Se méfier de la pensée magique et du wishful thinking
Franck Essi

Je crois que nous avons besoin d’espérance.
Dans un pays comme le Cameroun, marqué par tant de frustrations accumulées, tant de rendez-vous manqués, tant de promesses trahies, tant d’injustices banalisées, l’espérance n’est pas un luxe. Elle est parfois ce qui nous permet de tenir debout.
Elle permet de continuer à croire qu’un autre avenir est possible. Elle nourrit l’engagement. Elle donne du courage à celles et ceux qui refusent la résignation.
Mais je crois aussi que nous devons apprendre à distinguer l’espérance de l’illusion.
Car il y a une différence fondamentale entre espérer et se raconter des histoires. Il y a une différence entre croire qu’un avenir meilleur est possible et croire qu’il adviendra automatiquement parce que nous le souhaitons fortement.
C’est ici qu’il faut se méfier de deux pièges fréquents : le wishful thinking et la pensée magique.
Le piège du wishful thinking
Le wishful thinking, que l’on peut traduire par pensée désirante, consiste à croire qu’une chose est vraie ou qu’elle va arriver principalement parce qu’on souhaite qu’elle soit vraie.
C’est dire, par exemple : « Cette fois-ci, les choses vont changer, parce que nous voulons vraiment qu’elles changent. »
C’est croire qu’un régime va tomber simplement parce qu’il est vieux. C’est croire qu’un système va s’effondrer simplement parce qu’il est injuste. C’est croire qu’une élection va produire automatiquement l’alternance simplement parce qu’une grande partie du peuple souffre. C’est croire qu’un leader, parce qu’il parle bien ou incarne une colère réelle, pourra à lui seul renverser des rapports de force profondément enracinés.
Le problème n’est pas de vouloir le changement.
Le problème commence lorsque notre désir de changement remplace l’analyse des conditions réelles du changement.
Dans nos familles, nos associations, nos entreprises, nos partis politiques, nos mouvements citoyens, nous avons parfois tendance à prendre nos souhaits pour des preuves. Nous confondons ce que nous voulons voir arriver avec ce qui est effectivement en train de se construire.
Or la réalité ne se plie pas toujours à nos désirs.
Le piège de la pensée magique
La pensée magique est proche, mais légèrement différente.
Elle consiste à croire qu’un souhait, un slogan, une déclaration, une prière, un symbole, une indignation ou une forte émotion suffit à produire un résultat.
C’est penser que parce que nous avons beaucoup parlé, les choses vont changer. Parce que nous avons dénoncé, le système va reculer. Parce que nous avons crié notre colère, le rapport de force existe déjà. Parce que nous avons partagé massivement une publication, la société est désormais mobilisée. Parce qu’un mot d’ordre est beau, il sera forcément suivi. Parce qu’un événement est symboliquement fort, il produira mécaniquement des effets politiques.
Je le dis avec beaucoup d’humilité : nous sommes tous exposés à cette tentation.
Elle est humaine. Elle rassure. Elle donne parfois l’impression d’agir. Elle nous évite de regarder la dureté du réel.
Mais elle peut devenir dangereuse lorsqu’elle remplace le travail patient, ingrat, difficile, exigeant, qui permet de transformer une aspiration en force réelle.
Un slogan peut réveiller. Mais il ne remplace pas l’organisation.
Une indignation peut ouvrir les yeux. Mais elle ne suffit pas à changer les institutions.
Une émotion collective peut créer un moment. Mais elle ne construit pas nécessairement un mouvement.
Comment ces pièges se manifestent chez nous
Au Cameroun, nous connaissons bien ces formes d’illusion.
Nous avons parfois cru qu’un système usé tomberait simplement parce qu’il est usé. Mais l’histoire montre qu’un système peut être fatigué, discrédité, contesté, et continuer malgré tout à se maintenir s’il conserve les instruments du pouvoir, les réseaux de contrôle, les ressources matérielles, les relais institutionnels et la capacité de diviser ses adversaires.
Nous avons parfois cru qu’une candidature suffisait à créer une alternative. Mais une candidature n’est pas encore une force politique. Une candidature peut incarner une attente, mais elle ne remplace pas l’implantation, la formation des militants, la présence dans les bureaux de vote, la capacité de protection du suffrage, la mobilisation citoyenne, la stratégie de communication et l’unité minimale des forces du changement.
Nous avons parfois confondu visibilité et puissance. Être visible sur les réseaux sociaux n’est pas la même chose qu’être organisé dans les quartiers, les villages, les administrations, les syndicats, les associations, les marchés, les universités, les églises, les chefferies, les diasporas et les espaces de décision.
Nous avons parfois attendu le sauveur. Celui qui viendrait, par son charisme, son courage ou sa popularité, faire à notre place le travail collectif que nous refusons parfois d’assumer.
Mais aucun peuple ne se libère durablement par délégation totale de sa responsabilité historique.
Les leaders comptent. Les symboles comptent. Les discours comptent. Les moments électoraux comptent.
Mais rien de tout cela ne suffit sans peuple organisé, conscient, formé, déterminé et capable d’agir dans la durée.
Ce que ces illusions produisent
Le wishful thinking et la pensée magique ne sont pas seulement des erreurs intellectuelles. Ils ont des conséquences très concrètes.
Ils nous font mal lire la réalité. Ils nous poussent à sous-estimer l’adversaire. Ils nous conduisent à surestimer nos propres forces. Ils nous font négliger l’organisation. Ils créent des attentes démesurées. Ils fabriquent des déceptions brutales. Ils peuvent même finir par démobiliser les citoyens.
Car lorsque l’on promet implicitement que les choses vont changer vite, presque naturellement, sans expliquer les difficultés, les étapes, les risques et les efforts nécessaires, on prépare souvent une grande frustration.
Et après la frustration vient parfois le cynisme.
Les gens finissent par dire : « Rien ne changera jamais. » « Tous les combats sont inutiles. » « Tous les leaders sont pareils. » « Le peuple ne comprend rien. » « Il vaut mieux s’occuper de soi. »
Mais ce cynisme est parfois l’enfant naturel des illusions mal gérées.
Quand on nourrit trop longtemps la pensée magique, on fabrique ensuite du désenchantement.
Ne pas tuer l’espérance
Il faut cependant faire attention.
Critiquer la pensée magique ne veut pas dire mépriser l’espérance.
Je crois profondément que l’espérance est nécessaire. Un peuple sans espérance devient un peuple prisonnier de la survie immédiate. Une société qui ne croit plus en rien finit par accepter l’inacceptable. Une jeunesse à qui l’on retire toute perspective finit soit par partir, soit par se taire, soit par exploser.
Nous avons donc besoin d’espérance.
Mais nous avons besoin d’une espérance adulte. Une espérance lucide. Une espérance organisée. Une espérance disciplinée. Une espérance qui ne ferme pas les yeux sur les obstacles.
L’espérance lucide donne de la force. L’illusion, elle, finit souvent par épuiser.
Espérer, ce n’est pas nier les rapports de force. C’est décider de les transformer.
Espérer, ce n’est pas refuser de voir les blocages. C’est travailler à les surmonter.
Espérer, ce n’est pas croire que le réel va changer parce que nous le désirons. C’est comprendre que le réel change lorsque des femmes et des hommes construisent patiemment les conditions de sa transformation.
Les bonnes questions à se poser
Pour éviter le wishful thinking et la pensée magique, nous devons apprendre à nous poser des questions simples, mais exigeantes.
Avant de dire : « Ça va changer », demandons-nous :
- Quelles preuves avons-nous ?
- Quels rapports de force existent réellement ?
- Qui est organisé ?
- Qui contrôle les institutions ?
- Qui peut bloquer ?
- Quels moyens avons-nous ?
- Quelles alliances sont possibles ?
- Quelles étapes concrètes avons-nous prévues ?
- Que faisons-nous si le scénario espéré ne se produit pas ?
- Qu’avons-nous construit qui puisse survivre à une défaite, à une crise ou à une déception ?
Ces questions ne sont pas faites pour nous décourager.
Elles sont faites pour nous rendre plus sérieux.
Car le sérieux n’est pas l’ennemi de l’engagement. La lucidité n’est pas l’ennemie de l’audace. La méthode n’est pas l’ennemie de la passion.
Au contraire.
Une colère sans méthode peut s’épuiser. Une espérance sans organisation peut se dissoudre. Une volonté sans stratégie peut se perdre.
Ce qu’il faut cultiver à la place
- La lucidité : Regarder le réel tel qu’il est, même lorsqu’il est inconfortable. Ne pas confondre nos émotions avec des analyses. Ne pas confondre nos cercles militants avec l’ensemble du pays. Ne pas confondre l’intensité de nos convictions avec leur niveau réel d’adhésion dans la société.
- La méthode : Définir des objectifs clairs. Identifier les étapes. Répartir les responsabilités. Mesurer les progrès. Corriger les erreurs. Tirer les leçons. Éviter de recommencer chaque fois à zéro.
- L’organisation : Aucune transformation sérieuse ne se construit seulement avec de bonnes intentions. Il faut des structures. Il faut des équipes. Il faut des relais. Il faut des personnes formées. Il faut des ressources. Il faut des mécanismes de coordination. Il faut une capacité de présence durable sur le terrain.
- La persévérance : Les transformations profondes prennent du temps. Elles demandent de la constance. Elles exigent de supporter les lenteurs, les contradictions, les incompréhensions, les reculs et parfois les défaites provisoires.
Mais persévérer ne veut pas dire répéter éternellement les mêmes erreurs. Persévérer, c’est continuer en apprenant.
Mon intime conviction
Je crois que le Cameroun a besoin d’espérance.
Mais pas d’une espérance qui nous endort. Pas d’une espérance qui nous dispense de penser. Pas d’une espérance qui remplace le travail par des slogans. Pas d’une espérance qui transforme nos désirs en certitudes.
Nous avons besoin d’une espérance qui ouvre les yeux. Une espérance qui organise. Une espérance qui forme. Une espérance qui relie. Une espérance qui transforme la colère en action, l’indignation en méthode, et le rêve en chantier collectif.
La vraie question n’est donc pas seulement : voulons-nous le changement ?
Bien sûr que beaucoup le veulent.
La vraie question est plutôt : sommes-nous en train de construire les conditions qui peuvent le rendre possible ?
C’est là que commence le sérieux. C’est là que commence la responsabilité. C’est là que commence peut-être la maturité politique et citoyenne dont notre pays a tant besoin.
Un peuple ne change pas son destin en confondant ses désirs avec la réalité. Il le change lorsqu’il transforme ses désirs en stratégie, sa colère en organisation, et son espérance en action lucide.
Franck Essi
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