Par Franck Essi

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Il y a des jours où, face à la complexité du monde, au poids des difficultés, à la bêtise ambiante et à la lenteur décourageante des changements positifs, je me demande sincèrement si nos efforts valent quelque chose.
Il y a des jours où la mesquinerie, l’égoïsme et l’inconscience de certains me font regretter que la foudre ne soit pas plus sélective dans ses choix.
Il y a des jours où l’obscurantisme semble si bien enraciné, si confortablement installé, que la résignation paraît presque raisonnable.
Dans ces moments-là, je reviens toujours aux mêmes convictions. Ce sont des raisons simples, acquises au fil du temps et de l’expérience, que j’aime à me rappeler pour trouver la force de naviguer dans ce monde parfois complexe et décourageant. Elles ne résolvent pas tout. Mais elles me remettent en mouvement.
Ce sont aussi des convictions qui m’ont appris ceci : face à l’inertie, à l’obscurantisme et à la régression, nous ne sommes pas désarmés. L’exemple que nous donnons — par nos actes, nos choix, notre manière d’être au quotidien — est lui-même une arme. Discrète, patiente, mais redoutablement efficace. Je vous les partage aujourd’hui, dans l’espoir qu’elles vous soient aussi utiles qu’elles le sont pour moi.
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I. Pourquoi agir
1. Nous ne devons pas bien agir pour les autres — ni pour être récompensés.
Nous devons bien agir parce que c’est juste. Pour nous-mêmes, d’abord. Parce que le Bien est Bien, indépendamment du regard, du jugement ou de l’approbation d’autrui — et indépendamment de la gratitude ou de son absence.
C’est une liberté immense que de ne plus faire dépendre la qualité de nos actes de la réaction de ceux qui nous entourent. Tant que nous agissons pour être vus, reconnus ou récompensés, nous restons des otages. Otages du regard des autres, otages de leur humeur, de leur ingratitude ou de leur indifférence. J’ai vu des gens abandonner de belles causes parce qu’ils n’ont pas reçu la reconnaissance qu’ils espéraient. J’ai vu des engagements s’effondrer au premier signe d’ingratitude. C’est humain. Mais c’est aussi une fragilité que nous pouvons choisir de dépasser.
Celui qui agit parce que c’est juste — parce que sa conscience le lui commande — est un être libre. Et un être libre est un être dangereux pour tous les systèmes qui prospèrent sur la dépendance et la peur. Au terme de notre passage sur cette terre, c’est notre conscience — et non les applaudissements ni les critiques — qui sera notre seul et dernier témoin.
2. Aucune avancée ne surgit par hasard : ce sont les actes discrets des gens ordinaires qui construisent le monde.
Chaque progrès dans nos familles, nos quartiers, nos pays est le fruit patient de femmes et d’hommes qui ont choisi de penser au-delà d’eux-mêmes. Des gens ordinaires, dans des circonstances ordinaires, qui ont décidé de faire un peu plus que le minimum — un enseignant qui prépare sérieusement ses cours, un médecin qui soigne avec conscience, un fonctionnaire qui refuse le pot-de-vin, un parent qui élève ses enfants dans la rigueur et la dignité.
Ce sont des noms parfois inconnus, des visages souvent oubliés. Personne ne leur a érigé de statues. Mais c’est leur exemple cumulé, leurs gestes répétés, leurs sacrifices discrets qui ont changé le cours des choses. Il n’y a pas de petite tâche bien faite. Il n’y a que des gens qui choisissent de se donner ou de se retenir. Et c’est la somme de ces choix quotidiens, invisibles, répétés, qui détermine le visage d’une société.
Nous avons trop longtemps attendu que le salut vienne d’en haut. Le développement véritable ne descend pas d’en haut — il monte du bas. Et il est l’arme de ceux qui ont décidé de ne pas attendre.
Accordons-nous le privilège d’appartenir à cette lignée de bâtisseurs plutôt qu’à la cohorte des démolisseurs !

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II. L’histoire nous donne raison
3. Rien de grand ne se fait sans passion ni sacrifice.
Tout ce qui a de la valeur dans cette vie porte les traces de l’engagement, du combat et de la persévérance. Rien de durable ne s’est jamais construit dans la facilité, le confort ou la demi-mesure.
Ruben Um Nyobè le savait. Secrétaire général de l’Union des populations du Cameroun, il a consacré sa vie entière à la cause de l’indépendance et de la réunification de son peuple, bravant la répression coloniale française, refusant l’exil et le compromis, jusqu’à tomber sous les balles dans la forêt de la Sanaga-Maritime en septembre 1958. Il n’avait pas attendu d’être en majorité. Il n’avait pas attendu que les conditions soient favorables. Il avait agi avec ce qu’il avait, là où il était.
Thomas Sankara le savait aussi, lui qui a choisi de transformer le Burkina Faso par la rigueur, la vision et le refus radical de la complaisance — sachant pertinemment que cette intransigeance pouvait lui coûter la vie. Elle la lui a coûtée.
Notre détermination doit être plus forte, plus endurante, que celle de ceux qui détruisent ou s’acharnent à maintenir le statu quo. Car les forces de l’inertie et de la régression, elles, ne se reposent jamais.
4. Ce sont toujours des minorités pionnières qui font l’histoire.
D’abord, on les moque. Ensuite, on les combat. Finalement, on les célèbre.
Ce schéma se répète depuis la nuit des temps, dans tous les pays, dans toutes les cultures, dans tous les domaines. Les pionniers dérangent parce qu’ils révèlent, par contraste, la passivité et la médiocrité de ceux qui n’osent pas. Leur seule existence est un reproche silencieux — et c’est précisément pour cela qu’on cherche à les faire taire.
La question n’est donc pas de savoir si la minorité finira par avoir raison — elle finit toujours par avoir raison. La question est plus simple et plus urgente : serons-nous dedans ? Aurons-nous choisi, au moment où cela comptait, d’être du côté de ceux qui osent, qui bâtissent, qui refusent de se résoudre à l’ordinaire ?
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III. Ce que cela exige de nous
5. Ceux qui agissent font toujours face à trois catégories d’opposants.
Il y a d’abord ceux qui tentent de faire la même chose et qui, par rivalité ou par jalousie, deviennent des obstacles plutôt que des alliés. Il y a ensuite ceux qui font activement le contraire et dont la résistance, au moins, a le mérite d’être franche. Et il y a enfin — la masse la plus nombreuse, la plus silencieuse et pourtant la plus pesante — ceux qui ne font absolument rien.
C’est souvent cette dernière catégorie qui décourage le plus. Non par son hostilité déclarée, mais par son indifférence tranquille. Sa capacité à regarder le monde se dégrader sans bouger d’un centimètre, à assister à l’injustice sans sourciller, à accueillir l’effort des autres par un haussement d’épaules. L’indifférence de masse est l’oxygène sur lequel prospère le statu quo — et elle se nourrit précisément du découragement de ceux qui agissent.
Ne leur accordons pas ce pouvoir. Les faits, le temps et l’histoire se chargeront de rendre à chacun ce qui lui est dû.
6. En maintenant allumée notre propre lumière, nous donnons aux autres le courage d’allumer la leur.
L’exemple est le plus puissant des enseignements — et la plus silencieuse des armes. Il parle plus fort que tous nos discours, toutes nos injonctions, tous nos sermons. On peut ignorer ce qu’une personne dit. On ne peut pas ignorer longtemps ce qu’elle est et ce qu’elle fait.
Notre lumière peut sauver des vies, révéler des vocations, transformer des destins. Elle peut redonner espoir à quelqu’un qui était sur le point de renoncer. Elle peut convaincre un jeune que l’intégrité est possible, que l’effort paie, que la dignité se défend — et ce jeune, à son tour, en convaincra d’autres.
Et cette lumière éclaire en premier lieu nos enfants, qui nous regardent vivre. Ils retiendront non pas ce que nous leur avons dit de faire, mais ce qu’ils nous ont vu faire — ou ne pas faire. C’est là, dans cet espace entre nos paroles et nos actes, que se forge ou se brise la prochaine génération.
7. Aucune Nation ne naît grande. Et aucune génération n’hérite d’un pays qu’elle n’a pas contribué à bâtir.
Toute grande Nation est le fruit de l’effort patient et quotidien de ses citoyens, pierre après pierre, génération après génération. La grandeur n’est pas un héritage automatique. Elle se mérite, se construit, s’entretient — et elle peut se perdre, dans l’incurie et la démission collective, aussi sûrement qu’elle s’est construite.
Nos enfants et nos petits-enfants hériteront de ce que nous aurons — ou n’aurons pas — construit. Ils hériteront de nos institutions, de nos infrastructures, mais aussi et surtout de nos valeurs, de nos habitudes, de notre rapport au travail, à l’autre, à la chose publique.
C’est peut-être la plus lourde des responsabilités. Mais c’est aussi la plus belle des motivations. Soyons parmi ceux qui s’y emploient résolument — non par obligation, mais par conviction et par amour.
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Efforçons-nous d’être une partie de la solution, non une cause du problème — dans tout ce que nous faisons, où que nous soyons.
Le Cameroun et l’Afrique n’iront pas plus loin que là où la mentalité et les actes de leurs fils et filles les conduiront. Pour que nos sociétés changent, nous devons continuellement faire évoluer nos attitudes, nos comportements et nos choix, en cohérence avec les idéaux que nous portons.
Ce n’est pas une tâche confortable. Ce n’est pas une tâche facile. Mais c’est la seule qui soit à la hauteur de ce que nous espérons pour nos pays. Et c’est, au fond, la seule arme dont nous n’ayons jamais manqué — si seulement nous consentons à la saisir.
On ne construira pas une société en or avec des pensées, des paroles et des actes en plomb !
Force et courage à toutes celles et tous ceux qui font leur part !
Franck Essi
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