JEAN ZIEGLER : LA VOIX DES PEUPLES ÉCRASÉS PAR L’ORDRE DU MONDE

Par Franck Essi

Une rencontre intellectuelle fondatrice

Jean Ziegler est mort le 10 juin 2026, à Genève, à l’âge de 92 ans. Avec sa disparition, ce n’est pas seulement un sociologue suisse, un professeur, un parlementaire, un écrivain engagé ou un ancien Rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation qui s’en va. C’est une voix. Une voix « rugueuse », « excessive parfois », « contestée souvent », mais profondément fidèle aux peuples opprimés. Une voix qui refusait que les souffrances des dominés soient transformées en statistiques, que les crimes économiques soient maquillés en fatalités, que la prédation mondiale soit présentée comme une simple règle du marché.

Ma rencontre avec Jean Ziegler ne fut pas physique. Elle fut intellectuelle, politique, presque initiatique. Elle eut lieu au début de mes études universitaires, à travers son livre Main basse sur l’Afrique. Je m’en souviens particulièrement parce que cette lecture est liée à deux faits qui ont accéléré mon engagement.

Le premier fut une phrase de Frantz Fanon. La fameuse phrase : « Chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, la remplir ou la trahir. » Cette phrase m’avait saisi. Elle était affichée sur le tableau du Club Kwame Nkrumah de l’Université de Douala, un tableau sur lequel des citations étaient régulièrement postées pour provoquer la réflexion, éveiller les consciences, nourrir les discussions et rappeler aux étudiants que l’université ne devait pas être seulement un lieu d’obtention de diplômes, mais aussi un lieu de formation de la conscience historique.

Cette phrase ne m’a pas simplement plu. Elle m’a interpellé. Elle m’a presque convoqué. Elle posait une question que je ne pouvais plus éviter : quelle est la mission de notre génération ? Allions-nous la découvrir, la remplir ou la trahir ? Allions-nous traverser notre époque comme de simples spectateurs, ou accepterions-nous de prendre notre part dans le combat pour la dignité, la justice, la souveraineté et la libération de nos peuples ?

C’est cette phrase qui m’a conduit à adhérer au Club Kwame Nkrumah. Et c’est dans ce cadre qu’une des premières lectures qui me fut proposée fut précisément Main basse sur l’Afrique de Jean Ziegler.

Cette lecture fut fondatrice. Elle ne m’a pas seulement informé. Elle m’a déplacé. Elle m’a donné des mots pour comprendre des réalités que je pressentais sans encore savoir les nommer. Elle m’a aidé à voir que les tragédies africaines ne pouvaient pas être expliquées uniquement par les crises visibles, les dirigeants du moment ou les discours officiels. Il fallait regarder plus loin : la longue histoire de la dépossession, les économies extraverties, les États inachevés, les souverainetés confisquées, les élites relais, les mécanismes internationaux de prédation, mais aussi la responsabilité des peuples à devenir sujets de leur propre histoire.

Depuis cette rencontre intellectuelle avec Jean Ziegler, quelque chose est resté. Une conviction simple, mais décisive : on ne peut pas aimer l’Afrique en refusant de comprendre les chaînes qui l’attachent. On ne peut pas vouloir la libération des peuples sans apprendre à nommer les forces qui organisent leur dépendance.

Jean Ziegler m’a appris que les peuples ne sont pas pauvres, humiliés, déplacés, affamés ou dépendants par hasard. Ils le sont parce qu’un ordre du monde organise leur dépossession, maquille cette dépossession en fatalité, puis demande aux victimes de se taire au nom du réalisme, de la stabilité, du marché ou de la raison d’État.

Une solidarité constante avec les peuples opprimés

Jean Ziegler fut l’une des grandes voix des peuples écrasés par l’ordre du monde.

Il ne parlait pas des pauvres, des affamés, des paysans, des peuples africains, des peuples latino-américains, des peuples palestiniens, des réfugiés, des travailleurs exploités et des nations humiliées comme d’objets d’étude. Il parlait d’eux comme de sujets historiques. Comme de peuples blessés, mais debout. Comme de peuples dominés, mais non vaincus. Comme de peuples pris dans des rapports de force injustes, mais capables de résistance, de dignité et de libération.

Sa solidarité allait vers les peuples opprimés. Toujours. Non pas vers les États puissants. Non pas vers les marchés. Non pas vers les banques. Non pas vers les institutions qui administrent la souffrance sans toujours s’attaquer aux mécanismes qui la produisent. Sa solidarité allait vers celles et ceux que l’ordre du monde condamne à vivre courbés : les paysans sans terre, les enfants affamés, les peuples endettés, les nations humiliées, les réfugiés repoussés, les résistants criminalisés, les victimes anonymes des grandes décisions prises loin d’eux.

C’est peut-être cela qui rendait sa parole si précieuse. Jean Ziegler refusait la grande opération de camouflage par laquelle les puissants transforment les crimes économiques en fatalités, les prédations en règles du marché, les dominations en contraintes techniques, les pillages en investissements, les dépendances en partenariats, les humiliations en réalités géopolitiques et les souffrances populaires en simples statistiques.

Il avait compris que l’oppression moderne ne se présente pas toujours avec le visage brutal du tyran. Elle peut porter le costume du banquier, le sourire du diplomate, le langage du technocrate, la froideur du créancier, l’arrogance de la multinationale, l’autorité du rapport d’expertise, le vocabulaire rassurant des institutions internationales et parfois même la bonne conscience de l’humanitaire.

C’est contre cette violence-là, souvent invisible, souvent légale, souvent respectable, que Jean Ziegler a construit son œuvre.

Il ne faut pas en faire un saint. Les saints ne nous aident pas toujours à penser. Jean Ziegler eut ses excès, ses controverses, ses angles morts, ses fidélités discutables, ses formulations parfois abruptes. Mais les grandes voix de combat ne sont pas des objets décoratifs. Elles sont des forces de dérangement. Elles ne sont pas faites pour nous rassurer. Elles sont faites pour nous empêcher de dormir tranquillement dans un monde injuste.

Un parcours entre l’université, la politique, les Nations unies et les luttes des peuples

Jean Ziegler naît en Suisse en 1934. Il devient sociologue, professeur, écrivain, parlementaire et acteur engagé des débats internationaux. Son parcours n’est pas celui d’un intellectuel enfermé dans une bibliothèque, même s’il fut un homme de livres. Il n’est pas non plus celui d’un militant qui aurait refusé les institutions, même s’il en critiqua durement les hypocrisies. Il se situe à l’intersection de plusieurs mondes : l’université, le Parlement suisse, les Nations unies, les mouvements sociaux, les luttes du Sud, la critique de la mondialisation néolibérale et les combats pour les droits humains.

Ce qui frappe, au-delà des titres, c’est la cohérence profonde de son chemin. Jean Ziegler a utilisé les espaces auxquels il avait accès pour parler de ceux qui n’y étaient pas invités.

Il a utilisé l’université pour dévoiler les mécanismes de domination. Il a utilisé l’écriture pour nommer les violences invisibles. Il a utilisé la tribune parlementaire pour interroger les responsabilités de son propre pays. Il a utilisé les Nations unies pour porter une parole sur la faim, la dette, l’oppression économique et la dignité humaine. Il a utilisé sa notoriété pour défendre les peuples que le monde préfère souvent ne pas entendre.

Son itinéraire nous dit une chose importante : l’engagement intellectuel ne consiste pas seulement à avoir des idées justes. Il consiste à mettre sa position, son savoir, sa voix et ses privilèges éventuels au service de ceux qui n’ont pas accès aux lieux où se fabriquent les décisions.

C’est pourquoi Jean Ziegler fut un intellectuel de combat. Non pas au sens de celui qui abandonne la rigueur pour la colère. Mais au sens de celui qui refuse que la rigueur devienne une excuse pour ne pas choisir le camp de la dignité humaine.

Main basse sur l’Afrique : recolonisation, protonation et souveraineté fictive

Parmi les livres de Jean Ziegler que j’ai lus, Main basse sur l’Afrique occupe une place particulière. Ce livre a été fondateur pour moi.

Il m’a aidé à comprendre que l’Afrique ne pouvait pas être pensée seulement à partir de ses crises visibles, de ses dirigeants immédiats ou des discours officiels. Il fallait regarder la longue histoire de la dépossession : la colonisation, les frontières imposées, les économies extraverties, les indépendances confisquées, les multinationales, les accords militaires, les dépendances financières, les régimes protégés, les États fragiles et les élites locales qui servent souvent de courroies de transmission aux intérêts extérieurs.

Le sous-titre du livre, La recolonisation, dit déjà l’essentiel. Pour Ziegler, l’indépendance formelle de nombreux États africains n’a pas toujours produit la souveraineté réelle des peuples. La domination directe a souvent été remplacée par des formes plus indirectes, plus subtiles, parfois plus efficaces : domination économique, domination financière, domination militaire, domination symbolique, domination par les marchés, par les banques, par les accords, par les experts, par les élites locales et par les récits qui présentent la dépendance comme un destin.

Le concept central du livre est celui de protonation.

Il faut être précis : Ziegler ne parle pas simplement de « proto-nation » comme d’une nation en formation. Il parle de protonation. Cette notion désigne une formation sociale rudimentaire, dépendante, organisée de l’extérieur, qui produit quelques symboles d’un sentiment national, mais qui ne possède ni la force, ni les moyens, ni la volonté autonome de se choisir un destin historique souverain.

La protonation, telle que je la comprends à partir de Ziegler, désigne une nation empêchée : un État qui existe juridiquement, mais dont le peuple n’a pas encore conquis la maîtrise réelle de son économie, de ses institutions, de son imaginaire et de son destin.

C’est une idée extrêmement féconde pour penser l’Afrique et le Cameroun.

Elle nous invite à ne pas confondre l’existence juridique de l’État avec l’existence réelle de la nation. Un pays peut avoir un drapeau, un hymne, une administration, une armée, des frontières, un siège aux Nations unies et une constitution, sans être encore une nation pleinement construite. La nation suppose autre chose : une conscience commune, une mémoire partagée, un projet collectif, une solidarité organisée, des institutions légitimes, une capacité de décision souveraine et un sentiment d’appartenance qui dépasse les identités fragmentées sans les nier.

Ziegler permet aussi de mieux comprendre le rôle des bourgeoisies compradores. Dans mon propre vocabulaire politique, je parlerais aussi d’élites prédatrices compradores.

Par là, j’entends ces élites locales qui ne construisent pas la souveraineté nationale, mais qui servent d’intermédiaires entre les intérêts extérieurs et la dépossession intérieure. Elles ne créent pas d’abord une économie nationale, une puissance productive, une conscience collective ou une justice sociale. Elles organisent plutôt leur propre enrichissement en facilitant l’accès des forces extérieures aux ressources, aux marchés, aux terres, aux contrats, aux privilèges et aux décisions stratégiques du pays.

Elles ne sont pas seulement corrompues. Elles sont fonctionnelles à la dépendance. Elles sont les gestionnaires internes d’un ordre externe. Elles parlent parfois le langage du patriotisme, mais administrent la dépendance. Elles portent parfois les couleurs nationales, mais servent des intérêts qui empêchent la nation de devenir souveraine.

C’est pourquoi Main basse sur l’Afrique reste pour moi un livre essentiel. Il permet d’éviter deux simplismes. Le premier consisterait à dire que tous nos malheurs viennent de l’extérieur. Le second consisterait à dire que tous nos malheurs viennent uniquement de nous-mêmes. Ziegler nous oblige à penser ensemble la domination externe et les trahisons internes.

La leçon actuelle est claire : l’Afrique n’a pas seulement besoin d’indépendance juridique. Elle a besoin de souveraineté réelle, de nations construites, de peuples organisés et d’élites patriotes capables de rompre avec la fonction de courtage dans l’ordre mondial.

Les Nouveaux Maîtres du monde : qui gouverne réellement le monde ?

Dans Les Nouveaux Maîtres du monde et ceux qui leur résistent, Ziegler élargit la focale. Le problème n’est plus seulement l’Afrique. C’est l’architecture mondiale du pouvoir.

Les maîtres du monde ne sont plus seulement les rois, les présidents, les généraux, les gouverneurs coloniaux ou les diplomates des grandes puissances. Ils sont aussi les oligarchies financières, les sociétés transcontinentales, les banques, les fonds d’investissement, les spéculateurs, les institutions économiques internationales, les opérateurs du commerce mondial et les acteurs privés capables de décider du sort de millions d’êtres humains sans jamais leur demander leur consentement.

Ziegler montre une contradiction centrale de notre temps : jamais l’humanité n’a produit autant de richesses, et jamais ces richesses n’ont été aussi puissamment captées par une minorité. Le monde regorge de biens, mais des peuples entiers sont maintenus dans la misère. La technologie avance, mais la dignité recule pour des millions de personnes. La production mondiale augmente, mais l’accès aux biens essentiels reste bloqué pour les plus pauvres.

La grande question que pose ce livre est donc simple : qui gouverne réellement le monde ?

Cette question est fondamentale pour toute pensée démocratique. Une démocratie véritable suppose que les peuples puissent décider des grandes orientations de leur destin. Mais comment parler de démocratie lorsque les décisions essentielles sont prises dans des conseils d’administration, des marchés financiers, des négociations opaques, des institutions multilatérales ou des clubs de puissants ?

Ziegler nous oblige à regarder cette contradiction en face. Il nous rappelle que la domination moderne fonctionne souvent par dépossession démocratique. On ne retire pas toujours au peuple son droit de vote. On retire parfois à son vote sa capacité de changer réellement les choses.

Mais le titre du livre comporte une deuxième partie essentielle : « ceux qui leur résistent ».

Jean Ziegler ne voit pas seulement les maîtres du monde. Il voit aussi les forces qui leur font face : mouvements sociaux, syndicats, paysans, intellectuels critiques, peuples mobilisés, organisations citoyennes, militants altermondialistes, gouvernants courageux, communautés locales, réseaux de solidarité et femmes et hommes qui refusent de considérer l’ordre établi comme indépassable.

C’est ici qu’apparaît une notion importante : les fronts du refus. Ces fronts ne sont pas seulement des organisations. Ce sont des lieux de conscience, de courage, de solidarité et d’action. Ils rassemblent celles et ceux qui refusent que le monde soit abandonné aux prédateurs.

La leçon actuelle est claire : il ne suffit pas de dénoncer les maîtres du monde. Il faut construire ceux qui leur résistent.

Vive le pouvoir ! : la raison d’État contre la raison des peuples

Dans Vive le pouvoir ! ou les délices de la raison d’État, Jean Ziegler s’attaque à un autre monstre : la raison d’État.

La raison d’État, c’est cette logique par laquelle l’État justifie le mensonge, la trahison, la répression, les renoncements, les guerres, les alliances honteuses et les silences coupables au nom d’un intérêt supérieur présenté comme indiscutable. Elle transforme la conservation du pouvoir en valeur suprême. Elle fait passer l’arbitraire pour nécessité. Elle oblige les citoyens à s’incliner devant des décisions qu’ils ne comprennent pas toujours, mais que l’on prétend indispensables.

Ziegler montre que l’État procède à une opération redoutable : il se naturalise. Il se présente comme évident, nécessaire, protecteur, presque sacré. Il nous dit en substance : hors de moi, le chaos. Hors de moi, l’insécurité. Hors de moi, la guerre de tous contre tous. Ainsi, même lorsqu’il opprime, même lorsqu’il ment, même lorsqu’il écrase, l’État exige la reconnaissance et l’obéissance au nom de la stabilité.

Cette réflexion est très importante pour nos pays.

Combien de fois avons-nous entendu que la liberté devait attendre au nom de la stabilité ? Que la justice devait patienter au nom de l’ordre ? Que la démocratie devait être reportée au nom de la paix ? Que la contestation était dangereuse parce qu’elle fragilisait l’État ? Que les citoyens devaient se taire parce que le pouvoir savait mieux qu’eux ce qui était bon pour la nation ?

La raison d’État devient alors l’autre nom de la confiscation du peuple.

Mais Ziegler ne tombe pas dans une critique simpliste. Il sait que l’État peut aussi protéger. L’État peut construire des écoles, des hôpitaux, des routes, des systèmes de sécurité sociale, des protections pour les travailleurs, des institutions de redistribution. L’État peut être un instrument de progrès. Mais il peut aussi devenir une machine opaque, une puissance de domination, une bureaucratie qui dévore la société et fait passer sa propre survie avant la dignité des citoyens.

La leçon actuelle de Vive le pouvoir ! est donc précieuse : il faut toujours demander si l’État sert le peuple ou s’il exige que le peuple serve sa propre conservation.

Pour le Cameroun, cette question est centrale. Nous ne devons pas sacraliser l’État au point d’oublier qu’il peut être capturé. Nous ne devons pas confondre l’administration avec la nation, l’ordre avec la justice, la stabilité avec la paix, la légalité avec la légitimité, la continuité du pouvoir avec la protection du peuple.

Retournez les fusils ! : la sociologie comme arme

Dans Retournez les fusils !, Jean Ziegler donne une autre clé essentielle de son œuvre : le savoir n’est jamais neutre.

Pour lui, la sociologie n’est pas une activité décorative. Elle n’est pas un exercice de distinction universitaire. Elle n’est pas une manière élégante de commenter le monde. Elle est un instrument. Elle peut libérer ou opprimer. Elle peut dévoiler les mécanismes de domination ou servir à les justifier. Elle peut armer les consciences ou les endormir.

C’est ici que Ziegler rejoint une idée qui m’est chère : les idées comptent parce qu’elles peuvent devenir des forces matérielles lorsqu’elles saisissent les consciences.

L’intellectuel, chez Ziegler, ne doit pas seulement séduire. Il doit armer. Armer non pas pour répandre la haine, mais pour donner aux peuples les moyens de comprendre ce qui les écrase. Armer les consciences contre les fausses évidences. Armer les citoyens contre les mensonges d’État. Armer les dominés contre les discours qui leur enseignent la résignation.

Retournez les fusils ! est aussi un livre sur le choix du camp. On ne peut pas prétendre comprendre l’injustice en restant éternellement au balcon de l’histoire. Il arrive un moment où la compréhension exige une position. Non pas une position aveugle, sectaire ou dogmatique, mais une position morale : celle qui refuse que le savoir serve à protéger les puissants contre les peuples.

La leçon actuelle est claire : l’intellectuel qui comprend les chaînes et refuse de les nommer finit par devenir complice de ceux qui les entretiennent.

Les Rebelles : quand les dominés découvrent qu’ils peuvent combattre

Dans Les Rebelles. Contre l’ordre du monde, Ziegler s’intéresse aux mouvements armés de libération nationale du tiers monde. Il analyse des expériences comme celles du Nicaragua sandiniste, du PAIGC d’Amílcar Cabral, de l’Angola, du Mozambique, du Polisario, de Cuba, de l’Érythrée et d’autres mouvements de libération.

Le cœur du livre est simple : les peuples opprimés ne supportent pas indéfiniment leurs chaînes. À un moment, une conscience nouvelle émerge. Des hommes et des femmes comprennent que leur humiliation n’est pas une fatalité individuelle, mais le produit de mécanismes sociaux, politiques, économiques et militaires. Ils comprennent que ce qui les écrase peut être analysé, combattu, détruit et remplacé.

C’est ainsi que naissent les mouvements de libération.

Pour Ziegler, ces mouvements ne sont ni de simples partis, ni de simples armées, ni de simples révoltes paysannes. Ils sont des formations sociales nouvelles. Ils produisent une conscience, une organisation, une stratégie, une discipline, une mémoire, une culture du sacrifice et une promesse de société nouvelle.

Il y a ici une leçon très importante pour les luttes actuelles.

La révolte seule ne suffit pas. La colère seule ne suffit pas. La souffrance seule ne suffit pas. Pour devenir force historique, la souffrance doit être comprise. La colère doit être organisée. La révolte doit être orientée. Le peuple doit passer de la plainte à la conscience, de la conscience à l’organisation, de l’organisation au rapport de force, du rapport de force à la transformation.

Ziegler est lucide : les mouvements de libération peuvent aussi trahir leurs promesses. Après la victoire, l’avant-garde peut devenir bureaucratie. Le mouvement peut devenir appareil. La révolution peut être dévorée par la raison d’État. La libération peut être confisquée par ceux qui prétendaient l’incarner. C’est l’une des grandes tragédies de l’histoire des peuples.

Mais cette lucidité ne détruit pas la nécessité de la résistance. Elle nous rappelle seulement que la libération ne se limite pas à chasser un dominateur. Elle exige de construire une société plus juste, plus libre, plus égalitaire, et de surveiller en permanence ceux qui parlent au nom du peuple.

La Victoire des vaincus : culture, mémoire et résistance des peuples

Dans La Victoire des vaincus. Oppression et résistance culturelle, Ziegler déplace l’analyse vers la culture. Il montre que, dans l’hémisphère Sud, les contradictions ne sont pas seulement économiques ou politiques. Elles sont aussi culturelles.

Le choc de la modernité marchande ébranle les sociétés traditionnelles. Mais celles-ci ne disparaissent pas toujours docilement. Elles résistent parce qu’elles portent une cohérence, une chaleur, une mémoire, une manière d’habiter le monde, une capacité de produire du sens. Ziegler comprend que la culture n’est pas un décor. Elle est un champ de bataille.

Cette idée est essentielle.

Trop souvent, on réduit la libération à une question de pouvoir d’État, de croissance économique ou de réformes institutionnelles. Mais un peuple peut avoir un État et perdre son âme. Il peut avoir des infrastructures et perdre sa mémoire. Il peut entrer dans la modernité et se retrouver déraciné. Il peut imiter les autres au point de ne plus savoir ce qu’il veut devenir lui-même.

Ziegler ne défend pas le repli identitaire. Il ne dit pas que les peuples doivent refuser l’universel, le progrès, la science ou la modernité. Il montre plutôt une tension profonde : les peuples veulent la libération, l’accès à l’universel, la dignité moderne ; mais ils craignent aussi le déracinement, la dilution de leurs identités, l’effacement de leurs mémoires et la destruction de leurs propres formes de cohérence.

C’est dans cette tension que se joue une partie de l’avenir africain.

La culture peut être instrumentalisée par les pouvoirs autoritaires, les replis ethniques ou les conservatismes stériles. Mais elle peut aussi devenir une force de renaissance. Elle peut nourrir le courage, la dignité, l’imaginaire, la solidarité et la capacité d’un peuple à refuser d’être défini uniquement par les catégories de ses dominateurs.

La place accordée à Thomas Sankara dans ce livre est significative. Sankara n’est pas seulement présenté comme un dirigeant politique. Il apparaît aussi comme une figure de révolution culturelle : un homme qui comprend que libérer un pays, ce n’est pas seulement changer d’administration, mais transformer les imaginaires, réhabiliter les mémoires collectives, changer les rapports sociaux, libérer les femmes, mobiliser les paysans, redonner au peuple le désir d’histoire.

La leçon actuelle est claire : la libération africaine doit être économique, politique et institutionnelle, mais elle doit aussi être culturelle. Un peuple qui perd sa mémoire, ses récits, sa dignité symbolique et sa capacité de se nommer lui-même devient plus facile à gouverner de l’extérieur.

Destruction massive : la faim comme crime politique

Avec Destruction massive. Géopolitique de la faim, Jean Ziegler donne peut-être l’une des formulations les plus brutales de sa pensée : la faim n’est pas une fatalité. Elle est fabriquée. Elle est organisée. Elle est rendue possible par des décisions, des structures, des marchés, des spéculations, des rapports de force, des lâchetés politiques et des complicités institutionnelles.

Ce livre est important parce qu’il refuse la compassion sans conséquence. Il ne s’agit pas seulement d’être triste devant les images de la faim. Il s’agit de comprendre pourquoi, dans un monde capable de produire suffisamment de nourriture, des millions d’êtres humains sont privés d’accès à l’alimentation. Le problème n’est donc pas seulement la production. Il est l’accès, la distribution, le pouvoir d’achat, la terre, la spéculation, les politiques agricoles, les rapports commerciaux et la domination des grandes entreprises de l’agro-industrie.

Ziegler y dénonce les ennemis du droit à l’alimentation : les spéculateurs sur les denrées de base, les trusts de biocarburants, les acteurs qui accaparent les terres, les institutions qui manquent de moyens ou de courage, les États qui tolèrent l’intolérable, les oligarchies qui transforment le pain, le riz, le blé, le maïs et la terre en objets de profit.

C’est ici que la critique de la faim rejoint la critique globale de l’ordre du monde. La faim n’est pas un thème isolé chez Ziegler. Elle est l’une des manifestations les plus insupportables de la violence structurelle du capitalisme mondialisé.

La leçon actuelle est claire : défendre le droit à l’alimentation, ce n’est pas seulement distribuer de la nourriture. C’est défendre la souveraineté alimentaire, protéger les paysans, combattre l’accaparement des terres, réguler la spéculation, reconstruire les agricultures locales et remettre la vie humaine au-dessus du profit.

Pour l’Afrique, cette leçon est décisive. Un continent qui possède tant de terres, tant de paysans, tant de savoirs agricoles, tant de jeunesses rurales, ne peut pas continuer à dépendre massivement d’importations alimentaires, de marchés mondiaux instables et de politiques agricoles souvent pensées ailleurs. La souveraineté alimentaire est une question de dignité, de sécurité, de liberté et de pouvoir.

Le capitalisme expliqué à ma petite-fille : rendre simple ce qui paraît compliqué

Dans Le capitalisme expliqué à ma petite-fille, Jean Ziegler fait un choix pédagogique important. Il ne s’adresse pas seulement aux spécialistes. Il s’adresse à une enfant, donc à tout le monde. Il veut rendre intelligible ce que les experts rendent souvent obscur. Il veut montrer que le capitalisme n’est pas une abstraction technique, mais un système qui organise la production, la propriété, l’accumulation, la concurrence, l’innovation, la domination et la répartition des richesses.

Ziegler ne nie pas la puissance créatrice du capitalisme. Il reconnaît sa capacité d’innovation, de mobilisation des talents, de développement scientifique et technique. Mais il refuse que cette puissance soit utilisée pour justifier un ordre qui produit simultanément l’abondance pour quelques-uns et la misère pour beaucoup.

C’est ici qu’apparaît une idée forte : le problème n’est pas seulement que le capitalisme produit des richesses. Le problème est qu’il organise la captation de ces richesses par une minorité, tout en laissant une multitude dans l’angoisse de la survie.

Ce livre est précieux parce qu’il rappelle que l’éducation politique doit être accessible. Il ne sert à rien de dénoncer l’ordre du monde dans un langage que seuls quelques initiés peuvent comprendre. Les peuples ont besoin d’outils simples, clairs, puissants, pour lire ce qui leur arrive.

La leçon actuelle est claire : il faut démocratiser l’intelligence critique. Un peuple ne peut pas combattre un système qu’il ne comprend pas.

Les Seigneurs du crime : les mafias contre la démocratie

Dans Les Seigneurs du crime, Jean Ziegler élargit encore le champ de son accusation. Il ne parle plus seulement des multinationales, de la dette, de la faim ou de l’impérialisme. Il parle du crime organisé comme d’une menace directe contre la démocratie.

Ce livre est important parce qu’il montre que la criminalité organisée n’est pas seulement une pathologie marginale. Elle peut devenir une puissance économique, financière et politique. Elle infiltre les marchés, corrompt les institutions, affaiblit la justice, achète des protections, intimide les citoyens, privatise des secteurs de l’État, transforme l’argent sale en argent respectable et impose sa loi dans le silence.

Ziegler parle ici d’une déficience immunitaire démocratique. L’expression est forte. Une démocratie a besoin de valeurs, de citoyens solidaires, d’institutions robustes, d’une justice indépendante, d’un bien public commun, d’une culture de la responsabilité. Lorsque ces défenses s’affaiblissent, les mafias prospèrent. Elles ne prospèrent pas seulement parce qu’elles sont violentes. Elles prospèrent parce que les sociétés deviennent vulnérables à l’argent, à la peur, au chantage, au cynisme et à la corruption.

Ce livre a une pertinence évidente pour nos sociétés. La démocratie ne meurt pas seulement par les coups d’État militaires. Elle peut mourir par l’argent sale, les marchés criminels, les réseaux de prédation, la capture des administrations, l’achat des consciences, la corruption des élites, la peur organisée et l’effondrement moral des institutions.

La leçon actuelle est claire : défendre la démocratie, ce n’est pas seulement organiser des élections. C’est aussi protéger l’État de droit contre l’argent sale, la criminalisation de l’économie, la corruption systémique et la capture mafieuse de l’État.

La Haine de l’Occident : mémoire blessée, humiliation et double langage

Dans La Haine de l’Occident, Jean Ziegler aborde une question sensible : pourquoi une partie importante des peuples du Sud manifeste-t-elle une méfiance profonde, parfois une hostilité radicale, envers l’Occident ?

Sa réponse n’est pas une justification simpliste de la haine. C’est une tentative de compréhension historique. Il montre que cette haine vient d’une mémoire blessée : traite négrière, colonisation, humiliations, pillages, massacres, domination économique, double langage sur les droits humains, interventions sélectives, arrogance morale, refus de regarder les réparations, persistance d’un ordre mondial perçu comme héritier des oppressions passées.

Ziegler montre que l’Occident ne comprend pas toujours cette colère parce qu’il ne se voit pas en train d’humilier. Il proclame l’universel, mais il pratique souvent le double langage. Il parle de droits humains, mais protège parfois ses intérêts. Il condamne certains crimes, mais ferme les yeux sur d’autres. Il demande au Sud d’oublier, pendant que le Sud porte encore dans sa mémoire les blessures longues de la domination.

Ce livre est précieux parce qu’il oblige à sortir des deux simplismes. Le premier simplisme serait de dire que toute critique de l’Occident est forcément irrationnelle. Le second serait de transformer la haine en programme politique. Ziegler propose une autre voie : comprendre les racines de la colère, reconnaître les blessures, assumer les responsabilités historiques, refuser le double langage, et reconstruire un dialogue fondé sur la justice.

La leçon actuelle est claire : il ne peut y avoir de dialogue sincère entre le Nord et le Sud sans mémoire, sans vérité, sans responsabilité, sans réparation morale et politique, et sans cohérence entre les valeurs proclamées et les pratiques réelles.

Pour l’Afrique, cette réflexion est essentielle. Il ne s’agit pas de construire notre avenir sur la haine. Mais il ne s’agit pas non plus d’accepter l’amnésie. Une mémoire blessée qui n’est pas reconnue peut devenir une colère destructrice. Une mémoire assumée peut devenir une force de justice, de dignité et de reconstruction.

Lesbos, la honte de l’Europe : les droits humains trahis aux frontières

Dans Lesbos, la honte de l’Europe, Jean Ziegler revient à l’un des grands fils de son œuvre : la honte comme révélateur politique.

Cette fois, la honte vise l’Europe contemporaine. Une Europe qui proclame les droits humains, mais organise à ses frontières des espaces de tri, de confinement, d’attente, d’humiliation et de souffrance pour les réfugiés. Une Europe qui parle de dignité humaine, mais traite les exilés comme des problèmes administratifs. Une Europe qui célèbre la liberté de circulation pour les marchandises et les capitaux, mais construit des barrières pour les êtres humains fuyant la guerre, la misère, la persécution ou l’effondrement de leur pays.

Les hot spots de Lesbos deviennent, sous la plume de Ziegler, le symbole d’une contradiction morale majeure : l’Europe se veut civilisation des droits, mais elle trahit ses principes là où ils devraient être les plus nécessaires.

Ce livre parle des réfugiés, mais il parle aussi de nous. Car la manière dont une société traite l’étranger vulnérable dit quelque chose de profond sur ce qu’elle est devenue. La frontière est un révélateur. Elle montre ce que valent réellement les grands discours lorsque surgissent ceux qui n’ont ni force, ni argent, ni passeport puissant, ni protection diplomatique.

La leçon actuelle est brutale : une civilisation se juge à la manière dont elle traite ceux qui frappent à sa porte. Si elle répond par l’humiliation, la bureaucratie de la souffrance, la criminalisation de l’exil et la peur organisée, alors ses discours sur les droits humains deviennent suspects.

Pour l’Afrique, ce livre résonne fortement. Les réfugiés, les migrants et les exilés ne sont pas seulement des personnes en mouvement. Ils sont souvent les produits humains d’un ordre mondial déséquilibré : guerres, effondrement économique, dictatures, pauvreté, changement climatique, destruction des agricultures locales, dépendances commerciales, violences politiques. On ne peut pas comprendre les migrations sans comprendre les désordres du monde qui les produisent.

La Suisse lave plus blanc : dire ses vérités à son propre pays

Il y a une chose qui donne à Jean Ziegler une force particulière : il ne réservait pas sa colère aux pays lointains. Il ne dénonçait pas seulement les dictateurs du Sud, les multinationales abstraites, les institutions internationales ou les puissances impériales. Il savait aussi regarder son propre pays et lui dire ses vérités.

C’est ce qu’il fait dans La Suisse lave plus blanc, mais aussi dans Une Suisse au-dessus de tout soupçon et La Suisse, l’or et les morts. Il démonte le mythe d’une Suisse uniquement neutre, propre, humanitaire, pacifique, démocratique et innocente. Il montre une autre Suisse : celle des banques, du secret bancaire, du blanchiment, des capitaux douteux, des fortunes volées, des fonds de dictateurs, de l’argent de la drogue, de la respectabilité financière donnée à des richesses venues de la souffrance des autres.

C’est une dimension essentielle de son courage.

Il aurait été confortable pour un intellectuel suisse de dénoncer l’Afrique corrompue, les dictateurs tropicaux, les régimes violents ou les faillites des États du Sud. Il aurait été confortable de parler des malheurs du monde sans toucher à la prospérité helvétique. Mais Ziegler fait l’inverse. Il montre que la Suisse n’est pas extérieure au désordre du monde. Elle en est parfois l’un des lieux de recyclage, de camouflage, de protection et de respectabilisation.

Dans La Suisse lave plus blanc, il distingue notamment plusieurs formes d’argent : l’argent propre, issu des transactions normales ; l’argent gris, issu de l’évasion fiscale ou des détournements ; et l’argent noir, lié aux trafics, aux crimes, aux dictatures ou aux activités illicites. Ce qui l’intéresse, ce n’est pas seulement la morale individuelle du banquier. C’est la fonction systémique de la place financière : transformer l’argent douteux en argent propre, transformer la prédation en investissement, transformer le crime économique en respectabilité.

La Suisse devient alors, chez Ziegler, le symbole d’une violence propre sur elle-même. Une violence sans cris, sans chars, sans discours belliqueux, mais capable de donner une seconde vie aux produits du pillage.

Cette critique est d’autant plus forte qu’elle touche à la représentation que les Suisses ont d’eux-mêmes. Ziegler montre que le consensus suisse, la peur du conflit, la sacralisation de la neutralité, la puissance des banques et le conformisme national peuvent produire une société qui se croit innocente tout en participant à des mécanismes profondément destructeurs. Il montre aussi que dans un tel contexte, l’intellectuel critique est vite perçu comme un ennemi de la nation.

C’est une leçon immense.

Le vrai courage intellectuel ne consiste pas seulement à accuser les autres. Il consiste aussi à regarder les complicités de son propre camp.

Cette leçon vaut pour tous. L’intellectuel européen doit interroger les banques, les entreprises, les États et les institutions du Nord qui profitent de la prédation mondiale. L’intellectuel africain doit critiquer l’impérialisme, mais aussi les élites locales qui servent de relais à la dépendance. Le militant citoyen doit dénoncer les puissances extérieures, mais aussi les complicités intérieures. Le patriote véritable ne protège pas les mensonges de son pays. Il l’aide à devenir plus juste en l’obligeant à regarder ce qu’il refuse de voir.

C’est pourquoi la critique de la Suisse chez Ziegler n’est pas un simple règlement de comptes national. Elle est une leçon universelle : aucune société ne peut prétendre défendre la justice si elle refuse d’examiner les privilèges, les silences et les profits qui la lient à l’injustice du monde.

Chemins d’espérance : l’espérance comme discipline de combat

Dans Chemins d’espérance, Jean Ziegler fait en quelque sorte le bilan de ses combats. Le sous-titre est déjà tout un programme : Ces combats gagnés, parfois perdus mais que nous remporterons ensemble.

Ce livre est important parce qu’il montre que Ziegler n’est pas seulement un homme de dénonciation. Il est aussi un homme d’espérance. Mais son espérance n’est pas naïve. Elle n’est pas décorative. Elle n’est pas une consolation facile. Elle est une discipline de combat.

Ziegler y parle de l’ONU, de l’Agenda 2030, de la diplomatie multilatérale, de la justice internationale, de la stratégie impériale, des fonds vautours, de la Palestine, de la guerre, de la paix et de la responsabilité de chacun. Il voit bien que l’ONU est affaiblie, souvent impuissante, parfois prise dans les contradictions des États et la domination des oligarchies du capital financier mondialisé. Mais il ne renonce pas à l’idée qu’un ordre mondial fondé sur le droit, la justice sociale, la paix et la liberté reste l’un des horizons nécessaires de l’humanité.

Il y a là une tension féconde.

Ziegler ne croit pas que les institutions internationales suffisent à sauver les peuples. Mais il ne renonce pas non plus à l’idée du droit international. Il sait que les oligarchies privées sont puissantes, que les États peuvent être lâches, que les grandes puissances peuvent instrumentaliser les institutions, que les intérêts économiques peuvent neutraliser les engagements moraux. Mais il sait aussi que les peuples, les mouvements sociaux, les juges courageux, les diplomates honnêtes, les militants, les citoyens et les intellectuels peuvent encore faire vivre des brèches.

C’est cela, l’espérance chez Ziegler.

L’espérance n’est pas croire que tout ira bien. C’est refuser de laisser aux puissants le monopole de l’avenir.

Pour nos luttes africaines, cette leçon est précieuse. Nous ne devons ni nous abandonner au cynisme, ni nous réfugier dans l’illusion. Il faut regarder la dureté du monde en face, mais sans renoncer à la possibilité de le transformer. Il faut savoir perdre sans se rendre. Il faut savoir gagner sans se corrompre. Il faut savoir espérer sans devenir naïf.

Les concepts clés que je retiens de Jean Ziegler

À travers ces livres, plusieurs concepts structurent la pensée de Ziegler et restent utiles pour lire notre temps.

La protonation : elle permet de penser la nation empêchée, la souveraineté fictive, l’État formellement indépendant mais matériellement dépendant.

La recolonisation : elle désigne les formes indirectes de domination qui succèdent à la colonisation classique : dette, marchés, accords militaires, multinationales, élites relais, dépendances symboliques.

Les bourgeoisies compradores : elles désignent ces élites locales qui servent d’intermédiaires entre la domination extérieure et l’exploitation intérieure.

Les élites prédatrices compradores : cette formulation permet d’insister sur leur double fonction : prédatrices à l’intérieur, compradores dans leur relation avec l’extérieur.

La raison d’État : elle permet de comprendre comment l’État justifie parfois l’injustifiable au nom de sa propre survie.

La souveraineté fictive : elle désigne la situation des États qui possèdent les attributs de l’indépendance sans maîtriser réellement leurs choix fondamentaux.

La dépossession démocratique : elle désigne le processus par lequel les peuples conservent parfois le droit de vote, mais perdent la maîtrise réelle des décisions qui déterminent leur avenir.

L’ordre cannibale du monde : il désigne un ordre qui se nourrit de la vie, du travail, des terres, des ressources, de la dignité et parfois de la faim des peuples.

La résistance culturelle : elle rappelle que les peuples résistent aussi par la mémoire, la langue, les récits, la dignité symbolique et les formes de vie.

Le front du refus : il désigne cette fraternité politique et morale de ceux qui refusent l’ordre du monde comme fatalité.

La déficience immunitaire démocratique : elle permet de comprendre pourquoi certaines sociétés deviennent incapables de résister à la corruption, à l’argent sale, au crime organisé et à la capture de l’État.

La mémoire blessée : elle désigne la mémoire historique des peuples humiliés par l’esclavage, la colonisation, le pillage et le double langage de l’Occident.

L’insurrection des consciences : elle désigne ce moment où les peuples cessent d’accepter l’inacceptable comme normal.

L’espérance organisée : elle rappelle que l’espérance n’a de sens que lorsqu’elle devient lucidité, stratégie, organisation et action collective.

Ces concepts donnent une grammaire de lecture du monde. Ils nous aident à comprendre que la domination ne commence pas toujours par les chars. Elle commence parfois par les mots, les contrats, les dettes, les dépendances, les élites relais, les banques, les traités, les récits officiels et les institutions qui font passer l’inacceptable pour normal.

Ce que Ziegler dit aujourd’hui au Cameroun et à l’Afrique

Jean Ziegler parle fortement à l’Afrique contemporaine. Il parle au Cameroun. Il parle aux peuples qui cherchent encore leur chemin vers une souveraineté réelle.

Il nous dit que l’indépendance formelle ne suffit pas. Avoir un drapeau ne suffit pas. Avoir un État ne suffit pas. Avoir une administration ne suffit pas. Avoir des élections ne suffit pas. Avoir des ressources naturelles ne suffit pas. Avoir une élite diplômée ne suffit pas.

Il faut construire des peuples capables de décider.

Il faut construire des institutions qui protègent le bien commun. Il faut construire des économies qui servent la dignité. Il faut construire des États qui ne soient pas seulement des appareils de domination, mais des instruments de souveraineté populaire. Il faut construire des nations qui ne soient pas seulement des slogans officiels, mais des communautés politiques réelles.

Pour le Cameroun, la question de la protonation est particulièrement féconde. Nous avons un État. Mais avons-nous suffisamment construit une nation politique consciente d’elle-même, solidaire d’elle-même, capable de se projeter dans un destin commun ? Nous avons des institutions. Mais sont-elles au service du peuple ou au service de la reproduction d’un système ? Nous avons des ressources. Mais produisent-elles une dignité partagée ou une accumulation pour quelques-uns ? Nous avons une histoire commune. Mais en avons-nous fait un récit commun ? Nous avons des citoyens. Mais leur donne-t-on réellement le pouvoir d’être auteurs de leur avenir ?

Ces questions sont essentielles.

Elles montrent que la libération n’est pas seulement une affaire de changement de dirigeants. Elle est aussi une affaire de construction nationale, de souveraineté économique, d’éducation politique, d’organisation populaire, de justice sociale, de mémoire historique et de refondation institutionnelle.

À partir de Ziegler, on comprend que la question camerounaise n’est pas seulement celle de l’alternance politique. C’est aussi celle de la transformation d’un État capturé en nation consciente, d’une population administrée en peuple souverain, d’un territoire riche en communauté de destin.

Lire Ziegler avec fidélité critique

Lire Jean Ziegler ne signifie pas tout accepter de lui. Ce serait contraire à l’esprit critique. Sa force était son parti pris pour les opprimés. Sa limite pouvait parfois être de trop vite identifier les camps, de trop vite distribuer les responsabilités, ou de ne pas toujours s’attarder suffisamment sur les contradictions internes de certains régimes ou mouvements présentés comme résistants.

Mais cette limite ne détruit pas son apport. Elle nous invite plutôt à prolonger son indignation par plus de rigueur, plus de complexité et plus d’exigence démocratique.

Il faut donc lire Ziegler avec fidélité critique.

Fidélité à son courage. Fidélité à son refus de l’indifférence. Fidélité à sa solidarité avec les peuples humiliés. Fidélité à sa capacité de nommer les dominations. Mais critique aussi de ses raccourcis possibles, de ses enthousiasmes parfois discutables, de ses simplifications éventuelles.

La meilleure manière d’honorer une pensée de combat n’est pas de la répéter mécaniquement. C’est de la prolonger en la rendant plus juste, plus rigoureuse et plus utile aux luttes présentes.

Cela vaut pour Ziegler comme pour tous les grands intellectuels engagés. Ils ne doivent pas devenir des icônes intouchables. Ils doivent rester des compagnons de route dans notre effort pour comprendre et transformer le monde.

Le véritable hommage

Le véritable hommage à Jean Ziegler ne consiste pas à le célébrer comme une figure sympathique de la gauche mondiale. Il ne consiste pas à répéter quelques phrases fortes. Il ne consiste pas à faire de lui une statue commode, admirée mais neutralisée.

Le véritable hommage consiste à reprendre ce qu’il nous a appris à faire : nommer les dominations, dévoiler les complicités, défendre les peuples, refuser les fatalités, interroger la dette, protéger la souveraineté, écouter les résistances, dénoncer les oligarchies, défendre les réfugiés, réhabiliter les mémoires collectives, critiquer aussi son propre camp et rappeler que la dignité humaine vaut plus que les profits, les marchés et les équilibres diplomatiques.

Jean Ziegler est mort. Mais les maîtres du monde sont toujours là. Les peuples qui leur résistent aussi.

Et c’est peut-être dans cette tension que se trouve la tâche de notre génération : ne pas accepter que l’Afrique reste un continent de richesses sans souveraineté, de peuples sans pouvoir, de jeunesses sans horizon, de terres sans paysans, d’États sans vision, de nations formellement indépendantes mais réellement dépendantes.

Il nous faut relire Ziegler non pour nous plaindre davantage, mais pour penser plus clairement. Non pour accuser seulement, mais pour mieux agir. Non pour haïr le monde, mais pour refuser l’ordre injuste qui le défigure. Non pour attendre un sauveur, mais pour construire des peuples capables de se tenir debout.

Jean Ziegler est mort. Mais son œuvre continue de poser une question brutale à notre époque : combien de temps encore les peuples accepteront-ils d’être gouvernés par des forces qu’ils n’ont pas élues, endettés par des choix qu’ils n’ont pas faits, pillés par des intérêts qu’ils ne contrôlent pas, humiliés par des frontières qui les repoussent, et consolés par des discours qui ne changent rien à leur condition ?

Le meilleur hommage à Jean Ziegler n’est pas de répéter sa colère. C’est de transformer cette colère en lucidité, cette lucidité en organisation, et cette organisation en puissance collective de libération.

Car un peuple qui comprend les chaînes qui l’attachent commence déjà à préparer les gestes de sa libération.

#CeQueJeCrois

#LesIdéesComptent

#NousAvonsLeChoix

#NousAvonsLePouvoir

#AllumonsNosCerveaux

Références pour aller plus loin

  • Jean Ziegler, Main basse sur l’Afrique. La recolonisation.
  • Jean Ziegler, Les Nouveaux Maîtres du monde et ceux qui leur résistent.
  • Jean Ziegler, Vive le pouvoir ! ou les délices de la raison d’État.
  • Jean Ziegler, Retournez les fusils ! Choisir son camp.
  • Jean Ziegler, Les Rebelles. Contre l’ordre du monde.
  • Jean Ziegler, La Victoire des vaincus. Oppression et résistance culturelle.
  • Jean Ziegler, Destruction massive. Géopolitique de la faim.
  • Jean Ziegler, Le capitalisme expliqué à ma petite-fille.
  • Jean Ziegler, Les Seigneurs du crime. Les nouvelles mafias contre la démocratie.
  • Jean Ziegler, La Haine de l’Occident.
  • Jean Ziegler, Lesbos, la honte de l’Europe.
  • Jean Ziegler, La Suisse lave plus blanc.
  • Jean Ziegler, Une Suisse au-dessus de tout soupçon.
  • Jean Ziegler, La Suisse, l’or et les morts.
  • Jean Ziegler, Chemins d’espérance. Ces combats gagnés, parfois perdus mais que nous remporterons ensemble.
  • Thomas Sankara, Le Discours sur la dette, présenté par Jean Ziegler.
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Franck Essi

Je suis Franck Essi, un africain du Cameroun né le 04 mai 1984 à Douala. Je suis économiste de formation. J’ai fait des études en économie monétaire et bancaire qui m’ont permi de faire un travail de recherche sur deux problématiques : ▶Les conditions d’octroi des crédits bancaires aux PMEs camerounaises. ▶ L' endettement extérieur et croissance économique au Cameroun. Je travaille aujourd’hui comme consultant sur des questions de planification, management et développement. Dans ce cadre, j’ai l’opportunité de travailler avec : ▶ La coopération allemande (GIZ), ▶Les fondations politiques internationales (Friedrich Ebert Stiftung, IRI, Solidarity Center et Humanity United), ▶ Des organismes internationaux (Conférence Internationale de la région des Grands Lacs, Parlement panafricain, …), ▶ Des Gouvernements africains (RDC, RWANDA, BURUNDI, etc) ▶ Et des programmes internationaux ( Initiative Africaine pour la Réforme Budgétaire Concertée, Programme Détaillé pour le Développement de l’Agriculture Africaine, NEPAD). Je suis également auteur ou co – auteur de quelques manuels, ouvrages et études parmi lesquels : ▶ Se présenter aux élections au Cameroun (2012) ▶ Prévenir et lutter contre la fraude électorale au Cameroun (2012) ▶ Les jeunes et l’engagement politique (2013) ▶Comment structurer un parti politique progressiste en Afrique Centrale (2014) ▶ Historique et dynamique du mouvement syndical au Cameroun (2015) ▶ Etudes sur l’état des dispositifs de lutte contre les violences basées sur le genre dans les pays de la CIRGL (2015) ▶Aperçu des crises et des dispositifs de défense des pays de la CIRGL (2015) ▶ Citoyenneté active au Cameroun (2017). Sur le plan associatif et politique, je suis actuellement Secrétaire général du Cameroon People’s Party (CPP). Avant de le devenir en 2012, j’ai été Secrétaire général adjoint en charge des Affaires Politiques. Dans ce cadre, durant l’élection présidentielle de 2011, j’étais en charge du programme politique, des ralliements à la candidature de Mme Kah Walla, l’un des speechwriter et porte – paroles. Je suis également membre de plusieurs organisations : ▶ L’association Cameroon Ô’Bosso (Spécialisée dans la promotion de la citoyenneté active et la participation politique). J'en fus le coordonnateur des Cercles politiques des jeunes et des femmes. Dans cette organisation, nous avons longtemps œuvré pour les inscriptions sur les listes électorales et la réforme du système électoral. ▶ L ’association Sema Atkaptah (Promotion de l’unité et de la renaissance africaine). ▶ L ’association Mémoire et Droits des Peuples (Promotion de l’histoire réelle et de la résolution du contentieux historique). ▶ Le mouvement Stand Up For Cameroon (Milite pour une transition politique démocratique au Cameroun). J’ai été candidat aux élections législatives de 2013 dans la circonscription de Wouri Centre face à messieurs Jean jacques Ekindi, Albert Dooh – Collins et Joshua Osih. J’étais à cette occasion l’un des coordonnateurs de la plateforme qui unissait 04 partis politiques : le CPP, l’UDC, l’UPC (Du feu Papy Ndoumbe) et l’AFP. Dans le cadre de mon engagement associatif et militant, j’ai travaillé et continue de travailler sur plusieurs campagnes et initiatives : • Lutte pour la réforme du code électoral consensuel et contre le code électoral de 2012. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des personnes souffrant d’un handicap. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des populations déguerpies de leurs lieux d’habitation. • Lutte contre le trafic des enfants. • Lutte pour la défense des droits et intérêts des commerçants face aux concessionnaires privés et la Communauté urbaine. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des pêcheurs dans la défense de leurs intérêts face à l'État et aux firmes internationales étrangères. A la faveur de ces multiples engagements, j’ai été arrêté au moins 6 fois, détenus au moins 04 parfois plus de 03 jours. J’ai eu l’occasion de subir des violences policières qui, heureusement, n’ont laissé aucun dommage durable. Aujourd’hui, aux côtés de mes camarades du CPP et du Mouvement Stand Up For Cameroon, je milite pour que nous puissions avoir un processus de réconciliation et de refondation de notre pays qui n’a jamais été aussi en crise. A notre manière, nous essayons d’être des Citoyens Debout, des citoyens utiles pour leurs concitoyens et pour le pays.

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