Par Franck Essi

Il existe des personnes que l’on rencontre physiquement. Et puis il existe celles que l’on rencontre à travers leurs livres, leurs conférences, leurs entretiens, leurs cours, leurs idées et les questions qu’elles nous aident à nous poser. Edgar Morin fait partie de ces dernières pour moi.
Je ne l’ai jamais rencontré. Je n’ai pas non plus la prétention de connaître une part significative de son œuvre immense, tant celle-ci est vaste, riche et exigeante. Mais je l’ai lu. Je l’ai écouté. J’ai regardé des heures et des heures de conférences, d’entretiens et de dialogues qu’il a donnés au fil des décennies. J’ai également eu le plaisir, il y a quelques années, de suivre plusieurs cours en ligne d’initiation à sa pensée et surtout à sa méthode, proposés par l’ESSEC. J’ai médité nombre de ses réflexions, de ses alertes, de ses intuitions et de ses propositions.
Et comme beaucoup d’autres sans doute, j’aurais aimé le rencontrer. J’aurais aimé échanger avec lui. J’aurais aimé le côtoyer. Car Edgar Morin incarnait à mes yeux quelque chose qui devient rare : l’alliance de l’intellectuel, du sage et de l’humaniste. L’intellectuel qui cherche à comprendre avant de juger. Le sage qui accepte l’incertitude plutôt que de se réfugier dans les certitudes. L’humaniste qui refuse de désespérer de l’humanité malgré ses erreurs, ses violences et ses égarements.
À la mort d’Edgar Morin, beaucoup ont rendu hommage au philosophe, au sociologue, au penseur de la complexité ou à l’auteur de La Méthode. Tout cela est juste. Mais ce qui me frappe surtout, c’est que derrière la diversité de ses travaux, il poursuivait au fond une même interrogation : comment apprendre à vivre humainement dans un monde complexe, incertain et profondément interdépendant ?
Cette question traverse toute son œuvre. Elle traverse également toute sa vie. Et elle est probablement plus actuelle aujourd’hui qu’elle ne l’a jamais été.
Une vie au contact de l’histoire
Né en 1921 sous le nom d’Edgar Nahoum, Edgar Morin aura traversé plus d’un siècle d’histoire humaine. Peu de penseurs auront connu autant de bouleversements : la montée des fascismes, la Seconde Guerre mondiale, la Résistance, la guerre froide, les décolonisations, l’expansion du capitalisme mondialisé, Mai 68, la révolution numérique, la crise écologique, la pandémie de Covid-19 et l’essor de l’intelligence artificielle.
Mais réduire Edgar Morin à un simple témoin du siècle serait une erreur. Il a participé à son époque. Il s’y est engagé. Il s’y est parfois trompé. Et il a essayé d’en tirer des leçons.
L’une des expériences fondatrices de sa vie fut la mort précoce de sa mère alors qu’il n’était encore qu’un enfant. Cette blessure ne l’a jamais quitté. Elle irrigue une partie importante de sa réflexion sur la condition humaine, la fragilité de l’existence et le rapport à la mort.
Plus tard, durant la Seconde Guerre mondiale, il rejoint la Résistance. Comme beaucoup de jeunes de sa génération, il est ensuite attiré par le communisme, qui apparaît alors comme une alternative au fascisme et aux injustices sociales. Mais il découvre progressivement les limites, les aveuglements et les dérives du système soviétique. Contrairement à beaucoup, il ne cherche ni à dissimuler ses erreurs ni à les justifier. Il en fait un objet de réflexion.
Dans son ouvrage Autocritique, publié en 1959, il revient sur ses propres illusions et sur les mécanismes intellectuels qui peuvent conduire des personnes sincères à adhérer à des visions erronées du monde. Ce livre me paraît particulièrement important aujourd’hui. À une époque où chacun semble sommé de défendre son camp coûte que coûte, Edgar Morin nous rappelle qu’il existe une vertu intellectuelle plus importante encore que la fidélité à une cause : la fidélité à la vérité.
Reconnaître ses erreurs n’est pas une faiblesse. C’est souvent une preuve de maturité.
Un chercheur du réel avant d’être un théoricien
Une autre dimension de Morin me semble souvent sous-estimée. On le présente fréquemment comme philosophe, sociologue ou penseur de la complexité. Mais on oublie parfois à quel point il était aussi un enquêteur du réel.
Il n’était pas seulement un homme de concepts. Il était également un homme de terrain. Il aimait observer les sociétés telles qu’elles vivent réellement : les villages, les villes, les familles, les pratiques culturelles, les comportements quotidiens, les imaginaires collectifs, les transformations silencieuses qui traversent les sociétés.
Son enquête célèbre sur la commune bretonne de Plozévet reste à cet égard emblématique. Alors que beaucoup d’intellectuels parlaient du peuple de manière abstraite, Morin est allé voir. Il a observé, interrogé, écouté et essayé de comprendre comment les mutations économiques, techniques et culturelles transformaient concrètement la vie quotidienne.
Cette démarche reste d’une actualité remarquable. Car nous vivons dans un monde où les opinions sont nombreuses mais où l’observation est souvent rare ; un monde où les certitudes circulent plus vite que les enquêtes ; un monde où les jugements précèdent souvent la compréhension.
Morin nous rappelle une exigence simple : avant d’expliquer le réel, il faut commencer par le regarder.

Un parcours académique hors norme
Le parcours académique d’Edgar Morin est lui aussi singulier. Contrairement à beaucoup de grands intellectuels français, il ne suit pas la trajectoire universitaire classique. Il n’est ni agrégé ni normalien. Il ne possède qu’une licence universitaire. Et pourtant, il deviendra directeur de recherche au CNRS, l’une des plus prestigieuses institutions scientifiques françaises.
Au fil du temps, son œuvre lui vaudra plus de quarante doctorats honoris causa à travers le monde. Pour ceux qui ne sont pas familiers du monde universitaire, un doctorat honoris causa est une distinction exceptionnelle accordée par une université à une personnalité dont les contributions intellectuelles, scientifiques, artistiques ou humanistes sont jugées remarquables.
Autrement dit, des universités du monde entier ont reconnu en Edgar Morin un penseur dont l’apport dépassait largement les frontières disciplinaires classiques. C’est aussi une leçon. Les diplômes comptent. La rigueur compte. La méthode compte. Mais la valeur d’une pensée ne se mesure pas uniquement aux titres académiques. Elle se mesure aussi à sa capacité à éclairer le réel, à ouvrir des perspectives nouvelles et à aider les êtres humains à mieux comprendre leur condition.
Une œuvre immense au service d’une même quête
L’œuvre d’Edgar Morin est difficile à résumer parce qu’elle traverse plusieurs champs : la sociologie, l’anthropologie, la philosophie, l’éducation, la politique, l’écologie, le cinéma, la culture de masse, la connaissance, la mort, la vie et l’avenir de l’humanité. Mais elle n’est pas dispersée. Derrière cette diversité, il y a une quête profonde : comprendre l’humain dans sa complexité et penser le monde comme un tissu de relations.
Dans L’Homme et la Mort, Morin interroge l’un des grands mystères de notre condition : notre rapport à la finitude. Il montre que l’être humain n’est pas seulement un être biologique qui meurt, mais aussi un être symbolique qui donne un sens à la mort, qui l’entoure de rites, de récits, de croyances, de peurs, de rêves et d’espérances.
Dans Le Cinéma ou l’Homme imaginaire, il comprend très tôt que les images ne sont pas de simples divertissements. Elles construisent nos désirs, nos identifications, nos mythes, nos peurs, nos héros et notre rapport au réel. À l’heure des réseaux sociaux, des vidéos courtes, de l’intelligence artificielle générative et des imaginaires fabriqués en masse, cette intuition est d’une actualité remarquable.
Dans Autocritique, il fait de son propre itinéraire politique un objet de lucidité. Il ne parle pas seulement de communisme. Il parle de l’aveuglement possible de l’intelligence lorsqu’elle devient prisonnière d’une idéologie, d’un groupe, d’un camp ou d’une espérance devenue dogme.
Dans Commune en France : la métamorphose de Plozévet, il montre le sociologue à l’œuvre : non pas celui qui plaque une théorie sur la société, mais celui qui s’immerge dans le corps social pour comprendre les mutations de la vie quotidienne.
Dans La Méthode, son œuvre monumentale en six volumes, il propose une réforme profonde de la pensée. Il ne s’agit pas seulement d’accumuler des savoirs. Il s’agit d’apprendre à relier les savoirs, à comprendre les interactions, les contradictions, les boucles, les incertitudes et les effets inattendus de nos actions.
Dans Terre-Patrie, il invite à penser l’humanité comme une communauté de destin. Cette idée est aujourd’hui plus actuelle que jamais. Le climat, les pandémies, les migrations, les guerres, les crises alimentaires, l’intelligence artificielle, les inégalités mondiales et la fragilité des écosystèmes nous rappellent que nul peuple ne peut durablement se sauver seul.
Dans Les Sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur, il propose de repenser l’éducation autour de quelques exigences fondamentales : connaître les risques d’erreur et d’illusion, promouvoir une connaissance capable de relier, enseigner la condition humaine, enseigner l’identité terrienne, affronter les incertitudes, apprendre la compréhension et construire une éthique du genre humain.
Dans La Voie, il ne se contente pas de diagnostiquer les crises. Il propose d’explorer les chemins d’une autre civilisation possible : réforme de la pensée, réforme de l’éducation, réforme de la politique, réforme de l’économie, réforme écologique, réforme de la vie.
Dans Cheminer vers l’essentiel, il revient sur des questions plus intérieures : la sagesse, la mort, la spiritualité, l’imprévisible, la joie, la créativité, la profondeur de la vie et la nécessité d’apprendre à exister dans un monde instable.
Il y a donc une cohérence dans cette œuvre. Morin n’a pas seulement écrit sur plusieurs sujets. Il a tenté, toute sa vie, de comprendre ce qui relie les sujets entre eux.

La méthode : apprendre à relier
Le concept le plus connu associé à Edgar Morin est celui de la pensée complexe. Il faut le dire clairement : la pensée complexe n’est pas une pensée compliquée. Elle est une pensée qui refuse de mutiler le réel.
Elle nous demande de comprendre que les choses humaines ne sont presque jamais causées par un seul facteur. Une crise politique n’est jamais seulement politique. Elle est aussi économique, sociale, historique, culturelle, psychologique, institutionnelle et parfois géopolitique. Une crise scolaire n’est jamais seulement une affaire d’enseignants ou d’élèves. Elle renvoie aussi à la famille, à l’État, aux inégalités, aux imaginaires sociaux, au rapport au savoir, à la langue, au numérique et au projet de société.
Prenons l’exemple de l’Afrique contemporaine. On ne peut pas comprendre les crises démocratiques africaines uniquement par la mauvaise volonté de quelques dirigeants. Il faut aussi regarder l’histoire coloniale, la construction inachevée des États, la faiblesse des institutions, les dépendances économiques, les logiques géopolitiques, les divisions internes, la pauvreté, les frustrations sociales, les imaginaires de pouvoir, la peur du changement et parfois l’incapacité des forces alternatives à construire des méthodes, des organisations et des stratégies à la hauteur des défis.
Ce regard ne justifie rien. Mais il permet de mieux comprendre. Et ce que l’on comprend mieux, on peut mieux le transformer.
La pensée complexe se déploie à travers quelques postures essentielles. Il y a d’abord la reliance, qui consiste à reconnecter ce que nous avons séparé : les savoirs, les générations, les peuples, l’individu et le collectif, l’économie et l’écologie, la politique et l’éthique, le local et le mondial. Il y a ensuite la dialogique, qui permet de penser ensemble des réalités contradictoires mais inséparables : ordre et désordre, raison et émotion, autonomie et dépendance, individu et société. Il y a enfin l’écologie de l’action, selon laquelle une action, dès qu’elle entre dans le monde, échappe partiellement à l’intention de celui qui l’a initiée.
Cette dernière idée est capitale. Une bonne intention peut produire un mauvais résultat. Une réforme nécessaire peut produire des effets pervers. Une mobilisation légitime peut être récupérée. Une parole juste peut être mal comprise. Une technologie conçue pour connecter les humains peut aussi favoriser la surveillance, la manipulation, la dépendance et la désinformation.
Morin nous apprend que l’action responsable est une action qui accepte de se surveiller elle-même.
Les Sept savoirs : un programme éducatif et civilisationnel
Dans Les Sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur, Edgar Morin propose bien plus qu’un programme scolaire. Il propose une boussole pour former des êtres humains capables d’habiter un monde incertain. Ces sept savoirs devraient être relus dans toutes les écoles, toutes les universités, toutes les formations citoyennes, toutes les organisations politiques et tous les espaces où l’on prétend préparer l’avenir.
Le premier savoir concerne les cécités de la connaissance : l’erreur et l’illusion. Morin rappelle qu’aucune connaissance n’est définitivement protégée contre l’erreur. Nos perceptions peuvent nous tromper. Nos émotions peuvent orienter nos jugements. Nos idéologies peuvent filtrer les faits. Nos appartenances peuvent nous empêcher de voir ce qui dérange. À l’heure des fausses informations, des théories complotistes, des manipulations numériques et de l’intelligence artificielle, apprendre que l’on peut se tromper devient une compétence démocratique fondamentale.
Le deuxième savoir porte sur les principes d’une connaissance pertinente. Il ne suffit pas d’accumuler des informations. Il faut apprendre à les contextualiser, à relier les parties au tout et le tout aux parties. Nous formons souvent des spécialistes capables de maîtriser une parcelle du réel, mais incapables de comprendre les interactions entre les problèmes. Or, les grandes crises contemporaines ne respectent pas les frontières disciplinaires. Le climat concerne l’économie, la santé, l’agriculture, l’énergie, les villes, les migrations, la justice sociale et la gouvernance mondiale.
Le troisième savoir invite à enseigner la condition humaine. Morin nous rappelle que l’être humain est à la fois biologique, psychologique, social, culturel, historique et spirituel pour certains. Nous enseignons beaucoup de choses sur le monde, mais trop peu sur ce que signifie être humain : aimer, souffrir, espérer, mourir, appartenir, créer, se tromper, apprendre, vivre avec les autres. Une éducation qui oublie la condition humaine risque de produire des compétences sans sagesse.
Le quatrième savoir porte sur l’identité terrienne. Nous appartenons à des familles, à des peuples, à des cultures, à des nations. Mais nous appartenons aussi à une même Terre. Cette idée peut sembler évidente. Elle ne l’est pas dans nos pratiques. Le dérèglement climatique, les pandémies, les migrations, les guerres et les interdépendances économiques nous rappellent que l’humanité partage une même maison. Enseigner l’identité terrienne, ce n’est pas nier les patries. C’est comprendre que les patries elles-mêmes doivent apprendre à habiter une communauté de destin plus large.
Le cinquième savoir consiste à affronter les incertitudes. Pendant longtemps, l’éducation a parfois donné l’impression que savoir, c’était supprimer l’incertitude. Morin nous invite au contraire à comprendre que l’incertitude fait partie de la vie, de l’histoire, de la science, de la politique et de l’action. La pandémie de Covid-19, les crises économiques, les guerres, les ruptures technologiques et les bouleversements climatiques nous rappellent que l’avenir n’est jamais totalement programmable. Cela ne doit pas nous paralyser. Cela doit nous rendre plus lucides, plus souples et plus capables de corriger nos chemins.
Le sixième savoir est l’enseignement de la compréhension. Comprendre n’est pas excuser. Comprendre, c’est se donner les moyens de ne pas réduire l’autre à une caricature. C’est apprendre à écouter, à contextualiser, à reconnaître les peurs, les blessures, les intérêts et les représentations qui habitent les êtres humains. Dans des sociétés polarisées, où les réseaux sociaux encouragent souvent l’humiliation et l’anathème, enseigner la compréhension devient une urgence politique.
Le septième savoir est l’éthique du genre humain. Morin nous invite à penser ensemble trois dimensions : l’individu, la société et l’espèce humaine. Une bonne société ne doit pas écraser l’individu. Un individu libre ne doit pas détruire la société. Et aucune société ne peut ignorer le destin commun de l’humanité. Cette éthique du genre humain est peut-être l’une des grandes tâches du XXIe siècle : apprendre à concilier liberté personnelle, solidarité sociale et responsabilité planétaire.
Ces sept savoirs ne sont pas seulement des idées pour l’école. Ils sont un programme de civilisation. Ils nous disent que l’éducation ne doit pas seulement produire des diplômés. Elle doit former des êtres capables de comprendre, de dialoguer, de douter, de relier, d’agir et de vivre avec les autres.
La Voie : sortir de la simple dénonciation
Dans La Voie, Edgar Morin ne se contente pas de dire que le monde va mal. Il montre que les crises de notre temps sont enchevêtrées : crise écologique, crise économique, crise sociale, crise politique, crise de civilisation, crise de la pensée, crise de l’humanité elle-même. Mais il refuse le désespoir.
Il ne propose pas une solution unique. Il parle plutôt de voies multiples à relier : réforme de la pensée, réforme de l’éducation, réforme écologique, réforme économique, réforme politique, réforme sociale, réforme de la vie quotidienne. Cette approche est précieuse parce qu’elle évite deux pièges : le fatalisme et le simplisme.
Le fatalisme dit : tout est perdu. Le simplisme dit : il suffit de faire une seule chose. Morin nous invite à autre chose : identifier les initiatives, les expériences, les résistances créatrices, les innovations sociales, les formes de solidarité, les institutions apprenantes, les pratiques de sobriété, les pédagogies nouvelles, les économies plus humaines, les mouvements citoyens et les tentatives de démocratie vivante, puis apprendre à les relier.
C’est une idée très forte pour nos sociétés africaines. Nous avons souvent des initiatives admirables, mais dispersées : des écoles alternatives, des coopératives, des mouvements citoyens, des entrepreneurs sociaux, des associations de femmes, des jeunes innovateurs, des acteurs communautaires, des chercheurs, des artistes, des leaders religieux, des collectivités locales, des paysans, des soignants, des enseignants qui inventent déjà des morceaux de réponses.
Mais ces morceaux restent souvent isolés. La question n’est donc pas seulement : que faut-il inventer ? La question est aussi : comment relier ce qui existe déjà pour en faire une force historique ?

Cheminer vers l’essentiel : la profondeur d’une vie
Dans Cheminer vers l’essentiel, Edgar Morin apparaît aussi comme un homme de profondeur. Il ne pense pas seulement les systèmes, les crises et les civilisations. Il pense aussi l’existence, l’intériorité, l’imprévisible, la sagesse, la mort, la joie, la créativité et la difficulté d’apprendre à vivre.
Cette dimension est importante. Car il ne suffit pas de transformer les institutions si les êtres humains restent prisonniers de l’avidité, de la peur, de l’ego, de la haine, de la fermeture et de l’insensibilité. Il ne suffit pas de changer les structures si nous ne travaillons pas aussi sur notre manière d’être au monde.
Cela ne veut pas dire qu’il faut se réfugier dans une spiritualité qui abandonne les combats sociaux et politiques. Cela veut dire que toute transformation extérieure durable suppose aussi une transformation intérieure : apprendre à écouter, à douter, à aimer, à se décentrer, à résister à la brutalité, à habiter l’incertitude, à faire une place à la joie et à ne pas perdre le sens de l’humain dans les combats nécessaires.
Morin a beaucoup pensé la mort. Mais il ne l’a jamais pensée comme une négation de la vie. Il l’a pensée comme une dimension constitutive de la vie. La conscience de la mort nous rappelle que la vie est fragile, que le temps est limité, que les êtres que nous aimons ne sont pas éternels, que les civilisations elles-mêmes peuvent décliner, que les certitudes peuvent s’effondrer, que rien n’est définitivement acquis.
Mais cette conscience peut aussi nous rendre plus vivants. Elle peut nous aider à aimer davantage, à ne pas perdre notre vie dans le superficiel, à ne pas réduire l’existence à la consommation, à ne pas confondre réussite et accumulation, à ne pas oublier la joie, la tendresse, l’amitié, la gratitude, la beauté et la fraternité.
Il y avait chez Morin quelque chose de rare : une lucidité tragique qui ne détruisait pas l’espérance. Il voyait les périls. Mais il continuait à croire aux possibles.
Morin, la démocratie et l’intelligence collective
La pensée de Morin est aussi précieuse pour la démocratie. Non pas seulement la démocratie réduite au vote, aux institutions formelles ou aux compétitions électorales, mais la démocratie comme culture de la délibération, de la persuasion, de la contradiction féconde et de l’intelligence collective.
Une démocratie vivante ne peut pas fonctionner avec des citoyens enfermés dans des certitudes simplistes, des camps qui ne s’écoutent plus, des institutions qui n’apprennent pas et des élites qui méprisent la complexité du réel. Elle suppose des citoyens capables de douter sans renoncer, de débattre sans humilier, de s’opposer sans déshumaniser, de décider sans prétendre tout savoir.
C’est pourquoi la pensée complexe est aussi une pensée démocratique. Elle oblige à reconnaître que personne ne possède seul la totalité du réel. Elle oblige à écouter plusieurs points de vue, non pour tout relativiser, mais pour mieux comprendre. Elle oblige à construire des institutions qui mobilisent l’intelligence du plus grand nombre, au lieu de réduire la décision à quelques cercles fermés.
Dans ce sens, Morin parle fortement aux sociétés qui cherchent encore leur chemin vers une démocratie authentique. La démocratie ne peut pas être seulement une procédure. Elle doit devenir une méthode de production collective de lucidité.
Le rapport aux institutions : apprendre ou se fossiliser
Edgar Morin nous aide aussi à penser les institutions. Une institution peut protéger, transmettre, organiser, stabiliser et civiliser. Mais elle peut aussi bureaucratiser, rigidifier, étouffer, aveugler et reproduire les problèmes qu’elle prétend résoudre.
Une école peut former des esprits libres ou produire des répétiteurs. Un parti politique peut organiser la participation ou fabriquer l’obéissance. Une administration peut servir le public ou se protéger elle-même. Une organisation citoyenne peut libérer les énergies ou reproduire les logiques autoritaires qu’elle combat.
La question n’est donc pas seulement : quelles institutions voulons-nous ? La question est aussi : comment rendre nos institutions capables d’apprendre ?
Une institution vivante doit pouvoir écouter, corriger, évaluer, dialoguer, intégrer des savoirs différents, accueillir la critique et se transformer. Une institution qui ne doute jamais d’elle-même devient dangereuse.

Le rapport aux injustices : l’indignation ne suffit pas
Edgar Morin n’était pas indifférent aux injustices. Mais il savait que l’indignation ne suffit pas. L’indignation peut réveiller, mettre en mouvement et rendre visible ce qui était caché. Mais elle ne remplace ni l’analyse, ni l’organisation, ni la stratégie, ni la méthode.
Dans nos sociétés, nous avons souvent des colères justes : colère contre la pauvreté, contre l’arbitraire, contre l’humiliation, contre la corruption, contre les inégalités, contre les violences institutionnelles, contre les confiscations démocratiques. Mais la colère, si elle n’est pas pensée, peut devenir une énergie sans direction.
Morin nous apprend qu’il faut comprendre les systèmes qui produisent l’injustice : les intérêts, les croyances, les institutions, les habitudes, les peurs, les dépendances, les imaginaires et les rapports de force.
Une cause juste a besoin d’une intelligence juste.
Pourquoi Morin parle fortement à notre temps
Notre époque rend Edgar Morin encore plus nécessaire. Nous vivons dans un monde où les crises se répondent : dérèglement climatique, guerres, migrations, pandémies, inégalités, fragilités démocratiques, polarisation numérique, intelligence artificielle, solitude, perte de sens et défiance envers les institutions.
Nous avons plus d’informations que jamais, mais pas forcément plus de compréhension. Nous avons plus de connexions techniques, mais pas forcément plus de reliance humaine. Nous avons plus d’experts, mais pas forcément plus de sagesse collective. Nous avons plus de discours sur l’humanité, mais pas toujours plus d’humanité dans nos actes.
Le problème majeur de notre temps n’est peut-être pas seulement économique, écologique ou politique. Il est aussi un problème de pensée. Nous continuons trop souvent à aborder un monde complexe avec des outils intellectuels conçus pour simplifier, séparer, classer et réduire.
C’est pourquoi la pensée de Morin n’est pas seulement une pensée à admirer. C’est une pensée à pratiquer.
Leçons clés pour les militants, les dirigeants, les éducateurs et les citoyens
1. Penser contre les slogans. Les slogans peuvent mobiliser, mais ils peuvent aussi appauvrir la pensée. Un peuple qui veut se libérer doit apprendre à penser plus loin que les formules.
2. Relier avant de trancher. Avant de décider, il faut comprendre les liens. Beaucoup de mauvaises décisions viennent d’une bonne intention enfermée dans une mauvaise compréhension.
3. Accepter l’incertitude sans renoncer à l’action. L’incertitude n’est pas une excuse pour l’inaction. Elle est une invitation à agir avec lucidité, prudence, souplesse et capacité de correction.
4. Construire des institutions apprenantes. Une organisation qui ne sait pas apprendre finit par répéter ses erreurs. Une institution qui refuse la critique finit par perdre sa capacité de servir.
5. Se méfier des causes justes sans méthode juste. Une cause juste peut être affaiblie par de mauvaises méthodes. La transformation demande de la passion, mais aussi de la discipline, de l’écoute, de la stratégie et de la pensée.
6. Faire de l’éducation une priorité civilisationnelle. L’éducation ne doit pas seulement produire des diplômés. Elle doit produire des êtres capables de comprendre, de dialoguer, de douter, de relier, d’agir et de vivre avec les autres.
7. Chercher l’essentiel. Dans un monde saturé de bruit, de vitesse, de distractions et d’urgences, chercher l’essentiel devient un acte de résistance. L’essentiel, c’est ce qui nous rend plus humains.
Le véritable hommage
Je n’ai jamais rencontré Edgar Morin. Pourtant, comme des millions de personnes à travers le monde, j’ai parfois eu l’impression de cheminer à ses côtés. Non parce qu’il nous disait quoi penser, mais parce qu’il nous apprenait à penser.
Le plus grand hommage que nous puissions lui rendre n’est donc pas de le célébrer, de multiplier les citations ou de reprendre quelques concepts devenus populaires. Le véritable hommage consiste à prendre au sérieux sa méthode : accepter la complexité du réel, apprendre à relier, reconnaître nos erreurs, développer des institutions capables d’apprendre, construire des formes d’action plus intelligentes, cultiver le dialogue plutôt que l’anathème, préférer la lucidité au confort des certitudes.
Car le drame des figures comme Edgar Morin est souvent le même. Elles sont admirées, célébrées, citées. Leurs idées sont reprises. Mais leur démarche est rarement suivie jusqu’au bout.
On célèbre la pensée complexe tout en continuant à penser simplement. On parle de dialogue tout en continuant à caricaturer ses adversaires. On invoque l’intelligence collective tout en reproduisant des organisations qui étouffent la diversité des points de vue. On rend hommage aux grands penseurs sans accepter les transformations qu’ils exigent de nous.
C’est pourtant là que commence la véritable fidélité à leur héritage. Non pas dans les éloges que nous leur adressons, mais dans les changements que nous acceptons d’opérer dans notre manière de penser, d’apprendre, d’agir, de diriger, de militer, d’aimer et d’habiter le monde.
Par Franck Essi
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Références pour aller plus loin
- Edgar Morin, Autocritique, Seuil.
- Edgar Morin, L’Homme et la Mort, Seuil.
- Edgar Morin, Le Cinéma ou l’Homme imaginaire, Minuit.
- Edgar Morin, Commune en France : la métamorphose de Plozévet, Fayard.
- Edgar Morin, La Méthode, Seuil.
- Edgar Morin, Terre-Patrie, Seuil.
- Edgar Morin, Les Sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur, UNESCO / Seuil : https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000117740_fre
- Edgar Morin, La Voie. Pour l’avenir de l’humanité, Fayard : https://www.fayard.fr/livre/la-voie-9782213655604/
- Edgar Morin et Marc de Smedt, Cheminer vers l’essentiel, Albin Michel.
- CNRS, “The long intellectual journey of Edgar Morin” : https://news.cnrs.fr/articles/the-long-intellectual-journey-of-edgar-morin
- UNESCO, “Edgar Morin : enseigner la complexité” : https://www.unesco.org/fr/articles/edgar-morin-enseigner-la-complexite
- Réseau Intelligence de la Complexité, ressources sur Edgar Morin : https://www.intelligence-complexite.org