Par Franck Essi

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L’adoption de l’amendement constitutionnel introduisant la fonction de Vice-Président n’est pas un ajustement technique. C’est un signal politique qui doit être lu avec lucidité. Car dans un système verrouillé, chaque réforme révèle autant qu’elle dissimule — et oblige les forces du changement à clarifier leur propre stratégie face à trois voies qui, depuis plus de trente ans, structurent le débat politique camerounais sans que nous en ayons toujours pleinement conscience.
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Plus de soixante ans après l’indépendance, plus de quarante ans de pouvoir de Paul Biya, et plus de trente ans après le retour au multipartisme, le Cameroun reste confronté à une question politique fondamentale : comment transformer un système politique profondément verrouillé ?
Durant toutes ces années, trois grandes stratégies se sont progressivement dessinées face au système en place :
combattre dans le système, combattre hors du système, ou préserver le système.
L’adoption récente de l’amendement constitutionnel introduisant la fonction de Vice-Président de la République — adopté par le Parlement dominé par la majorité présidentielle — ne relève pas de l’anecdote institutionnelle. Elle s’inscrit dans une modification de la Constitution visant à introduire un mécanisme de succession institutionnelle au sommet de l’État.
Ce qui vient de se passer met en lumière, avec une netteté particulière, ce que chacune de ces trois voies révèle de ses forces, de ses limites et de ses risques. (A propos des trois voies : https://franckessi.com/2026/04/04/changer-le-cameroun-combattre-le-systeme-combattre-dans-le-systeme-ou-combattre-hors-du-systeme/)
Car les systèmes politiques autoritaires ne se transforment presque jamais par accident. Ils évoluent par calcul.
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1️⃣ Le système anticipe et sécurise l’après
Contrairement à ce que certains discours voudraient laisser croire, le système au pouvoir ne vit pas dans l’improvisation permanente. Il observe, ajuste et prépare.
L’introduction d’un Vice-Président constitue avant tout un mécanisme de gestion de la succession présidentielle et de stabilisation du pouvoir en cas de vacance ou d’incertitude institutionnelle.
Dans le dispositif constitutionnel envisagé, le Vice-Président est appelé à assurer la continuité de l’exécutif en cas d’empêchement ou de vacance du pouvoir, ce qui permet d’éviter une transition institutionnelle incertaine.
Autrement dit : le système se prépare à traverser l’après sans se transformer.
Ce type de réforme correspond à un mécanisme classique de transition contrôlée. Il ne s’agit pas d’ouvrir l’espace politique, mais de garantir la continuité du pouvoir sous d’autres formes.
Premier enseignement : la stratégie du régime est claire.
Adapter certains mécanismes institutionnels, redistribuer certains équilibres internes, organiser l’après — tout en conservant intacte l’architecture profonde du pouvoir.
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2️⃣ Le système peut se réformer pour mieux se conserver
Les régimes politiques qui durent longtemps ne survivent pas uniquement par la répression ou la fraude électorale. Ils survivent aussi par leur capacité à se réorganiser institutionnellement pour se maintenir.
Cet amendement en est une illustration.
Ce que certains pourraient interpréter comme une ouverture peut aussi être compris comme une reconfiguration stratégique du pouvoir.
Mais l’expérience des trois dernières décennies révèle un phénomène encore plus subtil : les systèmes politiques verrouillés ne se contentent pas de résister — ils absorbent.
Ils intègrent progressivement certaines forces qui avaient initialement choisi de les combattre. Ils transforment parfois leurs adversaires en participants, puis en partenaires implicites du jeu politique existant.
C’est là le risque central de la deuxième voie : celle d’une partie importante des forces d’opposition qui pensent que le changement viendra principalement du respect scrupuleux des règles du système.
Participer aux élections organisées par le système, dénoncer ses abus, espérer qu’à force de persévérance institutionnelle une alternance finira par devenir possible.
Cette stratégie n’est pas dépourvue de cohérence. Même imparfait, l’espace institutionnel reste un espace de lutte politique.
Mais dans un système verrouillé, elle comporte un risque bien connu : jouer sur un terrain défini et contrôlé par l’adversaire, tout en contribuant à lui conférer une légitimité qu’il n’aurait peut-être pas obtenue autrement.
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3️⃣ La bataille ne se joue pas uniquement dans les institutions
L’histoire politique nous rappelle une constante : les institutions sont presque toujours façonnées par ceux qui détiennent déjà le pouvoir.
Le Cameroun lui-même en a fait l’expérience.
Les villes mortes du début des années 1990 ont montré que la pression populaire pouvait contraindre un système à ouvrir — même partiellement — ses mécanismes politiques.
Les émeutes de février 2008, souvent appelées « émeutes de la faim », ont révélé une colère sociale profonde capable d’ébranler momentanément les certitudes d’un régime installé.
Ces épisodes ne sont pas de simples curiosités historiques. Ils montrent que la troisième voie — celle qui consiste à construire un rapport de force au-delà des seuls espaces que le système tolère — n’est pas une abstraction théorique.
Plus largement, l’histoire politique du continent montre que les transformations politiques profondes surviennent généralement lorsque la pression citoyenne, sociale et politique devient suffisamment forte pour rendre le statu quo impossible à maintenir.
Lorsque les forces de changement se limitent au seul terrain institutionnel défini par le système, elles risquent de se retrouver dans une compétition structurellement déséquilibrée — et d’y rester indéfiniment.
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4️⃣ La nécessité de reconstruire une dynamique populaire
L’une des faiblesses les plus profondes des forces pro-changement au Cameroun reste l’absence d’une mobilisation populaire durable et structurée.
Or, combattre hors du système ne signifie pas agir dans le vide. Cela suppose de construire des dynamiques sociales concrètes :
- Des mouvements citoyens capables d’organiser et de conscientiser
- Des organisations de la société civile qui ancrent le débat politique dans les réalités vécues
- Des médias indépendants qui arment l’opinion publique contre la désinformation
- Des initiatives d’éducation civique qui redonnent aux citoyens la conscience de leur pouvoir
- Des dynamiques de mobilisation de la jeunesse qui transforment une génération en acteur politique plutôt qu’en spectateur résigné.
Au Cameroun, de tels espaces ont existé et existent encore. Mais il faut reconnaître honnêtement qu’ils n’ont pas été suffisamment structurés ni reliés à une stratégie politique globale.
Sans une dynamique citoyenne organisée, les transformations institutionnelles risquent de rester des ajustements internes au système.
Les transitions démocratiques réussies dans le monde ont presque toujours été précédées par une réactivation du corps social, et non par une simple reconfiguration des élites.
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5️⃣ L’urgence d’une stratégie collective
Ce moment rappelle également que les forces politiques, sociales et citoyennes qui aspirent à un changement de système doivent dépasser plusieurs blocages :
- La fragmentation des initiatives
- La compétition stérile entre leaders
- L’absence d’une stratégie collective capable de transformer des indignations dispersées en force politique cohérente.
Sans convergence stratégique, le système continuera d’avancer pendant que ses adversaires resteront dispersés.
Et c’est précisément cette absence de convergence qui explique plusieurs phénomènes actuels :
- La dépolitisation progressive des masses
- La faiblesse des mobilisations citoyennes
- La déconnexion des discours politiques des réalités vécues
- L’incapacité des forces politiques et sociales à générer une dynamique d’entraînement durable.
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Mon intime conviction
L’introduction du poste de Vice-Président n’est pas simplement une innovation institutionnelle.
C’est un révélateur.
Un révélateur de la capacité du système à anticiper et à se reconfigurer pour durer.
Un révélateur des limites d’une opposition qui cherche le changement uniquement dans les règles d’un jeu dont elle n’a pas écrit les termes.
Et un révélateur de l’urgence d’explorer plus sérieusement une troisième voie : celle qui consiste à transformer le système en construisant contre lui un rapport de force populaire, politique et citoyen.
Car une conviction demeure.
On ne renverse pas un système en respectant docilement les règles qu’il a lui-même écrites pour se protéger.
On ne le transforme pas non plus en reproduisant dans l’opposition les pratiques politiques qui l’ont rendu possible.
L’histoire politique des peuples enseigne une chose constante :
les systèmes changent lorsque la société elle-même devient un acteur organisé.
Patience stratégique.
Lucidité politique.
Mobilisation citoyenne.
Ce sont ces trois ingrédients qui feront la différence.
Franck Essi
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