Franck Essi, 05 octobre 2026

Ce qui se passe depuis plusieurs années avec les enseignants camerounais ne relève pas seulement d’un conflit professionnel. Les retards de prise en charge, les rappels de salaires, les carrières difficiles, les conditions de travail, la situation de certains personnels précaires ou encore les problèmes d’affectation nous renseignent certes sur la condition enseignante. Mais ils nous renseignent surtout sur la capacité de notre État à planifier, administrer, respecter ses engagements et préparer l’avenir.
La question est donc plus large : peut-on vouloir refonder l’État, reconstruire la Nation et transformer notre gouvernance sans refonder l’institution qui forme celles et ceux qui devront demain faire fonctionner cet État, vivre cette Nation et exercer cette gouvernance ?
Je ne le crois pas.
Par refondation, je n’entends pas simplement corriger quelques dysfonctionnements ou ajouter de nouvelles mesures aux anciennes. Refonder, c’est réinterroger les finalités d’une institution, les règles qui l’organisent, les moyens qu’on lui accorde, les résultats qu’on attend d’elle et les responsabilités de ceux qui la font vivre.
C’est précisément dans ce sens que la question éducative me paraît indissociable de la refondation du Cameroun.
LA REVENDICATION ENSEIGNANTE EST DEVENUE UNE QUESTION NATIONALE
Lorsque le mouvement OTS – On a Trop Supporté prend une grande ampleur en 2022, il rend visibles des problèmes longtemps vécus individuellement : prise en charge financière, rappels, lenteurs administratives, avancements et conditions générales d’exercice du métier.
Depuis, les revendications se sont élargies. Le Collectif des Organisations des Enseignants du Cameroun – COREC, regroupant de nombreuses organisations professionnelles et syndicales, ne réclame plus seulement le règlement de problèmes administratifs ou salariaux. Dans son Manifeste, sa déclaration du 19 mars 2025 et son préavis de grève de la même date, il pose la question de la transformation du système éducatif dans son ensemble.
Trois niveaux de revendications apparaissent clairement :
- les urgences professionnelles et sociales : rémunérations, rappels, carrières, indemnités, protection sociale, enseignants du privé et « travailleurs des parents » ;
- les réformes institutionnelles : statut de l’enseignant, formation, recrutement, avancements, conditions de travail et dialogue social ;
- la refondation du système éducatif : Forum National de l’Éducation, curricula, langues, systèmes d’évaluation, compétences du XXIe siècle, financement et articulation entre école, économie et société.
Le 1er avril 2025, les organisations enseignantes ont d’ailleurs remis au gouvernement une proposition consensuelle de statut. Le MINFOPRA lui-même indiquait que les enseignants souhaitaient une valorisation qui ne soit pas uniquement financière, mais touche également au statut et à l’organisation de leur profession.
C’est cette évolution qui me paraît importante : la crise enseignante ne demande plus seulement des correctifs. Elle oblige à poser la question du modèle éducatif.
CE QUE LA CONDITION ENSEIGNANTE NOUS DIT DE L’ÉTAT
Au 31 décembre 2023, la dette salariale de l’État était évaluée à 293,9 milliards de FCFA, dont 166,8 milliards concernaient les enseignants du primaire et du secondaire. À fin juin 2025, l’État indiquait avoir apuré 78,5 milliards de FCFA d’arriérés salariaux depuis le début de l’année, dont 45,4 milliards, soit 57,9 %, au bénéfice de l’éducation de base et des enseignements secondaires.
Ces efforts doivent être reconnus. Mais la question importante est celle de la capacité à empêcher la reconstitution de tels dysfonctionnements.
Un État fonctionnel devrait pouvoir :
- connaître ses besoins réels en enseignants ;
- recruter et affecter en conséquence ;
- traiter rapidement les actes administratifs et les carrières ;
- garantir le paiement régulier des droits ;
- suivre les compétences et anticiper les besoins futurs.
Refonder l’État, c’est aussi cela : faire correctement, régulièrement et efficacement ce que l’État est normalement censé faire.
Mais le contrat doit être réciproque. Un enseignant respecté, correctement rémunéré, formé et accompagné doit aussi être un enseignant présent, compétent, préparé, respectueux de l’éthique professionnelle et disponible pour une évaluation juste de son travail.
La dignité doit aller avec l’exigence. Les droits avec les responsabilités.
LE VÉRITABLE TEST : CE QUE LES ENFANTS APPRENNENT
La crise de l’éducation ne se réduit cependant pas à celle des enseignants.
Selon le document de programme pays de l’UNICEF adopté en 2026, environ 1,1 million d’enfants étaient hors de l’école au Cameroun en 2024, dont 61 % de filles. Parmi les élèves arrivant en fin de primaire, 60 % n’atteignent pas le niveau minimal en lecture et 67 % les standards de base en mathématiques.
La Banque mondiale estime par ailleurs, sur la base des dernières données disponibles avant les fermetures liées au Covid-19, que la pauvreté des apprentissages concernait environ 72 % des enfants camerounais en fin d’âge primaire : ils n’étaient pas capables de lire et comprendre un texte simple correspondant à leur âge, en tenant également compte des enfants non scolarisés.
Ces chiffres obligent à déplacer notre regard.
La bonne question n’est pas seulement : combien avons-nous dépensé, combien d’enseignants avons-nous recrutés ou combien de salles de classe avons-nous construites ?
Elle est aussi : qu’est-ce qu’un enfant sait réellement faire après plusieurs années passées à l’école ?
Sait-il lire et comprendre ? Écrire, calculer et raisonner ? Rechercher et vérifier une information ? Coopérer pour résoudre un problème ?
Construire une école n’est pas une finalité. Recruter un enseignant n’est pas une finalité. Exécuter un budget n’est pas une finalité.
La véritable mesure du système est ce que l’enfant apprend et ce qu’il devient.
POURQUOI REFONDER L’ÉCOLE EST AU CŒUR DE LA REFONDATION DU CAMEROUN
L’école ne transmet pas seulement des connaissances. Elle contribue à former trois dimensions essentielles de toute société :
- les compétences : ce que les personnes savent et savent faire ;
- les représentations : ce qu’elles pensent d’elles-mêmes, de leur histoire, de leur pays et des autres ;
- les comportements : leur rapport au travail, aux règles, à l’autorité, à la responsabilité et à la contradiction.
C’est ici que le lien avec la refondation devient direct.
Refonder l’État exige de nouvelles capacités. Nous pouvons améliorer les administrations, décentraliser, numériser et créer de meilleures institutions. Mais il faudra toujours des enseignants, techniciens, ingénieurs, médecins, agriculteurs, magistrats, entrepreneurs, administrateurs et citoyens suffisamment formés pour les faire fonctionner.
Refonder la Nation exige aussi des représentations communes. Dans un pays aussi divers que le Cameroun, l’école doit permettre aux enfants de comprendre notre histoire précoloniale, les colonisations allemande, française et britannique, les luttes pour l’indépendance, l’UPC, la réunification, les trajectoires anglophone et francophone, nos langues, nos cultures, nos réussites et nos blessures.
Une Nation qui ne sait pas enseigner honnêtement son histoire risque de devoir affronter politiquement ce qu’elle n’a pas suffisamment expliqué pédagogiquement.
Refonder la gouvernance exige enfin de nouveaux comportements. Si pendant quinze années nous apprenons aux futurs citoyens que celui qui détient l’autorité a toujours raison, qu’une question est une insolence et qu’une contradiction constitue une désobéissance, nous leur transmettons une certaine culture du pouvoir.
Nous ne pouvons pas réclamer demain des citoyens responsables, créatifs et capables de participation démocratique tout en les entraînant principalement à mémoriser, répéter et obéir.
L’école devrait aussi apprendre que l’on peut respecter quelqu’un sans être d’accord avec lui, que les règles s’appliquent à tous, que reconnaître une erreur n’est pas une faiblesse et que toute autorité implique une responsabilité.
La démocratie commence aussi dans la salle de classe.
L’école ne refondera évidemment pas seule le Cameroun. La famille, les médias, les organisations sociales et religieuses, l’économie et les institutions politiques façonnent également les comportements. Mais aucune refondation durable ne réussira si l’école continue à reproduire les insuffisances que la société prétend combattre.
POUR UN PACTE DE REFONDATION ÉDUCATIVE
Le Forum National de l’Éducation demandé depuis plusieurs années par les organisations enseignantes pourrait être un moment important. Mais un forum n’est pas une solution en lui-même. Il n’aurait de sens que s’il débouche sur des choix, un calendrier, des engagements financiers, des indicateurs publics et un mécanisme indépendant de suivi.
À mon sens, un véritable pacte devrait reposer sur cinq engagements simples :
- Sécuriser et professionnaliser la condition enseignante : des délais publics pour les intégrations, carrières, affectations et rappels ; une meilleure formation ; une rémunération juste ; mais aussi une véritable exigence professionnelle.
- Garantir les apprentissages fondamentaux : mesurer chaque année la lecture, l’écriture, le calcul et le raisonnement afin d’identifier rapidement les enfants en difficulté.
- Corriger les inégalités territoriales : publier régulièrement une cartographie des besoins en enseignants, infrastructures et matériels et orienter davantage de ressources vers les territoires les plus défavorisés.
- Repenser ce que nous enseignons : mieux articuler savoirs fondamentaux, histoire, langues, sciences, numérique, esprit critique, citoyenneté, formation technique, métiers et entrepreneuriat.
- Rendre l’école davantage responsable de ses résultats : donner plus de marges d’action aux établissements et aux collectivités tout en renforçant la transparence, la participation des communautés, l’évaluation et la reddition de comptes.
CE QUE JE CROIS
Je crois que la crise des enseignants nous renseigne sur la qualité de notre État. La crise des apprentissages nous renseigne sur l’efficacité de notre système éducatif. Ce que nous transmettons aux enfants sur eux-mêmes, leur histoire et les autres participe à la construction de notre Nation. Et la manière dont nous leur apprenons à vivre avec les règles, l’autorité, la contradiction et la responsabilité prépare déjà notre future Gouvernance.
Nous pouvons changer une Constitution en quelques mois et réorganiser des institutions en quelques années. Mais transformer durablement les compétences, les comportements et les représentations d’une société demande une génération.
C’est pourquoi la refondation éducative ne doit pas venir après la refondation du Cameroun comme un chantier sectoriel parmi d’autres.
Elle doit en être l’un des piliers.
La vraie question n’est finalement pas seulement : quelle école voulons-nous ?
Elle est aussi : quels Camerounais voulons-nous contribuer à former et quel Cameroun voulons-nous rendre possible à travers eux ?
Voilà pourquoi je crois que refonder l’éducation, c’est déjà commencer à refonder le Cameroun.
Franck Essi
#CeQueJeCrois
#LesIdéesComptent
#LePeupleDabord
#AllumonsNosCerveaux
