Par Franck Essi

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La volonté de s’éterniser au pouvoir au déclenchement de la crise
Il y a 18 ans, le Cameroun a connu une crise politique majeure déclenchée par l’initiative du Président de la République de modifier la constitution afin de lever la limitation des mandats présidentiels, combinée à une crise économique due à la flambée des prix des denrées de première nécessité.
Cette double crise a provoqué des émeutes dans différentes villes qui ont secoué le pays du 25 au 28 février 2008. D’après plusieurs sources de la société civile, ces émeutes ont fait entre 139 et 170 morts, alors que le Gouvernement ne reconnaît officiellement qu’une quarantaine de décès. Au cours de ces émeutes, il y a aussi eu au moins 3000 arrestations arbitraires.
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D’importantes et graves violations des droits humains observées lors de la répression
D’après l’Observatoire National des Droits de l’Homme et d’autres organisations de défense des droits humains, les violations suivantes ont été documentées :
- De nombreux actes d’intimidation et de harcèlement contre des membres de l’opposition politique, des journalistes et des défenseurs des droits de l’Homme.
- L’usage excessif de la force et les atteintes à la vie des manifestants non armés.
- Des exécutions arbitraires et des homicides illégaux.
- Des tortures et autres traitements ou châtiments cruels, inhumains ou dégradants.
- La non‑prise en charge des blessés par les autorités et le rançonnement de la population par des agents chargés de faire respecter la loi.
- Les violations des droits à la liberté d’expression, d’opinion, d’information, d’association et de réunion pacifique.
- Des détentions arbitraires et des conditions de détention inhumaines.
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De très graves dysfonctionnements de la justice camerounaise pendant les procès
L’Observatoire National des Droits Humains a documenté de nombreux dysfonctionnements de la justice camerounaise, marqués par des procès expéditifs et un véritable déni de justice :
- Des prévenus amenés par groupes de 5 à 10 personnes, présentés à la justice parfois quelques heures seulement après leur arrestation ; des audiences de quelques minutes se succédant à un rythme effréné, au mépris du Code de procédure pénale, des droits de la défense, du débat contradictoire et de la présomption d’innocence.
- L’absence d’informations données aux prévenus sur leur droit de se faire assister par un avocat ou de garder le silence.
- L’absence, à l’audience, des plaignants et des témoins à charge.
- La non‑fiabilité de l’identification des accusés, du fait de l’absence de papiers d’identité et de la rapidité des procédures ; des mineurs jugés comme des adultes et condamnés en flagrant délit, en violation des règles applicables en matière de justice des mineurs.
- La non‑signature des procès‑verbaux d’enquête par les accusés et le non‑établissement des procès‑verbaux par les procureurs, en contradiction avec les exigences légales.
- Le non‑respect du droit des prévenus de préparer leur défense, contrairement à l’article 300 du Code de procédure pénale.
- La non‑consultation du casier judiciaire avant la condamnation, rendant impossible l’appréciation du passé pénal des prévenus.
- L’absence de preuves matérielles contre de nombreux prévenus, les juges invoquant la “relativité” de la notion de preuve plutôt que de prononcer la relaxe prévue à l’article 365 alinéa 3 du Code de procédure pénale.
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Les commutations et remises de peines
Le 20 mai 2008, le président Paul Biya signe deux décrets (n° 2008/0174 et n° 2008/0175) portant commutation et remise de peines pour les personnes condamnées pour les émeutes de fin février 2008. Les personnes condamnées à une peine d’emprisonnement inférieure ou égale à un an bénéficient d’une remise totale de peine, tandis que les peines de plus d’un an de prison sont réduites des deux tiers.
Toutefois, les prisonniers retenus pour défaut de paiement des amendes ne peuvent pas recouvrer la liberté, pas plus que ceux qui ont fait appel, leurs condamnations n’étant pas définitives. Pratiquement toutes les personnes condamnées à des peines d’emprisonnement l’ont également été à des peines pécuniaires (amendes et dépens) ; la plupart n’ont pas pu payer et ont interjeté appel, ce qui a limité très fortement l’impact réel de ces mesures. Une amnistie, effaçant les peines du casier judiciaire et libérant véritablement ces jeunes, aurait constitué une réponse plus juste aux préjudices subis.
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L’impunité comme unique réponse du Gouvernement face aux violences commises par les forces de l’ordre
D’après la Constitution camerounaise, le Pacte international relatif aux droits civils et politiques et la Charte africaine des droits de l’Homme et des peuples, le gouvernement camerounais est tenu de garantir le respect du droit à la vie, à l’intégrité physique, à la liberté et à la sécurité de la personne, ainsi que des libertés d’expression, d’association et de réunion.
Ces normes exigent également que l’usage arbitraire ou abusif de la force ou des armes à feu par les agents de l’État soit puni comme une infraction pénale. Pourtant :
- Aucune enquête indépendante et approfondie n’a été menée sur les circonstances ayant conduit à l’utilisation de la force létale par les forces de l’ordre.
- Aucun auteur des tirs ayant entraîné la mort de civils n’a été traduit en justice, ni sanctionné disciplinairement.
- Aucun mécanisme systématique de dédommagement ou d’indemnisation n’a été mis en place pour les victimes et leurs familles.
Seules des poursuites judiciaires massives ont été engagées contre des civils, accusés de troubles à l’ordre public, de pillages ou de destruction de biens.
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18 ans après : la répression post‑électorale confirme la continuité de l’impunité
En février 2026, alors que nous commémorons les 18 ans des émeutes de 2008, la crise post‑électorale consécutive à l’élection présidentielle du 12 octobre 2025 est venue confirmer la persistance des mêmes logiques répressives.
Selon les chiffres officiels communiqués par le ministre de l’Administration territoriale, la répression des manifestations post‑électorales a fait au moins 16 à 20 morts et conduit à l’arrestation de plus de 800 à 1 243 personnes sur l’ensemble du territoire.
Le Haut‑Commissariat des Nations unies aux droits de l’Homme et plusieurs organisations internationales ont dénoncé l’usage excessif de la force, des meurtres et des arrestations de masse ; dans un communiqué du 30 octobre 2025, le HCDH s’est déclaré « vivement préoccupé » par les décès et les nombreux blessés signalés lors de la dispersion des manifestations.
Quelques jours plus tard, le 4 novembre 2025, des sources onusiennes ont indiqué que les forces de sécurité avaient tué au moins 48 civils lors des protestations contre les résultats de l’élection, tandis que trois gendarmes avaient également trouvé la mort, portant à 51 le nombre total de décès recensés par les Nations unies à cette date.
Face à ces chiffres officiels et onusiens, le Collectif Défense Citoyenne, une organisation de la société civile camerounaise, a publié un communiqué le 17 novembre 2025 faisant état d’un bilan provisoire beaucoup plus lourd : environ 2 500 arrestations sur l’ensemble du territoire, dont plus de 1 900 personnes encore détenues entre le 3 et le 16 novembre 2025 dans sept régions du pays.
Dans sa Déclaration officielle du 28 novembre 2025, le Collectif documente au moins 39 décès par balles imputables à un recours disproportionné et illégal à la force, ainsi que des arrestations et détentions arbitraires, des actes de torture et de traitements inhumains ou dégradants, et des disparitions de courte durée liées à des gardes à vue illégales.
Dans un communiqué de presse du 17 février 2026, soit quatre mois après les événements post‑électoraux, le Collectif estime qu’au moins 2 000 personnes demeurent encore privées de liberté sur l’ensemble du territoire national, certaines étant poursuivies devant des juridictions militaires pour des infractions passibles de peines particulièrement lourdes.
Ces chiffres illustrent une continuité troublante avec les pratiques observées en février 2008 :
- Recours à la force létale pour répondre à des manifestations essentiellement pacifiques ;
- Arrestations massives et arbitraires ;
- Poursuites judiciaires utilisées comme instrument de répression politique ;
- Absence d’enquêtes indépendantes et de reddition de comptes pour les forces de sécurité.
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Un pays enfermé dans la répétition des mêmes schémas
La répression post‑électorale de 2025 s’ajoute aux violations massives commises dans le cadre du conflit dans les régions anglophones (exécutions extrajudiciaires, tortures, disparitions forcées, destructions de villages), et aux atteintes répétées aux libertés d’expression et de réunion contre les partis d’opposition et les mouvements citoyens. Elle montre que les leçons de février 2008 n’ont jamais été tirées, et que l’impunité de l’époque nourrit les abus d’aujourd’hui.
Tant que les crimes de 2008 restent impunis, les violences se répliquent et se transforment, frappant de nouvelles générations de jeunes Camerounais qui ne demandent qu’à exercer leurs droits civiques et à vivre dans un État de droit.
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Le devoir de mémoire et l’exigence de justice
Il est absolument important de rappeler que justice n’a toujours pas été rendue pour les victimes de février 2008, et que les mêmes pratiques de violations des droits humains continuent de se manifester sous la forme de répressions post‑électorales, de conflits internes et de harcèlement des voix dissidentes.
Cette page tragique de notre histoire ne pourra jamais être tournée sans :
- La mise en place d’une enquête indépendante sur les événements de février 2008 et sur la répression post‑électorale de 2025.
- La poursuite et la sanction des auteurs de violations graves, quel que soit leur rang.
- La révision des procès expéditifs et inéquitables, et la libération de toutes les personnes détenues pour avoir exercé pacifiquement leurs droits politiques.
- L’indemnisation des victimes et de leurs familles, et la reconnaissance officielle des responsabilités de l’État.
- La construction de lieux de mémoire, notamment une place des martyrs pour les jeunes tués en février 2008, et des monuments dédiés aux victimes des répressions ultérieures.
À l’instar d’autres pays confrontés à des épisodes récurrents de violence politique, le Cameroun devra tôt ou tard engager un véritable processus de justice transitionnelle, combinant vérité, justice, réparations et garanties de non‑répétition.
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Hommage aux jeunes de février 2008
En cette 18ème commémoration, nous rendons hommage aux jeunes camerounaises et camerounais qui, en février 2008, ont payé de leur vie leur aspiration à la liberté, à la justice sociale et à l’alternance politique. Leur sang versé annonce et éclaire les luttes actuelles contre la fraude électorale, l’autoritarisme et la confiscation du pouvoir.
Nous associons également à cet hommage toutes les victimes des répressions post‑électorales et des conflits qui ont suivi, car c’est la même chaîne d’impunité qui relie leurs destins brisés. Le meilleur hommage que nous puissions leur rendre est de refuser l’oubli, de documenter les violations, de soutenir les familles et de continuer le combat pour un Cameroun libre, juste et démocratique.
Honneur et respect éternel à nos martyrs de février 2008 et à tous ceux qui, depuis, sont tombés pour la dignité et la liberté du peuple camerounais.
#JusticeEtMémoire
#DefenseCitoyenne
#TransitionPolitique
#StandUpForCameroon
