

Ce qui aurait dû changer : un programme national de renforcement des capacités des acteurs communautaires — référents formés dans chaque quartier, protocoles de signalement accessibles et connus de tous, reconnaissance formelle de leur rôle dans la chaîne de prévention. Ce qui n’a pas changé : ces acteurs continuent d’agir à l’instinct, sans cadre, sans formation, sans lien institutionnel. Une ressource considérable, largement gâchée.

La vraie question que ce drame nous oblige à poser est celle-ci : quel est réellement le niveau de fonctionnalité de nos systèmes de prévention, d’intervention et de neutralisation des individus et des situations à risque dans nos quartiers ? La réponse, si l’on ose la formuler honnêtement, est : quasi nul. Nous voyons émerger des violences. Nous observons des personnes dont le comportement interpelle. Et nous ne disposons d’aucun mécanisme opérationnel pour intercepter ces trajectoires avant qu’elles ne produisent l’irréparable.

Ce que nous devions à la coordination publique

Ce qui aurait dû changer : une instance nationale de coordination sur la protection de l’enfance et la prévention de la violence — mandat intersectoriel clair, éducation, santé, justice, affaires sociales, collectivités et société civile réunis. Des objectifs mesurables. Un rapport public annuel. Une redevabilité assumée.

Ce qui n’a pas changé : ces acteurs travaillent toujours en silos. Dans ce vide de coordination, aucun acteur ne se sent pleinement responsable — ce qui signifie, concrètement, que personne ne l’est.

Ce que nous devions à l’université et à la recherche

Nos universités forment chaque année des milliers d’étudiants en droit, en sociologie, en psychologie, en sciences de l’éducation, en médecine. Nos chercheurs publient, analysent, soutiennent des thèses.

Mais où sont-ils dans le débat public sur la violence, la criminalité, la protection de l’enfance ?

Où sont les criminologues qui auraient dû prendre la parole après le meurtre de Matthis — non pour commenter, mais pour éclairer ? Où sont les psychologues cliniciens qui auraient dû décrire, avec précision, les mécanismes qui produisent un passage à l’acte de cette nature ? Où sont les sociologues qui auraient dû contextualiser ce crime dans les dynamiques de nos quartiers populaires urbains ?

La vérité est que la criminologie, en tant que discipline constituée, est quasi absente du paysage académique camerounais. Aucun département universitaire ne lui est entièrement consacré. Aucun observatoire de recherche sur la criminalité et la violence ne produit de données systématiques. Les travaux qui existent sont épars, courageux, mais non articulés en un corpus capable d’alimenter la décision publique.

Ce qui aurait dû changer : la création d’une filière de criminologie dans nos universités, adossée à un centre de recherche sur la violence, la déviance et la protection de l’enfance — capable de produire des données, de former des praticiens, d’alimenter le débat public avec la rigueur que les enjeux commandent. Une culture universitaire qui descend davantage de la tour d’ivoire pour nourrir les politiques publiques et former les acteurs de terrain.

Ce qui n’a pas changé : nos universités restent largement déconnectées des défis opérationnels de la société qu’elles sont censées servir. Ce silence académique a un coût : il prive la société d’une ressource intellectuelle précieuse, il prive les décideurs d’un miroir rigoureux. Nos universitaires, nos chercheurs, nos experts ont une responsabilité dans ce qui s’est passé. Non pas la responsabilité du crime. Mais la responsabilité du silence qui a suivi.

Ce que nous devions à notre culture de la violence

La violence n’est pas un phénomène marginal au Cameroun. Elle est une norme.

Elle s’exprime dans les familles sous couvert d’éducation, dans les écoles sous couvert de discipline, dans les espaces publics sous couvert d’autorité. Et lorsqu’une société banalise la violence au quotidien, elle finit inévitablement par produire des formes extrêmes de violence. Le meurtre du petit Matthis — comme celui de la petite Orphée, comme les centaines de cas d’abus qui ne font jamais la une — ne sont pas des ruptures. Ils sont des aboutissements.

Ce qui aurait dû changer : une campagne nationale de remise en question des normes violentes, portée au plus haut niveau de l’État, avec les moyens d’une véritable politique publique.

Ce qui n’a pas changé : aucune campagne d’ampleur n’a été lancée. Le sujet n’est même pas à l’agenda.

Ce que nous devions à la connaissance et aux données

Une politique sérieuse de prévention ne s’improvise pas. Elle se construit sur des faits.

Ce qui aurait dû changer : la création d’un observatoire national des violences et de la criminalité — capable de produire des données fiables, désagrégées, publiquement accessibles, alimentant directement la décision publique.

Ce qui n’a pas changé : nous agissons sans diagnostiquer. Nous réagissons sans comprendre. Les données sur les violences faites aux enfants, sur les abus sexuels, sur la criminalité de proximité — quand elles existent — ne sont ni systématisées ni utilisées pour orienter les politiques publiques. Et cela a un coût humain et social que nous ne mesurons même pas.

L’occasion manquée : une présidentielle sans les vraies questions

En octobre 2025, le Cameroun a organisé une élection présidentielle. Paul Biya a été réélu pour un huitième mandat. La campagne a eu lieu. Des programmes ont été présentés. Des discours ont été prononcés.

Mais cette campagne s’est déroulée sans que les vraies questions de société ne s’imposent avec la force qu’elles méritaient.

Où était le débat sur la prévention de la violence, sur la fonctionnalité de nos systèmes de veille communautaire, sur la réforme des services sociaux, sur la santé mentale comme priorité de sécurité publique ? Certains candidats ont évoqué l’éducation, la santé, l’emploi des jeunes. Mais les sujets structurels liés aux mécanismes de protection, à la détection des comportements à risque, à la coordination des acteurs de première ligne, n’ont jamais émergé comme priorités de campagne.

Cette présidentielle a été une occasion manquée. Une occasion de faire entrer ces questions au cœur du contrat politique. De demander aux candidats non pas seulement ce qu’ils feraient pour l’économie — mais ce qu’ils feraient pour que le prochain Dagobert Nwafo soit intercepté avant de franchir un seuil. Cette occasion n’a pas été saisie.

La question que nous n’osons pas poser : peut-on y arriver sans refonder l’État ?

Il faut maintenant poser la question que beaucoup pensent mais que peu formulent.

Peut-on construire une société qui détecte les comportements à risque, qui traite la détresse mentale, qui forme et outille ses acteurs de première ligne, qui mobilise son université — sans réformer en profondeur les structures qui gouvernent ce pays ?

La réponse honnête est : probablement non.

Car les défaillances que nous avons décrites ne sont pas des accidents de parcours. Elles sont le produit d’un État centralisé, peu redevable, où les politiques sociales sont chroniquement sous-financées, où les données publiques sont opaques, où la société civile et le monde académique sont structurellement marginalisés dans la décision publique. Elles sont le produit d’une gouvernance qui gère les urgences plutôt qu’elle n’anticipe, qui répond aux crises plutôt qu’elle ne les prévient.

Certains candidats à la présidentielle de 2025 avaient compris qu’une refondation structurelle était nécessaire — une décentralisation réelle, un nouveau contrat entre l’État et les citoyens, une gouvernance plus redevable. Ces voix n’ont pas été entendues. Mais la question qu’elles posaient reste entière.

Peut-on protéger un Matthis, une Orphée, les milliers de personnes vulnérables que nos systèmes ne voient pas encore, sans changer la nature du leadership politique, sans refonder les institutions, sans reconstruire un État social digne de ce nom ?

Il faut avoir le courage de dire que non — probablement pas. Pas à la hauteur de ce que la situation exige. Pas de manière durable et systémique.

Ce n’est pas un plaidoyer partisan. C’est un constat structurel.

Ce que nous nous devions à nous-mêmes

En mai 2025, nous nous sommes indignés. Légitimement. Profondément. Mais l’indignation sans engagement durable n’est qu’une émotion consommée.

Ce qui aurait dû changer en nous : notre refus d’oublier. Notre capacité à transformer un choc émotionnel en exigence citoyenne durable. Interpeller nos représentants. Exiger des plans, des chiffres, des délais. Refuser que la présidentielle d’octobre 2025 se déroule sans que ces questions ne soient posées avec force. Créer des collectifs de veille citoyenne dans nos quartiers — ces mêmes quartiers où les signaux existent, où les gens voient, mais où aucun mécanisme ne leur permet de transformer ce qu’ils voient en action préventive.

Ce qui n’a pas changé : le flux a repris. La présidentielle s’est tenue sans que ces sujets ne s’imposent à l’agenda. Et Matthis — comme Orphée avant lui — est devenu un prénom dans une liste de drames que nous évoquons avec douleur, mais sans suite.

C’est cette amnésie organisée — plus que tout autre facteur — qui nous rend collectivement vulnérables. Les institutions ne se réforment pas sous le choc. Elles se réforment sous la pression durable. Et cette pression, seuls les citoyens peuvent l’exercer.

Le seul progrès, et ce qu’il nous enseigne

Un seul élément a fonctionné comme il aurait dû : la justice institutionnelle. Elle a résisté à la meute numérique, instruit, jugé dans les formes, condamné à l’unanimité. Ce résultat mérite d’être reconnu.

Mais il nous enseigne aussi quelque chose d’essentiel : la seule chose qui a fonctionné, c’est une institution héritée que nous n’avons pas eu à construire nous-mêmes. Tout ce que nous aurions dû bâtir, décider, financer, exiger — les systèmes de veille, les acteurs de première ligne, la recherche, la refondation institutionnelle — reste intact dans sa défaillance.

Ce bilan n’est pas une condamnation. C’est une urgence.

Un an après le meurtre du petit Matthis, la liste de ce qui aurait dû changer est longue. La liste de ce qui a changé est courte.

Et pendant ce temps, d’autres individus en rupture psychique circulent librement dans nos quartiers. D’autres signaux sont perçus par des voisins qui n’ont aucun mécanisme pour les transformer en alerte. D’autres enfants grandissent dans des situations que personne ne surveille.

Ce bilan n’est pas une condamnation. C’est une invitation — et une urgence.

Une invitation à décider que Matthis, qu’Orphée, que tous ceux dont nous n’avons jamais connu les prénoms ne seront pas seulement des noms dans une liste de drames oubliés. Mais le point de départ d’une société qui, enfin, décide d’apprendre.

Et cette décision ne viendra pas d’en haut, si nous n’exigeons pas qu’elle vienne d’en bas.

Car le prochain drame ne surgira pas de nulle part. Il surgira du même vide que nous n’avons pas comblé. Du même signal que nous avons vu — et que nous n’avons pas su traiter. De la même inaction que nous n’avons pas surmontée. Du même leadership que nous n’avons pas exigé.

La justice a fait sa part. Nous n’avons pas encore fait la nôtre.

Franck Essi

#CeQueJeCrois

#NousAvonsLeChoix

#NousAvonsLePouvoir

#AllumonsNosCerveaux

Post-scriptum — Pour aller plus loin : les quatre réflexions de mai 2025

Cet article est le cinquième d’une série. Les quatre textes qui précèdent lui donnent tout son sens.

Penser l’impensable, prévenir l’irréparable — Comment un tel acte est-il possible, et quels signaux aurions-nous dû savoir lire ? → Lire

Lydol, les réseaux et la tentation de la meute — Quand la foule numérique réclame la mort avant le procès : anatomie d’une dérive. → Lire

Quand la vindicte populaire devient loi — La justice de foule comme menace silencieuse pour notre démocratie en construction. → Lire

Matthis, le crime et nous — Le plaidoyer programmatique : sept chantiers pour une société qui comprend, prévient et protège. → Lire

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Franck Essi

Je suis Franck Essi, un africain du Cameroun né le 04 mai 1984 à Douala. Je suis économiste de formation. J’ai fait des études en économie monétaire et bancaire qui m’ont permi de faire un travail de recherche sur deux problématiques : ▶Les conditions d’octroi des crédits bancaires aux PMEs camerounaises. ▶ L' endettement extérieur et croissance économique au Cameroun. Je travaille aujourd’hui comme consultant sur des questions de planification, management et développement. Dans ce cadre, j’ai l’opportunité de travailler avec : ▶ La coopération allemande (GIZ), ▶Les fondations politiques internationales (Friedrich Ebert Stiftung, IRI, Solidarity Center et Humanity United), ▶ Des organismes internationaux (Conférence Internationale de la région des Grands Lacs, Parlement panafricain, …), ▶ Des Gouvernements africains (RDC, RWANDA, BURUNDI, etc) ▶ Et des programmes internationaux ( Initiative Africaine pour la Réforme Budgétaire Concertée, Programme Détaillé pour le Développement de l’Agriculture Africaine, NEPAD). Je suis également auteur ou co – auteur de quelques manuels, ouvrages et études parmi lesquels : ▶ Se présenter aux élections au Cameroun (2012) ▶ Prévenir et lutter contre la fraude électorale au Cameroun (2012) ▶ Les jeunes et l’engagement politique (2013) ▶Comment structurer un parti politique progressiste en Afrique Centrale (2014) ▶ Historique et dynamique du mouvement syndical au Cameroun (2015) ▶ Etudes sur l’état des dispositifs de lutte contre les violences basées sur le genre dans les pays de la CIRGL (2015) ▶Aperçu des crises et des dispositifs de défense des pays de la CIRGL (2015) ▶ Citoyenneté active au Cameroun (2017). Sur le plan associatif et politique, je suis actuellement Secrétaire général du Cameroon People’s Party (CPP). Avant de le devenir en 2012, j’ai été Secrétaire général adjoint en charge des Affaires Politiques. Dans ce cadre, durant l’élection présidentielle de 2011, j’étais en charge du programme politique, des ralliements à la candidature de Mme Kah Walla, l’un des speechwriter et porte – paroles. Je suis également membre de plusieurs organisations : ▶ L’association Cameroon Ô’Bosso (Spécialisée dans la promotion de la citoyenneté active et la participation politique). J'en fus le coordonnateur des Cercles politiques des jeunes et des femmes. Dans cette organisation, nous avons longtemps œuvré pour les inscriptions sur les listes électorales et la réforme du système électoral. ▶ L ’association Sema Atkaptah (Promotion de l’unité et de la renaissance africaine). ▶ L ’association Mémoire et Droits des Peuples (Promotion de l’histoire réelle et de la résolution du contentieux historique). ▶ Le mouvement Stand Up For Cameroon (Milite pour une transition politique démocratique au Cameroun). J’ai été candidat aux élections législatives de 2013 dans la circonscription de Wouri Centre face à messieurs Jean jacques Ekindi, Albert Dooh – Collins et Joshua Osih. J’étais à cette occasion l’un des coordonnateurs de la plateforme qui unissait 04 partis politiques : le CPP, l’UDC, l’UPC (Du feu Papy Ndoumbe) et l’AFP. Dans le cadre de mon engagement associatif et militant, j’ai travaillé et continue de travailler sur plusieurs campagnes et initiatives : • Lutte pour la réforme du code électoral consensuel et contre le code électoral de 2012. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des personnes souffrant d’un handicap. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des populations déguerpies de leurs lieux d’habitation. • Lutte contre le trafic des enfants. • Lutte pour la défense des droits et intérêts des commerçants face aux concessionnaires privés et la Communauté urbaine. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des pêcheurs dans la défense de leurs intérêts face à l'État et aux firmes internationales étrangères. A la faveur de ces multiples engagements, j’ai été arrêté au moins 6 fois, détenus au moins 04 parfois plus de 03 jours. J’ai eu l’occasion de subir des violences policières qui, heureusement, n’ont laissé aucun dommage durable. Aujourd’hui, aux côtés de mes camarades du CPP et du Mouvement Stand Up For Cameroon, je milite pour que nous puissions avoir un processus de réconciliation et de refondation de notre pays qui n’a jamais été aussi en crise. A notre manière, nous essayons d’être des Citoyens Debout, des citoyens utiles pour leurs concitoyens et pour le pays.

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