Penser depuis nous-mêmes : Mes cinq leçons de Ngũgĩ wa Thiong’o pour un développement africain décolonisé

Par Franck Essi

Ngũgĩ wa Thiong’o n’a pas seulement été un écrivain. Il a été un éclaireur. Un penseur radical. Un architecte d’une Afrique libérée des tutelles mentales. Son œuvre, souvent enfermée dans les rayons des lettres et de la littérature comparée, est en réalité une mine d’or stratégique pour tous ceux et toutes celles qui cherchent à refonder nos modèles de développement.

Alors que le continent est pris entre les griffes de l’endettement, de la dépendance technologique et de la standardisation néolibérale, il est plus qu’urgent et salutaire de revenir à ses intuitions. Voici cinq idées-forces de Ngũgĩ wa Thiong’o pour bâtir un développement africain enraciné, digne et durable.

1. Reprendre le contrôle de nos langues, pour penser depuis notre monde

Pour Ngũgĩ, la langue est la matrice du développement. Elle est le siège de l’imaginaire, le véhicule des savoirs, l’outil de transmission. Un peuple qui pense, planifie et innove dans une langue importée développe des solutions pour un autre monde, selon les logiques d’un autre regard.

Or, sur tout le continent, les politiques de développement se rédigent en anglais, en français ou en portugais, souvent traduites maladroitement en langues locales, et sans tenir compte des cadres mentaux indigènes. Résultat : déphasage, inefficacité, désappropriation.

🔹 Leçon de Ngũgĩ : investir massivement dans la traduction technique, économique, administrative et scientifique vers les langues africaines. Former des élites bilingues enracinées. Élever les langues locales au rang d’outils de gouvernance et d’innovation.

2. Décoloniser les programmes éducatifs pour former des bâtisseurs, pas des imitateurs

Ngũgĩ dénonçait l’école coloniale non seulement pour sa violence symbolique, mais aussi pour son inefficacité. L’Africain y apprend à réciter des modèles, à s’adapter aux normes extérieures, à rêver d’ailleurs.

Le développement durable, selon lui, exige une école qui reconnecte l’élève à son territoire, à ses langues, à ses besoins réels, à ses communautés. Une école qui décloisonne savoirs traditionnels et savoirs modernes. Une école qui forme à la coopération, à la critique, à la création.

🔹 Leçon de Ngũgĩ : revisiter entièrement nos curriculums éducatifs à l’aune des défis locaux. Relier l’éducation à l’agriculture, à l’économie sociale, à la justice, à l’histoire africaine. Renverser la hiérarchie entre savoirs dits « traditionnels » et « modernes ».

3. Réhabiliter les imaginaires culturels africains comme leviers économiques

Ngũgĩ insistait : le développement commence par une revalorisation de l’imaginaire. Or, l’Afrique consomme de la culture étrangère en masse, et néglige la sienne. Pourtant, cinéma, musique, textile, artisanat, spiritualités africaines, pratiques culinaires ou cosmétiques sont autant de ressources économiques inexploitées.

L’Afrique n’a pas besoin de copier la Silicon Valley. Elle doit créer ses propres pôles d’innovation depuis ses propres récits, depuis ses propres esthétiques, depuis ses propres cosmogonies.

🔹 Leçon de Ngũgĩ : créer une économie créative endogène, fondée sur l’expression culturelle africaine. Financer massivement les artistes, conteurs, tisserands, développeurs de jeux vidéo africains. Et construire une industrie culturelle panafricaine forte.

4. Libérer la parole intellectuelle africaine du joug académique occidental

Une autre obsession de Ngũgĩ : le monopole du savoir académique par le Nord global. L’Africain est réduit à « informateur » dans la recherche, ses concepts sont disqualifiés, ses approches qualifiées d’« empiriques ». Les grandes revues, universités et maisons d’édition filtrent encore l’accès à la reconnaissance intellectuelle.

Pour un développement vraiment africain, les politiques doivent s’inspirer d’une pensée produite sur place, avec nos critères, nos urgences, nos mots.

🔹 Leçon de Ngũgĩ : financer des centres de recherche africains décolonisés, promouvoir l’édition scientifique locale, exiger que les politiques publiques s’appuient sur des chercheurs africains. Créer un écosystème de savoirs souverains.

5. Redonner sens à la justice sociale comme pilier du développement

Ngũgĩ était un marxiste lucide, mais non dogmatique. Il croyait profondément en la justice sociale, l’accès égalitaire aux ressources, et la participation populaire dans les choix économiques. Il dénonçait une Afrique néocoloniale où une élite minoritaire capte les ressources tout en parlant au nom du peuple.

Un développement africain fidèle à ses principes ne peut pas se construire sur des inégalités aussi criardes. Il faut remettre l’humain, la communauté et la dignité au cœur des politiques de croissance.

🔹 Leçon de Ngũgĩ : bâtir une économie du partage. Taxer les excès, soutenir les coopératives, favoriser l’économie solidaire, protéger les biens communs. Et faire du développement un projet collectif, participatif, populaire.

Ce que nous pouvons retenir : Ne plus jamais penser le développement sans libérer l’esprit

Lire Ngũgĩ aujourd’hui, ce n’est pas se replonger dans des archives militantes. C’est répondre à l’urgence. L’urgence de penser depuis nous-mêmes. L’urgence de faire place à nos langues, nos cultures, nos savoirs, nos formes de vivre. L’urgence d’arracher le développement à la technocratie pour en faire un chantier d’émancipation collective.

Ngũgĩ ne nous a pas laissé des réponses, mais des balises. C’est à nous d’en faire des ponts, des politiques, des priorités.

Décoloniser l’esprit, disait-il, c’est refuser d’entrer dans le futur avec les chaînes du passé.

À nous d’oser la rupture. À nous de bâtir enfin une Afrique depuis l’Afrique.

Franck Essi

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Franck Essi

Je suis Franck Essi, un africain du Cameroun né le 04 mai 1984 à Douala. Je suis économiste de formation. J’ai fait des études en économie monétaire et bancaire qui m’ont permi de faire un travail de recherche sur deux problématiques : ▶Les conditions d’octroi des crédits bancaires aux PMEs camerounaises. ▶ L' endettement extérieur et croissance économique au Cameroun. Je travaille aujourd’hui comme consultant sur des questions de planification, management et développement. Dans ce cadre, j’ai l’opportunité de travailler avec : ▶ La coopération allemande (GIZ), ▶Les fondations politiques internationales (Friedrich Ebert Stiftung, IRI, Solidarity Center et Humanity United), ▶ Des organismes internationaux (Conférence Internationale de la région des Grands Lacs, Parlement panafricain, …), ▶ Des Gouvernements africains (RDC, RWANDA, BURUNDI, etc) ▶ Et des programmes internationaux ( Initiative Africaine pour la Réforme Budgétaire Concertée, Programme Détaillé pour le Développement de l’Agriculture Africaine, NEPAD). Je suis également auteur ou co – auteur de quelques manuels, ouvrages et études parmi lesquels : ▶ Se présenter aux élections au Cameroun (2012) ▶ Prévenir et lutter contre la fraude électorale au Cameroun (2012) ▶ Les jeunes et l’engagement politique (2013) ▶Comment structurer un parti politique progressiste en Afrique Centrale (2014) ▶ Historique et dynamique du mouvement syndical au Cameroun (2015) ▶ Etudes sur l’état des dispositifs de lutte contre les violences basées sur le genre dans les pays de la CIRGL (2015) ▶Aperçu des crises et des dispositifs de défense des pays de la CIRGL (2015) ▶ Citoyenneté active au Cameroun (2017). Sur le plan associatif et politique, je suis actuellement Secrétaire général du Cameroon People’s Party (CPP). Avant de le devenir en 2012, j’ai été Secrétaire général adjoint en charge des Affaires Politiques. Dans ce cadre, durant l’élection présidentielle de 2011, j’étais en charge du programme politique, des ralliements à la candidature de Mme Kah Walla, l’un des speechwriter et porte – paroles. Je suis également membre de plusieurs organisations : ▶ L’association Cameroon Ô’Bosso (Spécialisée dans la promotion de la citoyenneté active et la participation politique). J'en fus le coordonnateur des Cercles politiques des jeunes et des femmes. Dans cette organisation, nous avons longtemps œuvré pour les inscriptions sur les listes électorales et la réforme du système électoral. ▶ L ’association Sema Atkaptah (Promotion de l’unité et de la renaissance africaine). ▶ L ’association Mémoire et Droits des Peuples (Promotion de l’histoire réelle et de la résolution du contentieux historique). ▶ Le mouvement Stand Up For Cameroon (Milite pour une transition politique démocratique au Cameroun). J’ai été candidat aux élections législatives de 2013 dans la circonscription de Wouri Centre face à messieurs Jean jacques Ekindi, Albert Dooh – Collins et Joshua Osih. J’étais à cette occasion l’un des coordonnateurs de la plateforme qui unissait 04 partis politiques : le CPP, l’UDC, l’UPC (Du feu Papy Ndoumbe) et l’AFP. Dans le cadre de mon engagement associatif et militant, j’ai travaillé et continue de travailler sur plusieurs campagnes et initiatives : • Lutte pour la réforme du code électoral consensuel et contre le code électoral de 2012. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des personnes souffrant d’un handicap. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des populations déguerpies de leurs lieux d’habitation. • Lutte contre le trafic des enfants. • Lutte pour la défense des droits et intérêts des commerçants face aux concessionnaires privés et la Communauté urbaine. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des pêcheurs dans la défense de leurs intérêts face à l'État et aux firmes internationales étrangères. A la faveur de ces multiples engagements, j’ai été arrêté au moins 6 fois, détenus au moins 04 parfois plus de 03 jours. J’ai eu l’occasion de subir des violences policières qui, heureusement, n’ont laissé aucun dommage durable. Aujourd’hui, aux côtés de mes camarades du CPP et du Mouvement Stand Up For Cameroon, je milite pour que nous puissions avoir un processus de réconciliation et de refondation de notre pays qui n’a jamais été aussi en crise. A notre manière, nous essayons d’être des Citoyens Debout, des citoyens utiles pour leurs concitoyens et pour le pays.

3 commentaires

  1. Ce texte me renvoie simplement au film < black panther > et puis aussi à l’ouvrage de l’intellectuel camerounais EBENEZER NJOH MOUELLÉ < de la médiocrité à l’excellence > ….

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  2. ( << Ngũgĩ wa Thiong’o >>)

    ce monsieur à mon sens était et reste un visionnaire comme il en existe vraiment peu, avec une lucidité à nulle autre pareille…

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  3. Ngũgĩ wa Thiong’o

    C’est en étant dans le même esprit que ce monsieur que j’avais pensé le projet de <salon des arts de beauté>,dans l’optique d’avoir un jour une mode typiquement camerounaise…

    En s’inspirant tout simplement des us, coutumes, et cultures diverses ( bamileké, béti, sawa, bassa, etc…..)

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