Abiy Ahmed : une philosophie de l’unité à l’épreuve du pouvoir

Par Franck Essi

Lors d’un récent séjour en Éthiopie, à Addis-Abeba, j’ai été frappé par une impression difficile à ignorer : quelque chose est en mouvement.

Je venais dans un pays que beaucoup d’Africains connaissent d’abord par quelques symboles puissants : la bataille d’Adwa, le prestige d’Addis-Abeba, le siège de l’Union africaine, la figure de Haïlé Sélassié, la profondeur du christianisme éthiopien, mais aussi, dans le monde contemporain, Ethiopian Airlines.

Cette compagnie aérienne n’est pas un détail. Elle est devenue l’un des grands instruments du rayonnement éthiopien. En 2023/24, Ethiopian Airlines desservait 135 destinations passagers et 69 destinations cargo ; elle a transporté plus de 17 millions de passagers, acheminé plus de 754 000 tonnes de fret et réalisé plus de 7 milliards de dollars de revenus. Elle incarne, à sa manière, ce que l’Éthiopie veut projeter : une capacité d’organisation, une discipline stratégique, une présence continentale et une ambition mondiale. Le projet du nouvel aéroport international de Bishoftu, appelé à accueillir jusqu’à 110 millions de passagers par an, confirme cette volonté de faire d’Addis-Abeba l’un des grands carrefours aériens du continent et du monde.

C’est donc dans ce pays, à la fois ancien et en mouvement, que j’ai séjourné.

Addis-Abeba n’est pas une capitale ordinaire. Elle est, à bien des égards, la capitale politique de l’Afrique. Elle abrite le siège de l’Union africaine, accueille une importante communauté diplomatique et concentre une part essentielle des débats continentaux sur la paix, la sécurité, l’intégration, le développement et la place de l’Afrique dans le monde.

Dans cette ville haute, dense, nerveuse, à la fois ancienne et nouvelle, les transformations infrastructurelles sont visibles. Routes élargies, corridors urbains, immeubles en construction, espaces publics réaménagés, projets de modernisation, chantiers ouverts : Addis-Abeba donne le sentiment d’une capitale qui veut changer d’échelle.

Bien sûr, une ville en chantier ne suffit pas à conclure qu’un pays va bien. Une capitale qui se transforme ne signifie pas mécaniquement une nation réconciliée. Des infrastructures nouvelles ne réparent pas automatiquement les fractures politiques, les conflits de mémoire, les tensions identitaires ou les blessures sociales.

Mais il serait tout aussi injuste de ne pas voir ce qui se voit.

De l’avis de toutes les personnes avec lesquelles j’ai échangé — Éthiopiens issus des élites locales, hauts cadres africains travaillant à Addis-Abeba, observateurs familiers du pays — une dynamique est clairement en cours. Elle peut être interrogée. Elle peut être critiquée. Elle peut être discutée dans ses priorités, ses coûts, ses méthodes et ses conséquences sociales. Mais elle ne peut pas être niée.

Cette dynamique infrastructurelle n’est pas un simple décor. Elle renvoie à une ambition politique plus large : faire de l’Éthiopie un pays qui se projette, qui accélère, qui modernise ses villes, qui transforme son appareil productif, qui cherche à assumer un rôle continental et régional de premier plan.

Mais une anecdote personnelle m’a rappelé qu’il fallait se garder de toute lecture trop rapide.

En visitant la grande bibliothèque publique d’Addis-Abeba, j’ai voulu me procurer les livres d’Abiy Ahmed. Dans deux librairies différentes, deux personnes, manifestement critiques du Premier ministre, m’ont regardé avec étonnement, presque avec une forme d’ironie, avant de me demander si je n’avais vraiment rien d’autre à faire de mon argent que d’acheter les livres de ce dernier. À leurs yeux, ces livres n’étaient rien d’autre que des « torchons ».

La formule m’a étonné.

Elle m’a même surpris, tant elle contrastait avec l’image d’une capitale en pleine transformation. Mais elle m’a aussi renseigné. Elle disait quelque chose d’essentiel : l’Éthiopie ne se laisse pas résumer à ses infrastructures. Elle n’est pas seulement faite de routes, de corridors, de chantiers, de barrages, de parcs et de nouveaux bâtiments. Elle est aussi faite de débats, de colères, de désaccords profonds, de blessures politiques, de récits concurrents, de critiques parfois virulentes et de mémoires qui ne s’additionnent pas simplement parce qu’un pouvoir le demande.

Cette scène a donc été pour moi un avertissement intellectuel.

Regarder Addis-Abeba, oui. Admirer ce qui se transforme, oui. Mais ne jamais confondre transformation matérielle et réconciliation nationale.

C’est à partir de cette double impression — admiration devant la dynamique visible et prudence devant les fractures invisibles — que j’ai voulu relire la vision d’Abiy Ahmed.

Car Abiy Ahmed n’est pas seulement un dirigeant qui construit des routes, des parcs, des corridors, des barrages ou des aéroports. Il est aussi un chef d’État qui a tenté de donner à son action une philosophie politique. Il a voulu produire une doctrine. Il a écrit plusieurs livres autour d’un concept central : Medemer.

Et c’est là que le sujet devient profondément intéressant.

Que vaut une philosophie de l’unité lorsqu’elle est confrontée à l’épreuve du pouvoir ? Que devient une pensée de la synergie lorsqu’elle rencontre les conflits, les résistances, les fractures historiques, les ambitions de pouvoir, les attentes sociales et les exigences de la démocratie ? Une doctrine de l’addition peut-elle réellement réparer un pays traversé par des mémoires, des identités et des intérêts parfois contradictoires ?

L’Éthiopie : quelques repères pour comprendre une civilisation politique

Je n’ai ni la prétention ni l’expertise de présenter l’Éthiopie dans toute sa diversité, sa complexité et sa profondeur. Un pays d’une telle ancienneté, d’une telle densité historique, d’une telle pluralité culturelle et d’une telle importance géopolitique ne se résume pas en quelques paragraphes. Je voudrais simplement rappeler quelques repères qu’il me semble utile d’avoir à l’esprit pour mieux comprendre la vision d’Abiy Ahmed, mais aussi les débats, les tensions et les contradictions qui traversent aujourd’hui son pays.

L’Éthiopie n’est pas seulement un État contemporain. Elle est une vieille civilisation politique, religieuse et culturelle. Elle porte une profondeur historique rare sur le continent africain. Elle se pense comme une continuité. Elle se vit comme une mémoire. Elle se raconte souvent comme une exception.

Cette exception tient d’abord à son rapport singulier à la souveraineté. L’Éthiopie est l’un des rares pays africains à avoir échappé à une colonisation européenne durable, même si elle a connu l’occupation italienne entre 1936 et 1941. Dans l’imaginaire africain et éthiopien, ce qui demeure central, c’est la victoire d’Adwa, en 1896, lorsque l’armée éthiopienne de l’empereur Ménélik II infligea une défaite historique à l’Italie.

Adwa n’est pas simplement une bataille. C’est un acte fondateur. C’est une réserve symbolique de dignité. C’est l’idée qu’un peuple africain peut résister à une puissance européenne, défendre sa souveraineté et imposer le respect.

L’Éthiopie occupe également une place majeure dans l’histoire du christianisme africain. L’Église orthodoxe éthiopienne Tewahedo fait partie des plus anciennes traditions chrétiennes du monde. La christianisation du royaume d’Aksoum remonte au IVe siècle, notamment sous l’influence de saint Frumentius. Dans cette histoire, le christianisme n’y apparaît pas comme un héritage colonial importé tardivement, mais comme une composante profonde de la civilisation nationale.

Cette singularité se lit aussi dans la Bible éthiopienne. Le canon biblique de l’Église orthodoxe éthiopienne diffère de celui de nombreuses autres traditions chrétiennes. Il comprend traditionnellement 81 livres : 46 pour l’Ancien Testament et 35 pour le Nouveau Testament. Cette ampleur en fait l’un des canons bibliques les plus étendus du christianisme. Elle témoigne d’une tradition religieuse ancienne, savante, liturgique et scripturaire, fortement liée à la langue guèze, aux manuscrits, aux monastères, aux pratiques liturgiques et à une vision profondément enracinée du sacré.

L’Éthiopie est aussi le pays de l’empereur Haïlé Sélassié, figure majeure du XXe siècle africain. Empereur de 1930 à 1974, il a cherché à moderniser son pays, à l’inscrire dans les institutions internationales et à faire d’Addis-Abeba un centre du panafricanisme institutionnel. Son image a largement dépassé les frontières éthiopiennes. Pour de nombreux Africains et descendants d’Africains, il a incarné une forme de dignité noire, de résistance à l’humiliation coloniale et d’espérance d’émancipation. Dans le mouvement Rastafari, né en Jamaïque dans les années 1930, Haïlé Sélassié est même considéré par beaucoup comme une figure messianique, parfois comme le prophète de la libération noire.

Cette centralité symbolique explique aussi, en partie, la place d’Addis-Abeba dans l’histoire institutionnelle du panafricanisme. En mai 1963, 32 chefs d’État africains indépendants se réunissent à Addis-Abeba pour créer l’Organisation de l’unité africaine, généralement désignée par son sigle français OUA. Le choix de la capitale éthiopienne ne relève pas du hasard. Addis-Abeba représentait alors plusieurs choses à la fois : la capitale d’un pays africain resté largement souverain face à la colonisation, le prestige diplomatique de l’empereur Haïlé Sélassié, la mémoire d’Adwa, l’existence d’Africa Hall — bâtiment historique inauguré en 1961 par Haïlé Sélassié, siège de la Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique et lieu emblématique où fut adoptée la Charte de l’Organisation de l’unité africaine — et la volonté de faire de l’Afrique elle-même le lieu où les Africains délibèrent de leur avenir. L’Organisation de l’unité africaine, créée en 1963, laissera ensuite place à l’Union africaine, officiellement lancée en 2002 après la décision de Syrte en 1999 et l’adoption de l’Acte constitutif à Lomé en 2000.

L’Éthiopie contemporaine est cependant beaucoup plus qu’un héritage impérial, religieux ou panafricain. C’est une société profondément diverse. Elle compte plus de 80 groupes ethnolinguistiques. Les Oromo constituent le groupe le plus important, autour de 35,8 % de la population ; viennent ensuite les Amhara, autour de 24,1 %, puis les Somali, les Tigréens, les Sidama, les Gurage, les Welaita, les Afar et de nombreux autres groupes. Cette diversité n’est pas seulement culturelle. Elle structure la vie politique, l’organisation territoriale, les revendications identitaires, les conflits de mémoire et les équilibres de pouvoir.

C’est pourquoi l’Éthiopie est organisée comme une République fédérale démocratique à forme parlementaire. La Constitution entrée en vigueur en 1995 reconnaît explicitement les « nations, nationalités et peuples » d’Éthiopie, leur droit à l’autodétermination, à la langue, à la culture, à l’histoire, à l’autonomie gouvernementale et même, dans des conditions strictes, à la sécession. Cette architecture institutionnelle, souvent qualifiée de fédéralisme ethnique ou multinational, vise à répondre à une question centrale de l’histoire éthiopienne : comment faire tenir ensemble une très vieille civilisation politique et une pluralité réelle de peuples, de langues, de territoires, de mémoires et d’aspirations ?

Avec environ 135,9 millions d’habitants en 2025, l’Éthiopie est le deuxième pays le plus peuplé d’Afrique après le Nigeria. Elle figure parmi les économies les plus dynamiques de la région, avec une croissance estimée à 9,2 % sur l’exercice 2024/25, tout en restant l’un des pays les plus pauvres en revenu par habitant, autour de 979 dollars.

Voilà donc le paradoxe éthiopien : un pays ancien, fier, souverain, chrétien depuis des siècles, porteur d’une mémoire de résistance, marqué par l’héritage d’Adwa, par la figure de Haïlé Sélassié, par le panafricanisme institutionnel, par une compagnie aérienne devenue un symbole africain de réussite, par une capitale diplomatique continentale et par une ambition infrastructurelle visible. Mais c’est aussi un pays traversé par des fractures profondes : diversité ethnolinguistique, tensions entre centre et périphéries, débats sur le fédéralisme, conflits armés, pauvreté persistante, demandes de justice, blessures de mémoire et interrogations sur l’avenir du pacte national.

C’est dans ce pays-là, et non dans une Éthiopie imaginaire ou simplifiée, qu’Abiy Ahmed arrive au pouvoir. C’est aussi dans ce pays-là que sa philosophie Medemer doit être comprise, interrogée et mise à l’épreuve.

Abiy Ahmed : le réformateur, le stratège et l’homme de doctrine

Abiy Ahmed Ali devient Premier ministre de l’Éthiopie le 2 avril 2018, dans un moment de forte tension politique. Né le 15 août 1976 à Beshasha, dans l’actuelle région d’Oromia, il a 41 ans lorsqu’il accède au pouvoir, et 49 ans en 2026. Cette donnée n’est pas anodine : son arrivée à la tête de l’État éthiopien donne alors le sentiment d’un renouvellement générationnel dans un système politique longtemps dominé par le Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien, connu dans la littérature anglophone sous le nom Ethiopian People’s Revolutionary Democratic Front et sous le sigle EPRDF.

Son parcours est singulier. Jeune, il participe à la lutte armée contre le régime marxiste de Mengistu Haile Mariam, avant de servir dans l’armée éthiopienne. Cette trajectoire militaire le place très tôt au contact des questions de sécurité, d’État, de renseignement, de guerre et de reconstruction nationale. Il n’arrive donc pas au pouvoir comme un pur technocrate ou comme un intellectuel extérieur à l’appareil d’État. Il vient d’un itinéraire où se croisent l’engagement armé, l’institution militaire, les réseaux de sécurité, la politique partisane et la formation académique.

Sa formation académique participe aussi de cette singularité. Abiy Ahmed étudie l’informatique, le leadership et l’économie, avant d’obtenir en 2017 un doctorat en études de paix et de conflit à l’Université d’Addis-Abeba. Ce profil explique en partie la manière dont il se présente : à la fois comme homme de sécurité, homme de réforme, homme de méthode, dirigeant politique et penseur d’une nouvelle trajectoire nationale.

Sur le plan politique, Abiy Ahmed est élu au Parlement éthiopien en 2010. Il gravit ensuite les échelons du pouvoir au sein de l’appareil politique éthiopien, notamment dans l’espace politique oromo. Son ascension intervient dans un contexte où la question oromo devient centrale. Les Oromo constituent le groupe démographique le plus important du pays, mais une partie importante de la population oromo estime depuis longtemps être insuffisamment représentée dans la structure réelle du pouvoir éthiopien. Le fait qu’Abiy Ahmed soit issu du Parti démocratique oromo, appelé en anglais Oromo Democratic Party, l’une des composantes de la coalition alors au pouvoir, donne donc à son accession une portée politique particulière.

Son arrivée au pouvoir ne relève pas d’une alternance électorale classique. Elle est le produit d’une crise interne du système. À partir de 2015, l’Éthiopie est secouée par des protestations de grande ampleur, notamment en Oromia et en Amhara. Ces mobilisations expriment des frustrations profondes : demandes de libertés politiques, rejet de la répression, contestation de l’accaparement foncier, dénonciation de la marginalisation de certaines communautés, critique de la domination du système politique par un appareil perçu comme fermé.

C’est dans ce contexte que le Premier ministre Hailemariam Desalegn démissionne le 15 février 2018. Sa démission, rare dans l’histoire politique éthiopienne, est présentée comme un moyen de faciliter les réformes et d’apaiser une crise qui menaçait la stabilité du pays et la survie politique de la coalition dirigeante.

Quelques semaines plus tard, la coalition au pouvoir choisit Abiy Ahmed pour lui succéder. Le 27 mars 2018, le Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien le désigne comme nouveau chef de la coalition, ouvrant la voie à sa nomination comme Premier ministre. Le 2 avril 2018, il est investi par le Parlement éthiopien. Il devient alors le premier Oromo à occuper la fonction de Premier ministre dans l’histoire contemporaine du pays.

Son arrivée suscite un immense espoir. Elle semble annoncer une sortie de crise par l’ouverture politique, la reconnaissance des frustrations populaires, la réforme de l’État et la réconciliation nationale. Les premiers gestes vont dans ce sens : libération de prisonniers politiques, retour d’exil de certains opposants, assouplissement du contrôle sur les médias, volonté affichée de réformer l’appareil sécuritaire et surtout rapprochement spectaculaire avec l’Érythrée, après deux décennies de conflit et de tension.

Le prix Nobel de la paix lui est attribué en 2019 pour ses efforts en faveur de la paix et de la coopération internationale, en particulier pour son initiative visant à résoudre le conflit frontalier avec l’Érythrée.

Mais l’histoire du pouvoir est rarement linéaire.

Très vite, l’espérance initiale rencontre la dureté du réel : tensions politiques, guerre du Tigré, violences régionales, débats sur le fédéralisme, crispations identitaires, restrictions politiques, critiques sur les droits humains, interrogations sur l’espace civique, polarisation interne, difficultés économiques et enjeux sécuritaires.

C’est pourquoi Abiy Ahmed ne peut pas être lu de manière simpliste.

Il n’est ni seulement le réformateur miraculeux que certains ont cru voir en 2018, ni seulement le dirigeant controversé auquel ses critiques le réduisent parfois aujourd’hui. Il est plus complexe. Il est à la fois un homme de vision, un homme de pouvoir, un homme de doctrine et un dirigeant pris dans les contradictions d’un État immense, ancien, fragmenté et ambitieux.

Ses livres sont donc essentiels, non parce qu’ils livreraient une vérité définitive sur l’Éthiopie, mais parce qu’ils permettent de comprendre comment Abiy Ahmed veut penser son pays, son pouvoir, sa mission et son époque.

À travers Medemer, publié en 2019, The Way of Medemer, publié en 2021, Generation Medemer, lancé en 2023, et The Medemer State, dévoilé en 2025, il construit une architecture intellectuelle en quatre temps : une idée, un chemin, une génération et un État.

C’est cette architecture qu’il faut examiner.

Medemer : additionner les forces d’un pays fragmenté

Le premier livre, Medemer, publié en 2019, constitue la matrice de toute la pensée d’Abiy Ahmed.

Le mot Medemer renvoie à l’idée d’addition, de synergie, de mise ensemble, de convergence, de coopération. Il ne s’agit pas seulement d’être ensemble. Il s’agit de faire ensemble. Il s’agit d’additionner des forces dispersées pour produire une énergie collective supérieure.

L’idée centrale du livre est forte : l’Éthiopie ne peut pas continuer à chercher ses solutions uniquement dans des modèles importés, des doctrines étrangères ou des idéologies appliquées mécaniquement à une réalité qui possède sa propre profondeur historique. Abiy Ahmed critique donc l’importation non contextualisée des idées politiques. Il conteste la tendance à copier des modèles venus d’ailleurs sans les adapter aux réalités éthiopiennes. Sa démarche consiste à dire, en substance : l’Éthiopie doit penser ses problèmes à partir de l’Éthiopie.

Cette intuition dépasse largement le cas éthiopien.

Beaucoup de pays africains ont été gouvernés avec des concepts qui ne venaient pas toujours de leurs propres expériences historiques. Nous avons importé des constitutions, des modèles économiques, des systèmes administratifs, des doctrines de développement, des catégories politiques, parfois sans faire le travail exigeant de traduction dans nos sociétés réelles.

De ce point de vue, Medemer pose une question essentielle : comment un pays peut-il se transformer durablement s’il ne pense pas à partir de lui-même ?

La deuxième idée forte du livre est la critique de la table rase.

Abiy Ahmed semble considérer que l’Éthiopie a trop souvent vécu le changement comme destruction intégrale de ce qui précédait. Chaque régime aurait voulu effacer l’ancien, délégitimer son héritage, annuler ses réalisations et recommencer l’histoire à zéro.

Contre cette logique, Medemer propose une méthode plus subtile : conserver ce qui mérite de l’être, corriger ce qui a blessé, dépasser ce qui bloque, innover sans déraciner.

Cette idée est précieuse pour l’Afrique.

Nos États souffrent souvent d’une maladie politique : chaque nouveau pouvoir veut abolir symboliquement celui qui l’a précédé, non pour mieux bâtir, mais pour s’attribuer seul le droit de commencer l’histoire. Or un pays ne grandit pas en effaçant sans cesse ses propres couches. Il grandit lorsqu’il apprend à trier son héritage.

La troisième idée majeure de Medemer est le refus de la politique de somme nulle.

Dans une politique de somme nulle, si un groupe gagne, un autre doit perdre. Si une région avance, une autre se sent menacée. Si une identité est reconnue, une autre se croit diminuée. Si un camp contrôle l’État, l’autre devient suspect.

Medemer veut rompre avec cette logique.

Le projet est de passer d’une politique de rivalité destructrice à une politique de somme positive. L’État, les citoyens, les entrepreneurs, les intellectuels, les communautés, les partis politiques et les institutions devraient apprendre à coopérer autour d’un horizon commun.

C’est là que la pensée d’Abiy Ahmed devient séduisante.

Un pays divisé ne manque pas toujours d’énergie. Il manque souvent d’alignement. Il ne manque pas toujours de talents. Il manque souvent de confiance. Il ne manque pas toujours de ressources. Il manque souvent d’une capacité à les organiser dans une direction commune.

Mais d’après les critiques, il ressort que Medemer porte au moins trois limites majeures.

La première est son ambiguïté conceptuelle. Medemer signifie beaucoup de choses à la fois : unité, synergie, addition, coopération, réconciliation, solidarité, alignement, dépassement des divisions, projet national. Cette richesse fait sa force, mais elle peut aussi devenir sa faiblesse. Un concept trop large risque de devenir un mot-valise, capable de tout contenir, mais parfois insuffisamment précis pour orienter l’action.

La deuxième limite est le risque de sloganisation. Lorsqu’une philosophie est portée par un chef de gouvernement en exercice, elle peut rapidement devenir une doctrine officielle. Elle peut être répétée dans les discours, célébrée par les institutions, mobilisée dans la communication politique, sans être réellement discutée, critiquée ou enrichie.

La troisième limite est plus profonde : Medemer risque parfois de présenter comme problème moral ce qui relève aussi de conflits structurels. Les sociétés ne sont pas divisées seulement parce qu’elles manquent d’amour, de coopération ou de bonne volonté. Elles sont divisées aussi par des rapports de pouvoir, des injustices historiques, des conflits de ressources, des exclusions politiques, des blessures mémorielles, des inégalités territoriales, des violences anciennes, des institutions défaillantes.

Une philosophie de la synergie est nécessaire. Mais elle ne remplace pas la justice, les garanties institutionnelles, la reconnaissance des mémoires blessées, les contre-pouvoirs et les mécanismes réels de réconciliation.

La force de Medemer est donc de proposer une langue de coopération à une société fragmentée. Sa faiblesse potentielle est de ne pas toujours dire avec assez de précision comment cette coopération devient justice vécue, pluralisme protégé et pouvoir limité.

The Way of Medemer : de l’idée au chemin

Avec The Way of Medemer, publié en 2021, Abiy Ahmed franchit une étape importante.

Il ne s’agit plus seulement de définir Medemer. Il faut désormais montrer comment cette philosophie peut devenir une trajectoire. Le mot menged renvoie au chemin, à la voie, à la route. Le livre pose donc une question pratique : comment passer de l’idée à la transformation ?

C’est probablement l’une des intuitions les plus utiles de la série.

Beaucoup de projets politiques échouent parce qu’ils confondent proclamation et transformation. Dire « unité » ne crée pas l’unité. Dire « réforme » ne produit pas la réforme. Dire « prospérité » ne crée pas la prospérité. Entre le mot et le résultat, il y a un chemin fait d’institutions, de décisions, de compromis, de conflits, de corrections, d’exécution, d’évaluation et de confiance.

The Way of Medemer insiste donc sur la nécessité de donner une direction au changement. La transformation ne peut pas être une succession d’annonces. Elle doit avoir une cohérence, une méthode, une progression, une temporalité.

Le livre organise implicitement la transformation autour de trois temps : regarder le passé, saisir les opportunités du présent et préparer l’avenir.

Regarder le passé, non pour s’y enfermer, mais pour comprendre ce qu’il faut conserver, corriger ou dépasser.

Saisir le présent, parce que les peuples ne disposent pas indéfiniment des mêmes fenêtres historiques.

Préparer l’avenir, parce qu’une réforme n’a de sens que si elle transmet à la génération suivante un pays moins fragile que celui reçu.

Cette logique donne une profondeur intéressante à la pensée d’Abiy Ahmed. Elle évite le piège du changement comme émotion. Elle rappelle qu’une nation ne se transforme pas par enthousiasme momentané, mais par trajectoire organisée.

Mais d’après les critiques, il ressort que The Way of Medemer laisse ouverte une question décisive : qui définit le chemin ?

Un chemin peut être partagé. Mais il peut aussi être tracé par le sommet et présenté ensuite comme chemin commun. C’est toute la difficulté des doctrines de transformation portées par un dirigeant en exercice.

Dans une société pluraliste, traversée par des blessures historiques, il ne suffit pas qu’un chef d’État dise : voici la voie. Il faut que les citoyens, les régions, les peuples, les partis, les intellectuels, les jeunes, les institutions, les victimes des conflits et même les opposants puissent participer à la définition de ce chemin.

Sinon, la voie de Medemer risque de devenir non pas le chemin d’un peuple, mais le chemin d’un pouvoir qui demande au peuple de le suivre.

D’après les critiques, il ressort aussi que la réforme progressive ne suffit pas toujours. Refuser la table rase est salutaire. Mais certaines injustices historiques ne se corrigent pas seulement par ajustements graduels. Elles exigent parfois vérité, réparation, reconnaissance, réforme profonde, garanties politiques et transformation institutionnelle réelle.

Enfin, le livre porte une tension entre pédagogie politique et légitimation du pouvoir. Raconter le chemin est nécessaire. Mais lorsque le récit est produit par celui qui gouverne, il peut éclairer la société autant qu’il peut justifier les choix du pouvoir.

Le mérite de The Way of Medemer est donc de comprendre qu’une idée ne vaut que si elle trouve un chemin. Sa limite est de ne pas toujours garantir que ce chemin sera réellement coécrit par l’ensemble de la société.

Generation Medemer : quelle génération pour porter le changement ?

Avec Generation Medemer, lancé en mars 2023, Abiy Ahmed déplace encore la réflexion.

Après l’idée et le chemin, il pose la question de la génération.

Quelle génération l’Éthiopie doit-elle produire pour sortir de ses cycles de divisions, de blessures historiques, d’occasions manquées et d’échecs collectifs ? Quelle génération peut transmettre aux générations futures un pays plus uni, plus prospère, plus responsable et mieux positionné dans le monde ?

C’est une question puissante.

Une génération n’est pas seulement une classe d’âge. Elle est une communauté historique de responsabilité. Elle reçoit un héritage, fait des choix et transmet un legs.

Certaines générations construisent. Certaines détruisent. Certaines rêvent. Certaines se désillusionnent. Certaines comprennent leur époque. Certaines manquent leur rendez-vous avec l’histoire.

Dans Generation Medemer, Abiy Ahmed propose une lecture générationnelle de l’histoire éthiopienne. Il distingue notamment une génération conservatrice et patriotique, marquée par l’esprit d’Adwa ; une génération des rêveurs ; une génération désillusionnée ; une génération intelligente ou connectée ; puis la future génération Medemer.

Cette classification permet de construire une histoire morale de l’Éthiopie moderne.

La génération patriotique aurait protégé l’indépendance et la dignité nationale. La génération des rêveurs aurait imaginé une Éthiopie plus moderne et plus juste. La génération désillusionnée aurait vu les promesses se retourner parfois en violence, en autoritarisme ou en échec. La génération intelligente et connectée disposerait de l’éducation, de la technologie, de l’accès au monde, mais risquerait la dispersion, l’impatience et la superficialité. La génération Medemer devrait faire la synthèse : patriotisme sans fermeture, modernité sans déracinement, intelligence sans arrogance, critique sans destruction, mémoire sans prison du passé, ouverture au monde sans perte de soi.

C’est l’un des aspects les plus intéressants de la pensée d’Abiy Ahmed.

Il ne parle pas seulement à l’État. Il parle à la conscience collective. Il demande à une génération de se demander ce qu’elle veut transmettre.

Cette interrogation concerne évidemment l’Éthiopie. Mais elle parle aussi à beaucoup de pays africains.

Quelle génération sommes-nous en train de devenir ? Une génération de plainte ou de construction ? Une génération de ressentiment ou de responsabilité ? Une génération qui transmet ses blessures ou qui travaille à les dépasser ? Une génération qui répète les erreurs ou qui accepte enfin d’apprendre ?

Mais d’après les critiques, il ressort que Generation Medemer comporte aussi plusieurs limites.

La première est la simplification générationnelle. Une génération n’est jamais homogène. Les jeunes d’un même pays ne vivent pas les mêmes réalités selon leur région, leur langue, leur classe sociale, leur genre, leur religion, leur rapport à l’État, leur accès à l’école ou leur exposition à la violence.

Parler d’une génération peut donc éclairer une responsabilité collective. Mais cela peut aussi masquer les inégalités réelles entre membres d’une même génération.

La deuxième limite est le risque d’un discours trop moral. Parler de haine, d’amour, de responsabilité, de transmission et de réconciliation est nécessaire. Mais les conflits politiques ne sont pas seulement des problèmes de mentalité. Ils sont aussi liés aux institutions, aux ressources, au pouvoir, à la terre, aux mémoires, à la représentation et à la sécurité.

La troisième limite tient à la tentation de faire porter à la génération ce qui relève aussi de l’État. Une jeunesse ne peut pas devenir responsable si les institutions l’écrasent. Elle ne peut pas construire si l’économie l’exclut. Elle ne peut pas croire à la nation si la nation ne la reconnaît pas. Elle ne peut pas dépasser les divisions si le pouvoir les instrumentalise. Elle ne peut pas transmettre un héritage positif si elle hérite d’institutions abîmées.

On ne fabrique pas une génération Medemer par exhortation morale. On la rend possible par des institutions justes, une éducation solide, des opportunités réelles, une justice crédible, une parole libre et un avenir ouvert.

Une génération ne devient pas grande parce qu’on lui donne un nom. Elle devient grande lorsqu’elle reçoit la vérité du passé, les moyens du présent et les institutions nécessaires pour transmettre un avenir plus juste que celui qu’elle a reçu.

The Medemer State : transformer la philosophie en État

Avec The Medemer State, dévoilé en 2025, Abiy Ahmed arrive au moment le plus institutionnel de sa pensée.

Après l’idée, le chemin et la génération, il s’agit désormais de l’État.

La question devient : à quoi ressemblerait un État gouverné selon la philosophie Medemer ?

Ce livre cherche à donner une forme institutionnelle à Medemer. Il tente de transformer une philosophie de l’addition en méthode de gouvernance, en programme de développement et en doctrine gouvernementale.

L’idée centrale est que l’Éthiopie ne pourra sortir durablement de la pauvreté, de la fragmentation politique, de la faiblesse institutionnelle, de la dépendance extérieure et du retard de développement que si elle construit un État capable d’additionner les forces publiques, privées, sociales et communautaires autour d’un projet national commun.

C’est ici que la pensée d’Abiy Ahmed devient la plus ambitieuse.

Le livre pose une question fondamentale : pourquoi l’Éthiopie reste-t-elle pauvre malgré son histoire, sa population, son potentiel, sa culture et sa profondeur civilisationnelle ?

Cette question est essentielle parce qu’elle déplace Medemer du registre moral vers le registre institutionnel et économique. Il ne s’agit plus seulement de dire : soyons unis. Il s’agit de demander : pourquoi notre unité historique, notre fierté nationale et notre potentiel n’ont-ils pas encore produit la prospérité attendue ?

Le livre identifie trois grandes barrières : physique, institutionnelle et culturelle.

La barrière physique renvoie notamment à l’enclavement, aux contraintes géographiques et à la difficulté d’ouverture au monde.

La barrière institutionnelle renvoie à la faiblesse de l’État, aux héritages de pouvoir par la force, à l’insuffisance administrative et aux retards industriels.

La barrière culturelle renvoie à la résistance au changement, à la difficulté d’adopter de nouvelles idées, au rapport au temps, à l’innovation, à la productivité et à la compétition mondiale.

Cette grille est intéressante parce qu’elle refuse de réduire la pauvreté à un seul facteur. Elle voit le développement comme une question systémique : géographie, institutions, culture, économie, gouvernance, leadership et exécution.

Une autre idée forte de The Medemer State est la critique de la politique du winner-takes-all, littéralement la politique où « le vainqueur prend tout », cette culture politique où le camp qui gagne marginalise les perdants et transforme l’État en butin.

Cette critique est particulièrement pertinente pour l’Afrique.

Dans beaucoup de nos pays, la politique reste une guerre pour l’appropriation de l’État. Celui qui gagne prend les postes, les marchés, les budgets, l’administration, les médias publics, la sécurité et les symboles. Celui qui perd est exclu, suspecté, humilié ou neutralisé.

Si l’État Medemer signifie sortir de cette logique, alors l’idée mérite attention.

Mais d’après les critiques, il ressort qu’une telle ambition ne vaut que si elle est garantie par des institutions.

Existe-t-il un pluralisme réel ? Les oppositions peuvent-elles agir librement ? Les critiques sont-elles protégées ? Les institutions sont-elles impartiales ? Le pouvoir accepte-t-il d’être limité ? La justice peut-elle résister à la raison d’État ?

La deuxième limite de The Medemer State concerne l’ambiguïté entre synergie et centralisation.

Un État qui veut coordonner peut finir par contrôler. Un État qui veut additionner peut finir par absorber. Un État qui parle d’unité peut finir par réduire la contradiction au silence.

La troisième limite concerne la vitesse.

Le livre valorise la créativité, la rapidité, l’exécution, le saut accéléré vers le développement. Cette logique correspond bien aux transformations visibles à Addis-Abeba. Elle explique en partie cette volonté d’aller vite, de produire des résultats, de transformer le paysage, de montrer que l’État agit.

Mais la vitesse a aussi ses dangers. Aller vite peut signifier consulter moins. Construire vite peut signifier déplacer brutalement. Réformer vite peut signifier réduire la délibération. Moderniser vite peut signifier privilégier le visible au détriment du profond.

Cette critique a pris une dimension concrète avec les opérations urbaines liées au Corridor Development Project, c’est-à-dire le Projet de développement des corridors. Amnesty International a documenté des expulsions forcées dans Addis-Abeba et dans 58 villes et centres urbains du pays, évoquant des milliers de personnes déplacées, une absence de consultations véritables, des délais insuffisants et des difficultés d’accès à des compensations adéquates.

La quatrième limite concerne le récit national commun.

Un récit national est nécessaire. Aucun pays ne peut vivre durablement sans horizon partagé. Mais dans un pays multinational, multilingue et traversé par des mémoires concurrentes, ce récit ne peut pas être imposé par le haut. Il doit être coécrit, discuté, pluralisé, enrichi et corrigé.

C’est pourquoi The Medemer State pose la grande question de toute la philosophie d’Abiy Ahmed : comment construire un État assez fort pour organiser le développement, mais assez humble pour accepter la contradiction, partager le pouvoir et laisser la société coécrire son propre avenir ?

La gestion du pouvoir : entre transformation, centralisation et crises persistantes

L’examen des livres ne suffit pas. Il faut confronter la doctrine à la pratique du pouvoir.

Sur le plan économique et infrastructurel, le bilan d’Abiy Ahmed présente une dimension incontestable : l’État éthiopien cherche à accélérer. Addis-Abeba se transforme. De grands projets structurants sont portés. Le Grand barrage de la Renaissance, les corridors urbains, les ambitions logistiques, les réformes économiques et les investissements dans les infrastructures participent d’un récit de puissance, de modernisation et de projection.

Mais sur le plan politique et des droits humains, le tableau est beaucoup plus lourd.

Les dernières années ont été marquées par une consolidation du pouvoir, une opposition affaiblie et fragmentée, des tensions sécuritaires dans plusieurs régions et des accusations récurrentes de restrictions de l’espace civique.

Les élections générales de 2026 se déroulent dans un contexte d’insécurité, d’opposition fragilisée, d’impossibilité de tenir le scrutin dans certaines zones, notamment au Tigré et dans certaines parties de l’Amhara, et de domination attendue du Prosperity Party, c’est-à-dire le Parti de la prospérité dirigé par Abiy Ahmed. Plus de 50 millions d’électeurs sont enregistrés dans ce contexte politique tendu.

Les organisations internationales de défense des droits humains décrivent une situation sécuritaire et humanitaire préoccupante, avec des hostilités persistantes en Amhara et dans certaines parties de l’Oromia, des tensions au Tigré, une fragilité des relations avec l’Érythrée, ainsi qu’une pression accrue sur les médias indépendants et la société civile.

Le pays demeure en outre confronté à une crise humanitaire majeure. Les conflits, les déplacements, les sécheresses, les inondations, l’insécurité alimentaire et les déficits de financement humanitaire continuent de peser sur des millions de personnes. Cette réalité rappelle une chose simple : un État peut construire vite, mais il ne peut pas prétendre réussir durablement si une partie importante de sa population reste prise dans la faim, l’insécurité, la peur et l’incertitude.

Ces données ne signifient pas que tout ce qui a été engagé est négatif. Elles signifient que le projet de transformation éthiopien est traversé par une contradiction majeure : l’État veut aller vite, bâtir, moderniser, projeter la puissance ; mais la société reste traversée par des conflits, des peurs, des blessures et des demandes de justice que les infrastructures seules ne peuvent absorber.

C’est ici que le pouvoir met Medemer à l’épreuve.

Une doctrine de l’unité est crédible si elle protège la pluralité. Une doctrine de la vitesse est crédible si elle respecte les citoyens. Une doctrine de la prospérité est crédible si elle ne laisse pas des millions de personnes dans la détresse. Une doctrine de l’État est crédible si elle produit des institutions plus fortes que les hommes.

La guerre du Tigré : l’épreuve la plus dure de Medemer

La guerre du Tigré constitue, à mes yeux, l’épreuve la plus dure de la philosophie Medemer.

Le conflit éclate en novembre 2020, dans un contexte de rupture entre le pouvoir fédéral dirigé par Abiy Ahmed et les autorités du Tigré dominées par le Front populaire de libération du Tigré, appelé en anglais Tigray People’s Liberation Front et souvent désigné par le sigle TPLF. Il dure deux ans, jusqu’à l’accord de cessation des hostilités signé à Pretoria le 2 novembre 2022, sous médiation africaine.

Les estimations du bilan humain varient fortement, mais plusieurs chercheurs et observateurs évoquent des centaines de milliers de morts. Les conséquences humanitaires, politiques et psychologiques du conflit demeurent immenses.

Les rapports internationaux ont documenté des crimes graves commis par plusieurs parties au conflit. L’enquête conjointe du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme et de la Commission éthiopienne des droits humains a conclu à de graves violations du droit international humanitaire et des droits humains, incluant des exécutions illégales, des tortures, des violences sexuelles, des déplacements forcés, des détentions arbitraires, des restrictions à l’aide humanitaire et des coupures de communications.

En septembre 2023, des experts des Nations Unies avertissaient encore que, près d’un an après l’accord de Pretoria, des atrocités, des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité continuaient d’être commis dans le pays, notamment au Tigré, en Amhara et en Oromia.

Le point fondamental est le suivant : la guerre du Tigré ne peut pas être traitée comme un simple épisode sécuritaire. Elle pose une question morale, politique et institutionnelle majeure à la philosophie Medemer.

Comment parler d’addition nationale lorsqu’une partie du pays a vécu une guerre aussi destructrice ? Comment parler de réconciliation sans vérité complète ? Comment parler de génération Medemer lorsque des générations entières ont été traumatisées ? Comment parler d’État Medemer lorsque les victimes réclament justice, réparation, protection et reconnaissance ? Comment parler d’unité lorsque l’unité a parfois été vécue comme violence, suspicion ou punition collective ?

L’accord de Pretoria a été une étape importante. Il a permis d’arrêter l’essentiel des combats entre les parties principales. Mais il n’a pas réglé toutes les causes profondes du conflit. La présence ou l’influence d’acteurs armés non parties à l’accord, les tensions territoriales, les questions de justice, le retour des déplacés, la reconstruction du Tigré, les demandes de vérité et les risques de reprise des violences restent des enjeux majeurs.

C’est pourquoi la guerre du Tigré oblige à formuler une critique plus profonde.

D’après les critiques, il ressort que Medemer est vulnérable lorsqu’il devient une philosophie de l’unité sans mécanisme suffisamment robuste de traitement des blessures. L’unité ne peut pas être demandée aux victimes sans vérité. La paix ne peut pas être déclarée sans justice. La réconciliation ne peut pas être durable sans reconnaissance des responsabilités. Et un État ne peut pas prétendre additionner les forces du pays s’il ne sait pas protéger toutes les composantes de la nation, y compris celles qui contestent le pouvoir central.

C’est probablement le plus grand défi de la pensée d’Abiy Ahmed : faire en sorte que Medemer ne soit pas seulement une doctrine de l’unité proclamée, mais une architecture concrète de vérité, justice, réparation, pluralisme et non-répétition.

Une architecture cohérente, mais une doctrine sous tension

Pris ensemble, les quatre livres d’Abiy Ahmed forment une architecture remarquable.

Medemer donne l’idée : additionner les forces au lieu de les opposer. The Way of Medemer donne le chemin : transformer l’idée en méthode. Generation Medemer donne le sujet historique : former la génération capable de porter le changement. The Medemer State donne l’instrument institutionnel : construire l’État capable d’organiser cette synergie.

Cette construction est intellectuellement intéressante.

Peu de dirigeants africains contemporains prennent le temps de produire une doctrine aussi articulée. Beaucoup gouvernent par slogans. Beaucoup improvisent. Beaucoup répètent des mots produits ailleurs. Abiy Ahmed, lui, tente de donner une grammaire à son projet.

Cette grammaire repose sur plusieurs intuitions fortes :

  • Un pays ne se construit pas par la haine.
  • Une société fragmentée doit apprendre à additionner ses forces.
  • Le changement ne doit pas signifier destruction totale du passé.
  • Les modèles importés ne remplacent pas l’effort de pensée propre.
  • La transformation doit produire des résultats visibles.
  • Une génération doit se demander ce qu’elle transmet.
  • L’État doit cesser d’être un butin pour devenir un organisateur de prospérité.

Mais la cohérence d’une doctrine n’est pas encore sa vérité.

Une doctrine politique ne se juge pas seulement à sa beauté. Elle se juge à sa capacité à affronter le réel.

Et le réel éthiopien est rude : fédéralisme complexe, tensions identitaires, mémoires blessées, conflits armés, pauvreté persistante, pluralisme fragile, pressions géopolitiques, besoin d’emplois, attentes de jeunesse, nécessité de justice, demande de sécurité et exigence de reconnaissance.

C’est là que Medemer doit être jugé.

L’unité : promesse nécessaire, mot dangereux

L’unité est nécessaire.

Aucun pays ne peut avancer durablement si ses citoyens se regardent comme des ennemis. Aucune société ne peut se transformer si chaque groupe pense que la victoire de l’autre est sa propre défaite. Aucun État ne peut construire la prospérité si ses forces internes passent leur temps à se neutraliser.

Mais l’unité est aussi un mot dangereux.

Elle peut signifier réconciliation. Elle peut aussi signifier silence imposé. Elle peut signifier horizon commun. Elle peut aussi signifier récit dominant. Elle peut signifier addition des différences. Elle peut aussi signifier absorption des différences. Elle peut signifier dépassement des blessures. Elle peut aussi signifier injonction faite aux blessés de se taire au nom de l’avenir.

C’est pourquoi la question décisive n’est pas seulement : Abiy Ahmed parle-t-il d’unité ?

La vraie question est : quelle unité ?

Une unité qui reconnaît les différences ou une unité qui les suspecte ? Une unité qui protège le pluralisme ou une unité qui exige l’alignement ? Une unité qui écoute les critiques ou une unité qui les présente comme des obstacles ? Une unité qui construit la justice ou une unité qui demande d’oublier trop vite ? Une unité qui additionne les mémoires ou une unité qui impose la mémoire dominante ?

C’est ici que Medemer rencontre l’épreuve du pouvoir.

Car le pouvoir teste les idées.

Il teste la patience devant la contradiction. Il teste la sincérité du discours sur le pluralisme. Il teste la capacité à laisser exister l’opposition. Il teste la différence entre autorité et autoritarisme. Il teste la frontière entre cohésion nationale et contrôle politique. Il teste la capacité d’un dirigeant à construire des institutions plus fortes que sa propre vision.

C’est pour cela qu’il faut lire Abiy Ahmed avec admiration critique.

Admirer l’ambition intellectuelle. Reconnaître la dynamique infrastructurelle. Comprendre la profondeur civilisationnelle de l’Éthiopie. Prendre au sérieux la tentative de produire une pensée politique endogène. Mais interroger aussi les ambiguïtés.

L’unité ne remplace pas la justice. La vitesse ne remplace pas la délibération. Le récit national ne remplace pas la reconnaissance des blessures. La croissance ne remplace pas le pluralisme. La philosophie ne remplace pas les institutions. Le leadership ne remplace pas les contre-pouvoirs.

Ce que l’Afrique peut retenir de Medemer

L’Afrique gagnerait à lire Abiy Ahmed sérieusement.

Non pour copier Medemer. Non pour transformer l’expérience éthiopienne en modèle universel. Non pour ignorer les contradictions de l’Éthiopie. Mais pour comprendre une chose : les pays africains ont besoin de pensées politiques à la hauteur de leurs complexités.

Nous ne pouvons pas continuer à gouverner des sociétés profondes avec des slogans pauvres.

Nous ne pouvons pas parler d’unité sans penser la pluralité. Nous ne pouvons pas parler de développement sans penser l’État. Nous ne pouvons pas parler de jeunesse sans penser la transmission. Nous ne pouvons pas parler de changement sans penser le chemin. Nous ne pouvons pas parler de souveraineté sans penser les institutions. Nous ne pouvons pas parler de paix sans penser la justice.

À cet égard, Medemer oblige à poser plusieurs questions utiles, y compris pour le Cameroun.

Savons-nous additionner nos forces nationales ? Savons-nous construire un récit commun sans nier les blessures particulières ? Savons-nous refuser la table rase sans protéger les injustices anciennes ? Savons-nous former une génération responsable sans l’étouffer ? Savons-nous bâtir un État fort sans l’autoriser à tout absorber ? Savons-nous aller vite sans écraser la société ? Savons-nous faire de l’unité autre chose qu’un mot de pouvoir ?

Ces questions sont précieuses.

Mais elles appellent aussi une comparaison utile pour nous-mêmes.

Au Cameroun, nous avons aussi connu un livre-vision présidentiel : Pour le libéralisme communautaire de Paul Biya, publié en 1987. L’ouvrage se voulait à la fois doctrine, projet politique et vision de société. Il parlait d’ouverture, de solidarité, d’économie au service de l’homme, de justice sociale et de société politique nouvelle.

Mais, près de quatre décennies plus tard, que reste-t-il réellement de cette ambition dans la vie concrète des Camerounais ?

À mon avis, Pour le libéralisme communautaire est l’exemple même d’un projet intellectuellement formulé, mais politiquement mort-né, parce qu’il n’a jamais été sérieusement mis en œuvre comme architecture institutionnelle, économique, sociale et démocratique. Il est resté un livre-programme plus qu’un programme transformateur. Un texte plus qu’une trajectoire. Une doctrine affichée plus qu’une pratique vécue.

Cette comparaison est importante.

Elle rappelle qu’un livre politique ne change pas un pays. Une doctrine ne change pas un État. Une vision ne transforme pas une société.

Ce qui transforme réellement, ce sont les institutions, les politiques publiques, les pratiques du pouvoir, la justice, la redevabilité, l’exécution, les contre-pouvoirs, le respect des citoyens et la capacité à traduire les mots en expériences vécues.

C’est pourquoi l’expérience éthiopienne doit nous intéresser. Elle montre ce qu’un dirigeant peut tenter lorsqu’il veut articuler vision, État, génération, récit national et développement. Mais elle rappelle aussi que toute doctrine, même ambitieuse, peut échouer si elle ne respecte pas la pluralité, si elle ne traite pas les blessures, si elle ne construit pas des institutions crédibles et si elle ne résiste pas à la tentation de confondre unité nationale et adhésion au pouvoir.

Mon intime conviction

À mon humble avis, Abiy Ahmed est l’un des dirigeants africains contemporains qu’il faut lire avec sérieux, précisément parce qu’il ne se contente pas de gouverner par décisions. Il tente de gouverner par vision.

Mais c’est aussi pour cela qu’il faut le lire avec vigilance.

Car une grande vision peut éclairer un peuple. Elle peut aussi, si elle n’est pas limitée par les institutions, finir par se confondre avec le pouvoir de celui qui la porte.

Medemer est une belle idée lorsqu’il signifie additionner les forces d’un peuple.

Il devient fragile lorsqu’il ne dit pas assez clairement comment les différences seront protégées, comment les mémoires blessées seront reconnues, comment les oppositions seront respectées, comment les institutions limiteront le pouvoir, comment la justice accompagnera la réconciliation.

Le vrai test de Medemer n’est donc pas seulement dans les livres d’Abiy Ahmed.

Il n’est pas seulement dans les routes d’Addis-Abeba. Il n’est pas seulement dans les barrages, les corridors, les aéroports ou les chiffres de croissance. Il n’est pas seulement dans les discours sur l’unité, la prospérité et la génération nouvelle.

Le vrai test de Medemer est dans la capacité de l’État éthiopien à organiser l’unité sans étouffer la pluralité.

Il est dans sa capacité à produire la stabilité sans tuer la liberté.

Il est dans sa capacité à accélérer le développement sans contourner la justice.

Il est dans sa capacité à construire un récit commun sans effacer les mémoires blessées.

Il est dans sa capacité à faire de la puissance non pas une domination, mais une promesse partagée.

Car au fond, additionner un pays ne consiste pas à demander à chacun d’entrer dans un récit déjà écrit.

Additionner un pays, c’est créer les conditions pour que toutes les mémoires, toutes les blessures, toutes les intelligences, toutes les régions, toutes les générations et toutes les voix puissent coécrire un avenir commun.

C’est là que se joue, à mon avis, le véritable destin de Medemer.

Franck Essi

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Franck Essi

Je suis Franck Essi, un africain du Cameroun né le 04 mai 1984 à Douala. Je suis économiste de formation. J’ai fait des études en économie monétaire et bancaire qui m’ont permi de faire un travail de recherche sur deux problématiques : ▶Les conditions d’octroi des crédits bancaires aux PMEs camerounaises. ▶ L' endettement extérieur et croissance économique au Cameroun. Je travaille aujourd’hui comme consultant sur des questions de planification, management et développement. Dans ce cadre, j’ai l’opportunité de travailler avec : ▶ La coopération allemande (GIZ), ▶Les fondations politiques internationales (Friedrich Ebert Stiftung, IRI, Solidarity Center et Humanity United), ▶ Des organismes internationaux (Conférence Internationale de la région des Grands Lacs, Parlement panafricain, …), ▶ Des Gouvernements africains (RDC, RWANDA, BURUNDI, etc) ▶ Et des programmes internationaux ( Initiative Africaine pour la Réforme Budgétaire Concertée, Programme Détaillé pour le Développement de l’Agriculture Africaine, NEPAD). Je suis également auteur ou co – auteur de quelques manuels, ouvrages et études parmi lesquels : ▶ Se présenter aux élections au Cameroun (2012) ▶ Prévenir et lutter contre la fraude électorale au Cameroun (2012) ▶ Les jeunes et l’engagement politique (2013) ▶Comment structurer un parti politique progressiste en Afrique Centrale (2014) ▶ Historique et dynamique du mouvement syndical au Cameroun (2015) ▶ Etudes sur l’état des dispositifs de lutte contre les violences basées sur le genre dans les pays de la CIRGL (2015) ▶Aperçu des crises et des dispositifs de défense des pays de la CIRGL (2015) ▶ Citoyenneté active au Cameroun (2017). Sur le plan associatif et politique, je suis actuellement Secrétaire général du Cameroon People’s Party (CPP). Avant de le devenir en 2012, j’ai été Secrétaire général adjoint en charge des Affaires Politiques. Dans ce cadre, durant l’élection présidentielle de 2011, j’étais en charge du programme politique, des ralliements à la candidature de Mme Kah Walla, l’un des speechwriter et porte – paroles. Je suis également membre de plusieurs organisations : ▶ L’association Cameroon Ô’Bosso (Spécialisée dans la promotion de la citoyenneté active et la participation politique). J'en fus le coordonnateur des Cercles politiques des jeunes et des femmes. Dans cette organisation, nous avons longtemps œuvré pour les inscriptions sur les listes électorales et la réforme du système électoral. ▶ L ’association Sema Atkaptah (Promotion de l’unité et de la renaissance africaine). ▶ L ’association Mémoire et Droits des Peuples (Promotion de l’histoire réelle et de la résolution du contentieux historique). ▶ Le mouvement Stand Up For Cameroon (Milite pour une transition politique démocratique au Cameroun). J’ai été candidat aux élections législatives de 2013 dans la circonscription de Wouri Centre face à messieurs Jean jacques Ekindi, Albert Dooh – Collins et Joshua Osih. J’étais à cette occasion l’un des coordonnateurs de la plateforme qui unissait 04 partis politiques : le CPP, l’UDC, l’UPC (Du feu Papy Ndoumbe) et l’AFP. Dans le cadre de mon engagement associatif et militant, j’ai travaillé et continue de travailler sur plusieurs campagnes et initiatives : • Lutte pour la réforme du code électoral consensuel et contre le code électoral de 2012. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des personnes souffrant d’un handicap. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des populations déguerpies de leurs lieux d’habitation. • Lutte contre le trafic des enfants. • Lutte pour la défense des droits et intérêts des commerçants face aux concessionnaires privés et la Communauté urbaine. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des pêcheurs dans la défense de leurs intérêts face à l'État et aux firmes internationales étrangères. A la faveur de ces multiples engagements, j’ai été arrêté au moins 6 fois, détenus au moins 04 parfois plus de 03 jours. J’ai eu l’occasion de subir des violences policières qui, heureusement, n’ont laissé aucun dommage durable. Aujourd’hui, aux côtés de mes camarades du CPP et du Mouvement Stand Up For Cameroon, je milite pour que nous puissions avoir un processus de réconciliation et de refondation de notre pays qui n’a jamais été aussi en crise. A notre manière, nous essayons d’être des Citoyens Debout, des citoyens utiles pour leurs concitoyens et pour le pays.

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