Ngũgĩ wa Thiong’o : le passeur de lucidité que l’Afrique doit continuer de lire

Par Franck Essi

Le 28 mai 2025, une voix s’est tue. Une voix rare. Une voix claire. Une voix que les puissants craignaient, que les peuples écoutaient, et que les esprits libres chérissaient. Celle de Ngũgĩ wa Thiong’o, écrivain, penseur, militant de la liberté intellectuelle, défenseur infatigable de la décolonisation des consciences africaines.

Son départ est une perte immense. Mais il ne s’agit pas d’une fin. Car Ngũgĩ n’a jamais aspiré à la gloire posthume. Il voulait transmettre. Éveiller. Déconstruire les chaînes invisibles. Et, surtout, nous outiller pour penser en notre propre nom.

Il est urgent de le lire. Il est plus que jamais vital de le comprendre.

Une pensée pour « dépoussiérer » l’esprit africain

Ngũgĩ wa Thiong’o n’a cessé de rappeler une vérité que nos élites trop souvent préfèrent taire : la colonisation la plus durable n’est pas celle des terres, mais celle des esprits. Pour lui, l’indépendance politique ne valait rien sans indépendance linguistique, culturelle et épistémique.

Dans son livre fondamental Décoloniser l’esprit (1986), il énonce un diagnostic implacable : tant que l’Africain pense en anglais, rêve en français, juge en portugais, enseigne en arabe ou en espagnol, il restera prisonnier d’un monde mental façonné par autrui.

Sa décision de renoncer à écrire en anglais pour revenir au kikuyu ne fut pas anecdotique. Elle fut un acte de résistance. Un acte de rupture. Un acte politique. Il affirmait ainsi que la langue n’est pas neutre : elle porte un imaginaire, des références, des hiérarchies, des oublis. Elle structure notre rapport au monde.

Un appel à la renaissance intellectuelle africaine

Ngũgĩ ne se contentait pas de dénoncer. Il appelait à refonder. À recréer. À rebâtir l’architecture mentale de l’Afrique postcoloniale. Il plaidait pour une réappropriation des langues africaines, pour une littérature enracinée, pour une pédagogie libératrice. Pour lui, l’école coloniale n’avait jamais cessé de fonctionner, et il fallait impérativement briser ce cercle.

Son combat rejoint celui de Cheikh Anta Diop, de Frantz Fanon, d’Aimé Césaire, mais aussi de nos résistances contemporaines face aux dogmes néolibéraux, aux narratifs dominants, aux institutions qui étouffent la pensée autonome.

Ngũgĩ, ce que nous devons à ta parole

Aujourd’hui, nous devons le lire et le relire. Lire Pour une Afrique Libre (2017). Relire Décoloniser l’esprit (1986). Et toutes les autres œuvres de très grande qualité.

Aujourd’hui, nous devons poser des actes.Enseigner sa pensée dans nos écoles, nos universités, nos cercles d’éveil. Traduire ses œuvres en langues africaines. Organiser des cercles de lecture critiques. L’intégrer dans nos curricula d’histoire, de philosophie, de lettres. Célébrer non pas seulement l’homme, mais le souffle de liberté radicale qu’il a incarné.

Décoloniser pour libérer

En lui rendant hommage, nous devons entendre sa voix comme une interpellation. L’Afrique est aujourd’hui otage de ses dépendances linguistiques, économiques, académiques. Elle reproduit des modèles qu’elle ne comprend pas. Elle s’habille de concepts étrangers. Elle fait l’éloge de l’importation intellectuelle. Il est temps d’oser la révolte cognitive, d’approfondir et d’accélérer la rupture épistémique.

Ngũgĩ nous a légué un cri. Un cri d’amour pour l’Afrique. Un cri de vérité contre les mensonges de l’universalisme à sens unique. Un cri de rage contre les impostures des élites aliénées. Mais aussi un chemin pour recoudre nos imaginaires déchirés.

Une promesse à tenir

À nous maintenant de faire vivre sa parole. De prolonger sa lutte. De répondre à son exigence.

 Car décoloniser l’esprit, ce n’est pas un slogan : c’est une tâche quotidienne, un projet civilisationnel, une démarche intime et collective.

Adieu, maître. Et merci.

Franck Essi

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Franck Essi

Je suis Franck Essi, un africain du Cameroun né le 04 mai 1984 à Douala. Je suis économiste de formation. J’ai fait des études en économie monétaire et bancaire qui m’ont permi de faire un travail de recherche sur deux problématiques : ▶Les conditions d’octroi des crédits bancaires aux PMEs camerounaises. ▶ L' endettement extérieur et croissance économique au Cameroun. Je travaille aujourd’hui comme consultant sur des questions de planification, management et développement. Dans ce cadre, j’ai l’opportunité de travailler avec : ▶ La coopération allemande (GIZ), ▶Les fondations politiques internationales (Friedrich Ebert Stiftung, IRI, Solidarity Center et Humanity United), ▶ Des organismes internationaux (Conférence Internationale de la région des Grands Lacs, Parlement panafricain, …), ▶ Des Gouvernements africains (RDC, RWANDA, BURUNDI, etc) ▶ Et des programmes internationaux ( Initiative Africaine pour la Réforme Budgétaire Concertée, Programme Détaillé pour le Développement de l’Agriculture Africaine, NEPAD). Je suis également auteur ou co – auteur de quelques manuels, ouvrages et études parmi lesquels : ▶ Se présenter aux élections au Cameroun (2012) ▶ Prévenir et lutter contre la fraude électorale au Cameroun (2012) ▶ Les jeunes et l’engagement politique (2013) ▶Comment structurer un parti politique progressiste en Afrique Centrale (2014) ▶ Historique et dynamique du mouvement syndical au Cameroun (2015) ▶ Etudes sur l’état des dispositifs de lutte contre les violences basées sur le genre dans les pays de la CIRGL (2015) ▶Aperçu des crises et des dispositifs de défense des pays de la CIRGL (2015) ▶ Citoyenneté active au Cameroun (2017). Sur le plan associatif et politique, je suis actuellement Secrétaire général du Cameroon People’s Party (CPP). Avant de le devenir en 2012, j’ai été Secrétaire général adjoint en charge des Affaires Politiques. Dans ce cadre, durant l’élection présidentielle de 2011, j’étais en charge du programme politique, des ralliements à la candidature de Mme Kah Walla, l’un des speechwriter et porte – paroles. Je suis également membre de plusieurs organisations : ▶ L’association Cameroon Ô’Bosso (Spécialisée dans la promotion de la citoyenneté active et la participation politique). J'en fus le coordonnateur des Cercles politiques des jeunes et des femmes. Dans cette organisation, nous avons longtemps œuvré pour les inscriptions sur les listes électorales et la réforme du système électoral. ▶ L ’association Sema Atkaptah (Promotion de l’unité et de la renaissance africaine). ▶ L ’association Mémoire et Droits des Peuples (Promotion de l’histoire réelle et de la résolution du contentieux historique). ▶ Le mouvement Stand Up For Cameroon (Milite pour une transition politique démocratique au Cameroun). J’ai été candidat aux élections législatives de 2013 dans la circonscription de Wouri Centre face à messieurs Jean jacques Ekindi, Albert Dooh – Collins et Joshua Osih. J’étais à cette occasion l’un des coordonnateurs de la plateforme qui unissait 04 partis politiques : le CPP, l’UDC, l’UPC (Du feu Papy Ndoumbe) et l’AFP. Dans le cadre de mon engagement associatif et militant, j’ai travaillé et continue de travailler sur plusieurs campagnes et initiatives : • Lutte pour la réforme du code électoral consensuel et contre le code électoral de 2012. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des personnes souffrant d’un handicap. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des populations déguerpies de leurs lieux d’habitation. • Lutte contre le trafic des enfants. • Lutte pour la défense des droits et intérêts des commerçants face aux concessionnaires privés et la Communauté urbaine. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des pêcheurs dans la défense de leurs intérêts face à l'État et aux firmes internationales étrangères. A la faveur de ces multiples engagements, j’ai été arrêté au moins 6 fois, détenus au moins 04 parfois plus de 03 jours. J’ai eu l’occasion de subir des violences policières qui, heureusement, n’ont laissé aucun dommage durable. Aujourd’hui, aux côtés de mes camarades du CPP et du Mouvement Stand Up For Cameroon, je milite pour que nous puissions avoir un processus de réconciliation et de refondation de notre pays qui n’a jamais été aussi en crise. A notre manière, nous essayons d’être des Citoyens Debout, des citoyens utiles pour leurs concitoyens et pour le pays.

Un commentaire

  1. Moi aussi j’ai toujours pensé que derrière chaque langue ou dialecte il y a une façon de penser et d’agir, de se vêtir, etc…..

    Le <tout> c’est la manière dont-on s’approprie ces nouvelles langues ou cultures, ou la façon dont elles nous sont transmises ( colonisation, apprentissage, etc….) et c’est ce qui à mon sens peut déterminer la l’influence positive ou négative de celles-ci……, je parle surtout là des langues qui nous ont été imposées.

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