10 avril 1948 – 10 avril 2026 : 78 ans après la création de l’UPC, où en sommes – nous dans l’établissement de la vérité sur notre passé ?

Par Franck Essi, 11 avril 2026

Ce texte est écrit à l’occasion du 78ᵉ anniversaire de la création de l’UPC. Le 10 avril 1948, dans un café-bar de Bassa connu sous le nom de Chez Sierra, douze Camerounais se retrouvent discrètement pour adopter les statuts d’un mouvement qu’ils ont rejoint par des chemins différents. Ils fondent l’Union des Populations du Cameroun. Certains d’entre eux mourront assassinés, empoisonnés, exécutés. Aujourd’hui, une commission franco-camerounaise a rendu ses travaux. Des archives s’entrouvrent. Mais la vérité reste inachevée. Et la transmission, absente. Ce texte tente de mesurer le chemin parcouru — et celui qui reste devant nous.

I — Le 10 avril 1948 Chez Sierra : le jour du coup d’envoi.

Le 10 avril 1948, dans un café-bar de Bassa, banlieue de Douala, tenu par un propriétaire espagnol ou portugais, les habitués parlent simplement de Chez Sierra. Ce soir-là, douze Camerounais s’y retrouvent discrètement. Il n’y a ni procès-verbal, ni communiqué, ni conférence de presse. Le renseignement colonial, pour une fois, regarde ailleurs : l’agent est à Bonabéri, induit en erreur par une fausse alerte.

Au bout de quelques heures de discussion, les douze adoptent les statuts d’un mouvement politique dont l’idée circule depuis près d’un an dans les milieux patriotes. Le nom est arrêté : Union des Populations du Cameroun. Ce geste, à première vue modeste, est structurant. Quand on regarde la composition du groupe, un trait saute aux yeux : la présence en force des syndicalistes. Ce n’est pas un hasard. Depuis 1944, ce sont eux qui constituent les cadres politiquement les mieux formés du territoire, forgés dans des cercles d’études sociales et syndicales animés par des militants aguerris comme Gaston Donnat. Parmi les fondateurs les plus sûrs de Chez Sierra, on compte des responsables de l’Union des syndicats confédérés du Cameroun (USCC) et des cadres proches de la CGT.

Un détail, que l’histoire officielle préfère souvent flouter, mérite d’être rappelé clairement : Ruben Um Nyobè n’est pas présent à la réunion du 10 avril 1948. Ce soir-là, celui qui deviendra le visage du nationalisme camerounais n’est tout simplement pas à Douala. C’est pourquoi il faut distinguer les « fondateurs au sens strict » — les douze de Chez Sierra — des figures qui, ensuite, donneront au mouvement son âme, sa cohérence idéologique et son rayonnement politique.

Les statuts de l’UPC sont déposés à la mairie de Douala le lundi 12 avril à 10h50. Le lendemain, mardi 13 avril, un texte intitulé « Appel aux Camerounais » annonce publiquement la création du mouvement. Le programme se résume dans une formule limpide : union de tous les Camerounais, quelles que soient leurs conceptions philosophiques ou religieuses, pour la lutte contre le colonialisme.

Ce surgissement intervient dans un contexte international bouleversé par la Seconde Guerre mondiale. Depuis 1946, le Cameroun n’est plus officiellement une colonie : il est placé sous régime de tutelle des Nations unies, après avoir été un mandat de la Société des Nations administré par la France et le Royaume-Uni. Juridiquement, cela ouvre un espace. Politiquement, l’administration française continue pourtant d’exercer un pouvoir colonial centralisé, indifférent aux engagements internationaux de la tutelle. C’est dans ce décalage frontal entre le droit proclamé et la réalité vécue que se forme le nationalisme camerounais moderne.

Le projet upéciste se structure alors autour de trois revendications solidaires et ordonnées : la réunification des territoires camerounais séparés entre administrations française et britannique, l’indépendance nationale, et l’instauration d’une démocratie populaire qui garantira une élévation continue des standards de vie des populations. L’ordre n’est pas un détail. Sans réunification, l’indépendance ne serait qu’une indépendance tronquée ; sans démocratie et élévation des standards de vie, elle serait une indépendance confisquée et sans substance.

II — L’UPC : un mouvement, un peuple, un genre

L’UPC ne se réduit pas à un sigle ni à un appareil partisan. Dès ses premières années, elle fonctionne comme un mouvement social national, appuyé sur un maillage serré d’organisations satellites : syndicats, associations paysannes, organisations de jeunesse, organisations féminines. C’est ce tissu qui lui donne sa profondeur sociale.

Les syndicats constituent le premier relais de la politisation nationaliste. Les dockers du port de Douala, les cheminots, les ouvriers agricoles ne sont plus seulement des « forces de travail » : ils deviennent des acteurs de la mobilisation politique. L’UPC se distingue des autres formations de l’époque par cette convergence entre luttes sociales et revendication nationale.

Les femmes, longtemps reléguées au second plan dans les récits, occupent en réalité une place centrale dans la mécanique militante. L’Union Démocratique des Femmes Camerounaises (UDEFEC) n’est pas un simple appendice décoratif. Les témoignages recueillis récemment, notamment par le volet artistique de la commission mixte, permettent de documenter avec finesse leurs pratiques : organisation des planques pour les maquisards, veilles nocturnes sur les routes, constitution de réseaux de ravitaillement, circulation des informations et des consignes. Ils documentent aussi le prix payé : tortures, violences sexuelles systématiques, exactions dont l’horreur défie la mise en mots. Une phrase revient, comme un verdict : « Les femmes ont joué un très grand rôle dans cette période-là et ce n’est marqué nulle part. Et on n’a rendu hommage à aucune d’entre elles. »

Sur le plan intellectuel et stratégique, quelques figures structurent l’architecture du mouvement. Ruben Um Nyobè, secrétaire général, principal théoricien du nationalisme camerounais, internationalise la cause en intervenant à plusieurs reprises devant la Quatrième Commission des Nations unies au début des années 1950. Félix-Roland Moumié, médecin et président du parti, incarne la diplomatie de l’UPC depuis l’exil. Ernest Ouandié organise la résistance intérieure. Abel Kingué structure l’appareil politique. Castor Osende Afana, économiste formé en Europe, développe une critique radicale des structures économiques du colonialisme et des mécanismes du sous-développement africain, anticipant les débats sur la dépendance monétaire qui traverseront plus tard l’Afrique postcoloniale.

Enfin, l’UPC pense son combat à l’échelle du continent. Elle entretient des liens avec d’autres organisations anticoloniales, participe aux réseaux du panafricanisme naissant, et partage avec les mouvements de libération de la même époque une vision de la décolonisation comme processus continental, pas seulement comme affaire strictement nationale.

III — 1955–1971 : la guerre du Cameroun, un crime longtemps sans nom

La dissolution de l’UPC par l’administration coloniale française, en mai 1955, marque un basculement. Contraints à la clandestinité, de nombreux militants rejoignent les maquis, en particulier en Sanaga-Maritime et dans l’Ouest bamiléké. Une guerre commence. Elle va durer plus de quinze ans.

Très vite, les autorités militaires françaises reconnaissent que la situation a changé de nature. On parle d’abord de « rétablissement de l’ordre », puis d’« opération de guerre ».

Sur le terrain, cela se traduit par le quadrillage militaire du territoire, le regroupement forcé de populations civiles dans des villages contrôlés, la destruction de villages qualifiés de « complices » des maquis, des opérations de ratissage systématiques et la création de milices locales encadrées.

À partir de 1960, les bombardements aériens en pays bamiléké deviennent un élément central de la stratégie de contre-insurrection. Dans plusieurs villes du Sud-Cameroun — Bafoussam, Dschang, Nkongsamba, Edéa — des têtes coupées de maquisards sont exposées sur les marchés ou aux carrefours, dans une logique assumée de terreur.

Le bilan humain, à ce jour, reste impossible à établir avec exactitude. Les estimations les plus prudentes évoquent plusieurs dizaines de milliers de morts, d’autres évoquent des centaines de milliers de morts et de disparus. Quoi qu’il en soit, on ne parle pas d’une simple « répression », mais d’une guerre de très haute intensité, longtemps masquée.

Cette guerre est aussi marquée par l’élimination progressive et systématique des principaux dirigeants upécistes.

Le 13 septembre 1958, Ruben Um Nyobè est assassiné dans le maquis de la Sanaga-Maritime, près de Libel-li-Ngoy. Son corps est coulé dans un bloc de béton, symboliquement arraché au contact de la terre qu’il avait défendue.

Le 03 novembre 1960, c’est Félix-Roland Moumié qui est empoisonné à Genève par un agent des services secrets français.

Le 15 mars 1966, Castor Osende Afana est arrêté et décapité dans le maquis de Djoum, dans le sud du Cameroun.

Le 15 janvier 1971, enfin, Ernest Ouandié est fusillé publiquement à Bafoussam, dernier des chefs historiques de l’UPC, dix ans après l’indépendance formelle du pays.

Il faut insister sur ce point : la guerre contre l’UPC n’est pas seulement une guerre coloniale française. Après 1960, elle devient aussi, et pleinement, la guerre de l’État postcolonial camerounais, sous Ahmadou Ahidjo, contre ses propres citoyens.

La France a confié l’indépendance à des alliés locaux qui non seulement n’avaient pas mené la lutte de libération, mais avaient parfois combattu l’idée même d’indépendance quelques années plus tôt. Cette configuration n’a pas apaisé le conflit : elle l’a prolongé et transformé en guerre civile d’État.

IV — La commission franco-camerounaise : architecture inédite, limites prévisibles

C’est dans ce contexte historique que la Commission mixte franco-camerounaise pluridisciplinaire est créée le 19 janvier 2023, par décision du président Emmanuel Macron, en « concertation » avec le gouvernement camerounais. Elle fait suite à la visite du chef de l’État français au Cameroun, les 25 et 26 juillet 2022, au cours de laquelle la question des violences de la décolonisation est abordée publiquement.

Cette commission se distingue des initiatives précédentes (Sarr-Savoy sur le patrimoine africain, Duclert sur le Rwanda) par deux innovations majeures.

D’abord, elle est véritablement franco-camerounaise : fruit d’une volonté conjointe, elle rassemble des chercheurs des deux pays à parité, là où les commissions antérieures étaient strictement françaises.

Ensuite, elle est structurée autour de deux volets autonomes : un volet Recherche, consacré au travail historien, et un volet Artistique et Culturel, centré sur la collecte de témoignages et la transmission mémorielle.

Le volet Recherche, dirigé par l’historienne Karine Ramondy (Sorbonne/Paris 1), réunit quatorze historiens à parité franco-camerounaise. Son rapport, La France au Cameroun (1945–1971), est publié en 2025. L’équipe obtient la déclassification de 2 328 documents représentant 8 859 pages et travaille dans plus de quinze centres d’archives en France, au Cameroun, en Suisse, au Royaume-Uni, aux Pays-Bas et aux États-Unis.

Le volet Artistique et Culturel, dirigé par l’artiste et musicien camerounais Blick Bassy, co-président de la commission, mène un travail de recueil de témoignages oraux des survivants de la lutte d’indépendance. Son rapport, Survivants du “maquis” : témoignages d’acteurs, traumas coloniaux et transmission mémorielle de la lutte d’indépendance au Cameroun, est publié en janvier 2025. En vingt mois de terrain, l’équipe collecte cent témoignages et entretiens dans quatre régions du Cameroun (Centre, Littoral, Ouest, Sud-Ouest) et au-delà.

Les rapports sont officiellement remis au président de la République française à Paris le 21 janvier 2025, puis au président de la République du Cameroun à Yaoundé le 28 janvier 2025. Ces dates comptent : elles marquent l’entrée de cette guerre longtemps niée dans l’agenda politique officiel des deux États.

Mais les limites du dispositif sont réelles.

Du côté des archives, les Archives nationales de Yaoundé restent fermées à la commission. Ce n’est pas un détail technique : cela dit quelque chose de la réticence persistante de l’État camerounais à ouvrir ses propres fonds sur une période dont il est partie prenante.

Du côté du terrain, une cinquième enquête du volet artistique, prévue pour septembre–octobre 2024, est annulée faute de budget. Certaines zones, comme le Moungo, restent donc sous-documentées. Le temps, lui, ne coopère pas : les témoins disparaissent.

Une critique formulée dès 2022 par Thomas Deltombe, Manuel Domergue et Jacob Tatsitsa posait la question centrale : jusqu’où une commission mandatée par les États concernés peut-elle produire une histoire pleinement indépendante de leurs intérêts ?

Les deux États ne sont pas des observateurs neutres : la France porte une responsabilité directe dans la conduite de la guerre ; l’État camerounais hérite d’un régime fondé sur la défaite de l’UPC. Dans ces conditions, la tentation d’atténuer les conclusions les plus compromettantes est inscrite dans l’architecture même de l’initiative.

V — Historiographie et commission : convergences utiles, divergences dangereuses

Sur le plan des faits, la commission confirme largement ce que l’historiographie critique avait déjà mis en lumière. Trois convergences majeures se dégagent : le rôle central de l’administration coloniale française dans la répression de l’UPC, l’implication directe de l’armée française dans les opérations de contre-insurrection, et l’existence d’une stratégie délibérée visant à neutraliser, puis éliminer le mouvement nationaliste.

De ce point de vue, le débat n’est plus de savoir si la guerre du Cameroun a eu lieu, ni si la violence fut massive et organisée : ces points sont désormais documentés et reconnus.

La question se déplace vers les conséquences : politiques, mémorielles, institutionnelles. Ce qui reste discuté, ce n’est plus la réalité des faits, mais la manière de répartir les responsabilités et d’en tirer des conclusions concrètes pour aujourd’hui.

C’est ici que les divergences d’accent apparaissent. Certains travaux insistent sur la dimension systémique de la violence coloniale française : il ne s’agit pas d’excès individuels, mais d’une politique d’État, pensée et assumée au plus haut niveau. Le rapport de la commission, soucieux d’équilibre, insiste aussi sur le rôle des élites politiques camerounaises qui, après 1960, ont repris la répression à leur compte. Ce rappel de la responsabilité postcoloniale est nécessaire. Mais il comporte un risque : celui de diluer la responsabilité historique principale — celle de l’État colonial français — dans un récit où « tout le monde serait un peu responsable ». Or, en matière de crimes de masse, cette symétrisation est politiquement dangereuse.

VI — Les recommandations : ce que les textes demandent aux États

Les recommandations des deux volets ne sont pas des annexes. Elles constituent, en réalité, un cahier de charges précis adressé aux deux États. Elles sont, souvent, plus radicales que ce que les communications officielles laissent croire.

Du côté français, le volet artistique demande d’abord une reconnaissance de responsabilité pleine et entière dans la tragédie camerounaise entre 1945 et 1971. Il ne s’agit pas seulement de reconnaître « des violences » de manière vague, mais de nommer : la guerre, les crimes, les assassinats ciblés de dirigeants, les massacres de populations civiles (Ékite, Mom-Dibang, Song Simut, pour ne citer que ceux-là), et la torture, décrite par les témoins comme quasi institutionnalisée. Il demande ensuite une indemnisation des victimes et de leurs ayants droit, explicitement inspirée de ce qui a été fait pour les victimes de la répression de l’insurrection des Mau-Mau au Kenya. Il appelle également à la restitution des archives de l’UPC conservées au Service historique de la Défense à Vincennes, en tant que patrimoine national camerounais. Le texte cite même des pièces précises, comme la serviette blanche de Ruben Um Nyobè, emportée lors de son assassinat et contenant ses carnets de rêves et des documents personnels, dont la restitution solennelle est présentée comme un geste à la fois historique et symbolique. Enfin, il plaide pour une réforme des programmes scolaires français, afin que la colonisation et les luttes d’indépendance soient enseignées de manière plus honnête.

Du côté camerounais, les recommandations sont tout aussi exigeantes. Le rapport appelle d’abord à une forme de thérapie nationale, fondée sur des séances rituelles propres aux différentes communautés, permettant d’enterrer symboliquement les disparus, de les honorer et de reconnaître les souffrances endurées. Il propose la construction d’un musée de la Décolonisation et de la lutte d’indépendance, abritant un Centre national d’archives et de documentation, qui rassemblerait et rendrait accessibles les archives du pays sur cette période, y compris les témoignages audiovisuels produits par la commission. Il recommande l’organisation de funérailles nationales pour celles et ceux qui ont donné leur vie à l’émancipation du Cameroun, en mentionnant explicitement le cas de Ruben Um Nyobè, dont le corps est toujours prisonnier d’un bloc de béton, ainsi que le rapatriement des corps de Félix-Roland Moumié et d’Abel Kingué, morts en exil. Il propose enfin l’institution du 13 septembre comme journée nationale des héros et martyrs de l’indépendance, la construction d’un mémorial national, le baptême d’infrastructures publiques au nom des figures de la lutte, et la révision des programmes d’histoire pour intégrer, dès le primaire, l’histoire de l’UPC et des luttes d’indépendance, avec visites pédagogiques sur des sites historiques.

Si l’on prend ce texte au sérieux, il ne s’agit pas d’ajouter une note au bas d’un manuel, mais de reprendre à la racine le récit national, des deux côtés.

VII — La fabrique de l’oubli : comment l’État a organisé l’effacement

Pour comprendre à quel point ces recommandations sont urgentes, il faut mesurer l’ampleur de ce que la commission appelle la « fabrique de l’oubli ». La guerre contre l’UPC ne s’est pas arrêtée avec la suppression du parti et la destruction des maquis. Elle s’est prolongée par une guerre épistémologique et mémorielle.

Dès les premières années de l’indépendance, un arsenal juridique répressif est mis en place pour contrôler ce qu’il est permis de savoir, d’enseigner ou même de nommer concernant l’histoire politique du pays entre 1945 et 1960. En 1961, un manuel scolaire consacré à l’histoire du Cameroun est saisi dans toutes les librairies et retiré de la vente, officiellement parce qu’il accorde « trop de place » à l’UPC et à Um Nyobè. En 1962, une ordonnance sur la répression de la « subversion » rend périlleux le simple fait de se référer publiquement à l’UPC ou de citer le nom de Ruben Um Nyobè. En 1984, un recueil des écrits de Um Nyobè, publié à l’étranger, fait l’objet d’une interdiction administrative sur le territoire.

Cette campagne d’effacement est si efficace que, des décennies plus tard, lors d’un entretien mené par l’équipe artistique de la commission, un ancien militant du parti unique affirme que c’est Um Nyobè lui-même qui aurait appelé à l’oubli et à la réconciliation. L’inversion mémorielle est totale : la politique de ceux qui l’ont fait assassiner est réattribuée à leur victime.

Les travaux d’Étienne Segnou sur l’enseignement de l’histoire nationale confirment que l’histoire de l’UPC et de la guerre du Cameroun reste marginalisée dans les programmes du secondaire. Les manuels privilégient un récit centré sur les évolutions administratives et institutionnelles, en laissant à la marge les mobilisations populaires, les conflits politiques et les figures upécistes. Quand Um Nyobè, Moumié, Ouandié ou Afana sont mentionnés, c’est souvent de manière superficielle, sans mise en perspective de leur rôle politique et intellectuel. Cette invisibilisation n’est pas un accident. C’est le produit d’un choix politique, prolongé ensuite par inertie.

VIII — Un an après la remise : un bilan préoccupant

Les rapports ont été remis à Paris le 21 janvier 2025, à Yaoundé le 28 janvier 2025. Les textes existent, les conférences se tiennent, les interviews circulent. Mais un an après, si l’on regarde le concret, le bilan est mince.

Sur le terrain des archives, aucune ouverture substantielle nouvelle des fonds français n’a été annoncée. À Yaoundé, la politique d’accès des Archives nationales ne semble pas avoir été modifiée. Du côté de la recherche, aucun programme bilatéral spécifiquement dédié à la période 1948–1971 n’a été officiellement lancé, aucune chaire universitaire n’a été créée, aucun financement significatif de thèses spécialisé sur cette période n’a été rendu public.

Sur le plan mémoriel, aucun monument national dédié à Ruben Um Nyobè ou aux victimes de la guerre du Cameroun n’a été inauguré. Aucune cérémonie officielle de commémoration n’a été organisée par l’État. La commémoration du 13 septembre reste l’initiative de la société civile et de certains partis politiques de l’opposition. Le corps de Ruben Um Nyobè reste enfermé dans son bloc de béton. Dans le champ de l’enseignement, les programmes d’histoire n’ont pas été révisés pour intégrer pleinement l’histoire de l’UPC. Du côté artistique, quelques projets existent — souvent portés par la société civile et la diaspora — mais sans politique publique structurée. Les cent témoignages recueillis par le volet artistique, qui constituent une archive audiovisuelle unique, n’ont pas encore trouvé de plateforme de diffusion nationale définie.

Ce décalage entre la qualité des recommandations et la faiblesse de leur exécution n’a rien d’original : tous ceux qui étudient les commissions de vérité le savent, les rapports n’ont d’effet que s’ils sont soutenus par une pression politique, médiatique et sociale durable. Sans cela, ils restent des objets symboliques dont les États se prévalent volontiers, tout en évitant d’en tirer les conséquences.

IX — Ce que la commission n’a pas traité (ou pas assez)

Même en reconnaissant le travail accompli, plusieurs questions restent largement ouvertes.

La première concerne les responsabilités nominatives. La commission établit des responsabilités institutionnelles : l’État français, l’armée, l’administration. Mais elle ne va pas jusqu’à dresser, de manière systématique, la liste des officiers, des administrateurs et des responsables politiques qui ont ordonné des crimes spécifiques. Or, une vérité qui reste au niveau des institutions, sans descendre au niveau des individus, demeure incomplète. Il ne s’agit pas de nourrir une illusion de justice pénale tardive, mais de fixer un enregistrement historique.

La deuxième lacune touche au droit des familles. Dans certaines localités, comme Ndjut, dans la région de l’Ouest, des délégations villageoises se sont présentées aux enquêteurs de la commission en pensant que leur travail consistait à recenser les victimes en vue de possibles indemnisations. Ces familles portent encore leurs deuils, souvent sans sépulture identifiée. Leur droit à connaître les circonstances de la mort de leurs proches, à localiser ou à symboliser des lieux d’inhumation, reste largement ignoré.

La troisième lacune concerne la dimension économique de la guerre contre l’UPC. Castor Osende Afana avait déjà souligné les enjeux économiques du colonialisme, mais la commission, dans ses recommandations, traite peu de la spoliation des biens des militants, de la destruction délibérée de certaines économies régionales pour affaiblir les bases sociales du maquis, ou de la continuité des intérêts économiques protégés par cette guerre.

Enfin, la quatrième lacune tient à la connexion avec les crises politiques contemporaines, notamment la crise anglophone. Le volet artistique évoque bien une « crise de légitimité » du pouvoir depuis 1960 et un lien entre le crime originel de la décolonisation et les tensions actuelles dans les régions anglophones, mais ce lien n’est qu’esquissé. Or, on ne peut pas comprendre la profondeur de la crise d’aujourd’hui sans revenir à la manière dont l’État s’est construit contre une partie de ceux qui avaient poussé le plus loin l’exigence d’indépendance.

X — Produire d’autres récits : un chantier africain, pas seulement camerounais

Une chose est désormais claire : nous ne pouvons pas déléguer aux seuls États, et encore moins à ceux qui ont été partie prenante de la répression, le soin de produire la vérité historique sur cette période. Ce travail exige l’engagement actif d’intellectuels critiques, de chercheurs indépendants, d’artistes, de militants, de familles qui refusent de laisser leur mémoire se dissoudre.

Ce chantier demande aussi des ressources. Produire une histoire indépendante, ce n’est pas seulement écrire des livres : c’est financer des thèses, des recherches au long cours, soutenir des centres d’archives, numériser des fonds, monter des documentaires, des séries, des podcasts, créer des plateformes d’accès. Or les institutions publiques africaines investissent jusqu’ici peu dans cette bataille mémorielle, tandis que les grandes fondations internationales orientent rarement leurs financements vers l’histoire des luttes anticoloniales africaines.

D’où une responsabilité spécifique des acteurs privés africains : entrepreneurs, mécènes, figures du monde culturel. Ils pourraient décider de financer des centres de recherche indépendants, des chaires universitaires autonomes, des programmes de numérisation, des archives orales, des projets artistiques et documentaires sur cette histoire. L’histoire de l’UPC n’attend pas une seule décision venue d’en haut : elle peut aussi être prise en charge par la société.

Enfin, il faut penser ce chantier à l’échelle panafricaine. Ce qui s’est passé au Cameroun a des parallèles évidents au Kenya, en Algérie, au Mozambique, en Angola, au Zimbabwe, et ailleurs. Une histoire comparée de la contre-insurrection coloniale en Afrique, et de sa continuité dans certaines formes de gouvernance postcoloniale, reste à écrire. Elle permettrait de replacer la guerre du Cameroun dans un paysage plus large et de comprendre ce que les États postcoloniaux ont hérité — et parfois reproduit — des pratiques coloniales.

XI — Trois impératifs pour les dix prochaines années

À l’occasion de ce 78e anniversaire, il ne suffit plus d’énumérer les faits. Il faut formuler ce que ce moment nous oblige concrètement à entreprendre.

Premier impératif : tenir les États à leurs engagements. La France et le Cameroun ont créé une commission, validé ses termes, reçu ses rapports. Ils ont, de fait, pris un engagement implicite à mettre en œuvre des mesures. Il appartient à la société civile, aux chercheurs, aux parlementaires, aux médias de réclamer un calendrier public : ouverture des archives, institution du 13 septembre, construction du musée de la Décolonisation, réforme des programmes scolaires, rapatriement des corps. Sans suivi, une commission de vérité n’est qu’un geste de communication.

Deuxième impératif : investir dans la transmission. La mémoire de l’UPC ne survivra pas à la disparition des derniers témoins si elle n’est pas activement transmise. Les cent témoignages du volet artistique constituent une archive audiovisuelle d’une valeur inestimable, mais ils ne « vivent » que s’ils sont accessibles. Mettre en place une plateforme qui permette à un lycéen de Yaoundé, Bafoussam ou Bamenda d’entendre directement un ancien maquisard raconter ce qu’il a vu ferait, en pratique, plus pour la mémoire nationale que plusieurs colloques académiques. Un film documentaire sur Um Nyobè projeté dans les lycées peut devenir un outil pédagogique aussi puissant qu’un chapitre de manuel.

Troisième impératif : reconnaître la légitimité du projet upéciste. Au-delà de la vérité sur les crimes, il y a une autre vérité à assumer : la vision politique de l’UPC — réunification, indépendance réelle, démocratie populaire, élévation du standard de vie des populations — était une vision légitime pour le Cameroun. Ceux qui l’ont portée n’étaient ni des criminels, ni des agitateurs manipulés, mais des patriotes qui avaient un projet pour ce pays. Reconnaître cette légitimité, ce n’est pas sanctifier un parti, c’est accepter qu’il y a eu d’autres possibles que ceux qui se sont imposés. Des actes concrets peuvent donner corps à cette reconnaissance : nommer des rues, des écoles, des universités ; instaurer une journée nationale le 13 septembre ; rapatrier et honorer les corps ; restituer des objets symboliques comme la serviette blanche d’Um Nyobè, etc.

XII — En conclusion :  Sans histoire assumée, pas de projet national  

Il y a 78 ans, dans un bar de Bassa, Chez Sierra, douze Camerounais décidaient que l’avenir de ce pays ne pouvait plus être abandonné à ceux qui l’avaient colonisé. Ils adoptaient des statuts, définissaient un programme, prenaient le risque de tout perdre. Beaucoup ont payé ce choix de leur vie.

Aujourd’hui, une commission a produit des travaux riches, des recommandations précises. La vérité avance, mais lentement, et toujours contre des résistances persistantes. Le travail de vérité n’est jamais seulement académique. Il est politique. Il met à nu les fondements du pacte national, les lignées de pouvoir, les héritages de légitimité. Il dérange ceux qui ont construit leur autorité sur l’oubli organisé des alternatives qu’ils ont éliminées.

C’est précisément pour cela qu’il est nécessaire. Il ne s’agit pas de ressasser des rancœurs ni de s’installer dans une posture de victimisation, mais de fonder un projet national sur la vérité plutôt que sur le déni. Un Cameroun qui ne sait pas d’où il vient ne peut pas décider lucidement où il veut aller. Un Cameroun qui ne nomme pas ses blessures fondatrices ne peut pas les guérir.

Il faut saluer celles et ceux qui ont déjà commencé ce travail exigeant : chercheurs, journalistes, militants, artistes, enseignants, archivistes, familles qui gardent les noms, les visages et les récits vivants. Leur engagement est un service rendu à la nation entière. Car un peuple qui refuse d’affronter son passé se condamne souvent à répéter ses blessures.

Franck Essi


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Références

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Bassy, B. (coord.) et al. (2025). Survivants du « maquis » : témoignages d’acteurs, traumas coloniaux et transmission mémorielle de la lutte d’indépendance au Cameroun. Note de synthèse du volet artistique et culturel de la Commission mixte franco-camerounaise, janvier 2025.

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Eyinga, A. (s.d.). L’UPC, une révolution manquée ? Afrique Contemporaine / Chaka Éditions, vol. 13.

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Ramondy, K. (dir.) et al. (2025). La France au Cameroun (1945-1971) : Rapport de la Commission « Recherche » sur le rôle et l’engagement de la France dans la lutte contre les mouvements indépendantistes et d’opposition au Cameroun de 1945 à 1971. Paris : Hermann Éditeurs.

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Franck Essi

Je suis Franck Essi, un africain du Cameroun né le 04 mai 1984 à Douala. Je suis économiste de formation. J’ai fait des études en économie monétaire et bancaire qui m’ont permi de faire un travail de recherche sur deux problématiques : ▶Les conditions d’octroi des crédits bancaires aux PMEs camerounaises. ▶ L' endettement extérieur et croissance économique au Cameroun. Je travaille aujourd’hui comme consultant sur des questions de planification, management et développement. Dans ce cadre, j’ai l’opportunité de travailler avec : ▶ La coopération allemande (GIZ), ▶Les fondations politiques internationales (Friedrich Ebert Stiftung, IRI, Solidarity Center et Humanity United), ▶ Des organismes internationaux (Conférence Internationale de la région des Grands Lacs, Parlement panafricain, …), ▶ Des Gouvernements africains (RDC, RWANDA, BURUNDI, etc) ▶ Et des programmes internationaux ( Initiative Africaine pour la Réforme Budgétaire Concertée, Programme Détaillé pour le Développement de l’Agriculture Africaine, NEPAD). Je suis également auteur ou co – auteur de quelques manuels, ouvrages et études parmi lesquels : ▶ Se présenter aux élections au Cameroun (2012) ▶ Prévenir et lutter contre la fraude électorale au Cameroun (2012) ▶ Les jeunes et l’engagement politique (2013) ▶Comment structurer un parti politique progressiste en Afrique Centrale (2014) ▶ Historique et dynamique du mouvement syndical au Cameroun (2015) ▶ Etudes sur l’état des dispositifs de lutte contre les violences basées sur le genre dans les pays de la CIRGL (2015) ▶Aperçu des crises et des dispositifs de défense des pays de la CIRGL (2015) ▶ Citoyenneté active au Cameroun (2017). Sur le plan associatif et politique, je suis actuellement Secrétaire général du Cameroon People’s Party (CPP). Avant de le devenir en 2012, j’ai été Secrétaire général adjoint en charge des Affaires Politiques. Dans ce cadre, durant l’élection présidentielle de 2011, j’étais en charge du programme politique, des ralliements à la candidature de Mme Kah Walla, l’un des speechwriter et porte – paroles. Je suis également membre de plusieurs organisations : ▶ L’association Cameroon Ô’Bosso (Spécialisée dans la promotion de la citoyenneté active et la participation politique). J'en fus le coordonnateur des Cercles politiques des jeunes et des femmes. Dans cette organisation, nous avons longtemps œuvré pour les inscriptions sur les listes électorales et la réforme du système électoral. ▶ L ’association Sema Atkaptah (Promotion de l’unité et de la renaissance africaine). ▶ L ’association Mémoire et Droits des Peuples (Promotion de l’histoire réelle et de la résolution du contentieux historique). ▶ Le mouvement Stand Up For Cameroon (Milite pour une transition politique démocratique au Cameroun). J’ai été candidat aux élections législatives de 2013 dans la circonscription de Wouri Centre face à messieurs Jean jacques Ekindi, Albert Dooh – Collins et Joshua Osih. J’étais à cette occasion l’un des coordonnateurs de la plateforme qui unissait 04 partis politiques : le CPP, l’UDC, l’UPC (Du feu Papy Ndoumbe) et l’AFP. Dans le cadre de mon engagement associatif et militant, j’ai travaillé et continue de travailler sur plusieurs campagnes et initiatives : • Lutte pour la réforme du code électoral consensuel et contre le code électoral de 2012. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des personnes souffrant d’un handicap. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des populations déguerpies de leurs lieux d’habitation. • Lutte contre le trafic des enfants. • Lutte pour la défense des droits et intérêts des commerçants face aux concessionnaires privés et la Communauté urbaine. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des pêcheurs dans la défense de leurs intérêts face à l'État et aux firmes internationales étrangères. A la faveur de ces multiples engagements, j’ai été arrêté au moins 6 fois, détenus au moins 04 parfois plus de 03 jours. J’ai eu l’occasion de subir des violences policières qui, heureusement, n’ont laissé aucun dommage durable. Aujourd’hui, aux côtés de mes camarades du CPP et du Mouvement Stand Up For Cameroon, je milite pour que nous puissions avoir un processus de réconciliation et de refondation de notre pays qui n’a jamais été aussi en crise. A notre manière, nous essayons d’être des Citoyens Debout, des citoyens utiles pour leurs concitoyens et pour le pays.

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