Les chefs d’Etat africains doivent-ils se croiser les bras et attendre qu’on nous tombe dessus ?
A l’évidence, les Chefs d’Etat en particulier et les Africains dans leur ensemble ne peuvent se permettre d’être attentistes. La question de notre avenir commun n’échoie pas uniquement aux Chefs d’Etat mais à toutes les forces vives africaines. Les intellectuels, les artistes, les religieux, les syndicalistes et le patronat doivent pleinement s’impliquer dans cette œuvre colossale. Ils doivent veiller par leur force de proposition et leurs actions de pression à ce que les bonnes stratégies soient adoptées, les bonnes mesures prises et les ressources gérées de manière optimale par les politiques.
Dans ces temps caractérisés par l’exacerbation de la concurrence mondiale entre Etats et entreprises, plus que jamais, l’absence d’anticipation stratégique est mortelle au sens propre comme au figuré.
En effet, tous les pays aujourd’hui développent des stratégies pour se faire une place au soleil et augmenter leur niveau de contrôle des ressources mondiales. Tous les pays sont plus que jamais en quête de prestige et de puissance. Presque tous les pays se dotent des instruments d’observation, d’analyse, de prospective et de neutralisation des menaces potentielles et avérées à leurs intérêts vitaux.
Il serait inacceptable, inconséquent et dangereux de ne pas mettre en place les dispositifs et les mécanismes institutionnels, politiques, économiques, militaires et culturels pour faire face aux défis d’aujourd’hui et de demain. Il en va de la survie de nos Etats, de nos cultures et de notre place dans l’histoire.
Il est cependant fort regrettable que les pays africains ne se soient pas encore émancipés sur ces différents plans stratégiques, politiques, économiques, culturels et militaires.
Etant donné que le reste du monde nous considère comme son sous-sol, est-on condamné à le demeurer ?
Cependant, nous ne sommes pas condamnés à être éternellement la vache à lait des autres continents. Sur cette problématique de l’émancipation des pays africains, nous n’aurons jamais de cesse de rappeler les acquis de la théorie panafricaniste de libération des pays africains. Elle stipule simplement que les africains doivent réaliser leur unité politique pour être en mesure de construire leur indépendance économique et culturelle. Sans des grands ensembles pas de résistance possible. Le présupposé de cette théorie panafricaniste étant que l’unité africaine est le moyen le plus sûr pour s’immuniser contre les méfaits de la mondialisation capitaliste.
Néanmoins, depuis les années 1960, deux idéologies de l’émancipation du continent africain s’opposent : l’idéologie de la coopération et celle de l’intégration. Cette opposition ne manque pas de peser sur l’évolution des pays africains.
La première suggère de conserver les Etats dans les formes issues du processus de décolonisation et de travailler à l’amélioration continue de la solidarité entre les pays. Cette idéologie a montré ses limites à travers la défunte Organisation de l’Unité Africaine (OUA). Ces limites ont conduit à expérimenter la stratégie de l’intégration continentale. Malheureusement, les partisans de la construction d’une réponse institutionnelle à l’échelle africaine divergent également en deux autres groupes : les urgentistes et les gradualistes.
La démarche urgentiste voudrait une mise en place directe d’une entité continentale forte dotée d’une personnalité aux attributs suivants : gouvernement continental, diplomatie commune, armée commune et monnaie unique. Elle est considérée comme irréaliste car ne tenant pas compte de la nécessité de surmonter les spécificités, les contraintes et les contentieux existants entre les Etats issus de la colonisation. Toutes choses qui demandent du temps.
La démarche gradualiste ou approche des pôles fédérateurs privilégie une approche séquentielle : consolider d’abord les communautés économiques régionales avant de constituer une entité continentale forte. Elle est souvent taxée d’ « étapisme dilatoire ». C’est cette démarche qui actuellement en cours, consacré par le traité d’Abuja qui pose la consolidation des CER comme tremplin pour réaliser à terme une union africaine éffectif, elle se vérifie également dans l’architecture africaine de paix et de sécurité.
Mais quelle que soit la démarche qui finira par s’imposer, les africains devront, pour s’affirmer sur la scène mondiale, surmonter au moins les quatre problèmes suivants :
- La diversité des pôles d’allégeance des Etats africains ou les appartenances multiples; elle se traduit par la multiplicité, la juxtaposition, la duplication, les incohérences, les contradictions des différentes entités auxquelles appartiennent les Etats africains.
- L’instabilité politique et l’insécurité qui ne permet pas de mettre en œuvre des projets essentiels dans le moyen et long terme.
- Les problèmes de gouvernance qui entrainent le gaspillage des ressources et accroissent les inégalités entre les populations.
- Les questions de financement. Si les africains n’investissement pas effectivement et significativement de ressources financières dans leurs projets communs, tous les discours ne pourront être que des vœux pieux.
Comment répondre efficacement aux puissances qui utilisent la guerre et le terrorisme pour nous affaiblir et mieux se servir ?
Pour répondre efficacement aux menaces telles que la guerre et le terrorisme, il est absolument nécessaire de bâtir des institutions fortes qui nous permettent de mutualiser nos ressources sur les plans politique, économique, culturel et militaire. Au moins quatre conditions doivent être réunies pour que ce soit possible :
- Un renouvellement du leadership politique dans les Etats africains. Il faut des leaders ayant une connaissance des enjeux du monde moderne, à l’idéologie fortement ancrée dans la rupture avec les errements du passé et déterminés à produire des résultats pour leurs peuples.
- L’émergence d’une société civile africaine outillée et qui agit selon un agenda tourné vers l’émancipation, l’autonomisation et l’affirmation des intérêts des peuples africains.
- Une opinion publique africaine plus informée et imprégnée des enjeux et véritables valeurs à défendre. Cela passe par un meilleur contrôle des contenus des informations et des savoirs diffusés aux populations dans les médias, les écoles et les universités.
- Des meilleurs systèmes de gouvernance qui permettent de résoudre le tryptique à l’origine de presque tous nos problème : Pouvoir-Partage-Pauvreté. Par de meilleures règles de dévolution du pouvoir, de meilleurs mécanismes de partage des ressources sociales et la réduction de la pauvreté, nous augmentons notre résistance aux périls internes et externes.
Que peut-on faire pour tenir le coup sur le plan diplomatique, politique et militaire ?
En plus de réunir ces conditions, nous pouvons faire certaines choses sur les plans diplomatique, politique et militaire.
Sur le plan diplomatique, faire preuve de plus d’anticipation en nous dotant au niveau continental d’une vision commune de nos intérêts et d’une voix pour les défendre dans les grandes enceintes internationales. C’est l’occasion de rappeler l’urgence de la réforme du Conseil de Sécurité de l’ONU pour au moins une place de membre permanent pour l’Afrique. Il est aussi important de diversifier les relations de partenariat au niveau international et de multiplier les accords avec les puissances émergentes aux intérêts convergents. Privilégier également le multilatéralisme dans les négociations avec les puissances traditionnelles.
Sur le plan politique, l’approfondissement de la démocratie et la recherche permanente du consensus sur les règles de la vie politique ne sont pas un luxe. Ils sont au contraire les véhicules nécessaires de l’intégration des différentes communautés qui composent nos Etats aux projets nationaux.
Sur le plan militaire, il y a déjà des initiatives de mutualisation en cours. Si elles tardent à se faire ressentir, c’est lié aux difficultés structurelles propres aux Etats africains et leurs institutions aussi bien à l’échelle régionale que continentale. Néanmoins, là aussi la diversification des partenariats, la mutualisation des ressources et ( cette force est en train d’être créée. Il s’agit de la CARIC ( capacité africaine de réponse immédiate aux crises). Il faut juste acceler la mise sur pied. C’est vrai qu’à long terme, on pourrait rêver à une armée continentale et à des fabriques d’armes africaines.