Par Franck Essi, 10 juillet 2026

Il y a des crises qui se voient immédiatement.
On voit les routes abîmées. On voit les écoles délabrées. On voit les hôpitaux sans équipements. On voit les administrations lentes. On voit les institutions affaiblies. On voit la pauvreté. On voit la violence. On voit la peur. On voit la colère.
Mais il y a des crises plus profondes, plus silencieuses, plus dangereuses.
Ce sont les crises qui commencent dans les esprits, dans les habitudes, dans les petites phrases de tous les jours, dans les arrangements que l’on finit par trouver normaux.
Quand un concours est truqué et que l’on dit : « C’est comme ça ici », ce n’est pas seulement un concours qui est abîmé. C’est l’idée de justice qui recule.
Quand une personne compétente est écartée parce qu’elle n’a pas le bon nom, le bon réseau, le bon parrain ou la bonne appartenance, ce n’est pas seulement une carrière qui est brisée. C’est le mérite qui est humilié.
Quand un citoyen doit payer pour obtenir un service auquel il a droit, ce n’est pas seulement une petite corruption. C’est l’État qui cesse d’être au service du public.
Quand un responsable viole les règles et que ses proches disent : « Il faut comprendre, les autres font pire », ce n’est pas seulement une faute que l’on excuse. C’est une norme collective que l’on détruit.
C’est de cela qu’il est question ici.
Les principes, les valeurs, les normes et les standards ne sont pas des parures inutiles du discours public. Ils ne sont pas des mots que l’on place dans les constitutions, les chartes, les lois, les discours officiels ou les plans stratégiques pour faire sérieux.
Ils sont ce qui permet à une société de ne pas se transformer progressivement en jungle.
Une société qui renonce à ses principes ne devient pas plus réaliste. Elle devient plus fragile.
Une organisation qui méprise ses normes ne devient pas plus efficace. Elle devient plus arbitraire.
Un État qui piétine ses standards ne devient pas plus souverain. Il devient plus brutal, plus opaque, plus injuste et, tôt ou tard, plus faible.
Ce que nous banalisons finit par nous gouverner
Très souvent, dans les discussions que je peux avoir avec des personnes se présentant comme éclairées, je suis frappé par deux choses.
La première, c’est l’ignorance profonde de certains principes, valeurs, normes et standards pourtant inscrits dans nos textes, présents dans nos traditions ou admis depuis longtemps comme des repères nécessaires à la vie commune.
La seconde, plus grave encore, c’est que lorsque ces éléments sont connus, beaucoup les considèrent comme secondaires.
On entend alors des phrases devenues presque banales :
- « Il faut être réaliste. »
- « Ici, ça ne marche pas comme ça. »
- « Les principes sont bons pour les discours. »
- « On ne dirige pas avec des valeurs. »
- « Les règles sont faites pour être contournées. »
- « Il faut savoir s’adapter. »
Ces phrases peuvent sembler intelligentes. Elles peuvent même donner l’impression d’une certaine maturité. Comme si celui qui les prononce connaissait mieux la vie que les autres. Comme s’il était moins naïf. Comme s’il avait compris ce que les idéalistes n’auraient pas encore compris.
Pourtant, très souvent, ce que l’on appelle réalisme n’est que la politesse du renoncement. Ce que l’on appelle pragmatisme est parfois l’acceptation progressive de l’inacceptable. Ce que l’on appelle adaptation est parfois une manière de se coucher devant le désordre, puis de s’étonner que le désordre gagne toute la société.
Le problème est là.
Les sociétés ne s’effondrent pas toujours brutalement. Elles peuvent aussi se défaire lentement, par de petites concessions répétées. Un mensonge accepté aujourd’hui. Une injustice excusée demain. Une règle contournée après-demain. Un abus défendu parce qu’il vient de notre camp. Une médiocrité promue parce qu’elle est loyale. Une compétence écartée parce qu’elle dérange.
Puis, un jour, on découvre que plus personne ne croit à la parole publique, que plus personne ne fait confiance aux institutions, que plus personne ne respecte les règles, que plus personne ne s’étonne vraiment de l’injustice.
Et nous faisons semblant d’être surpris.
De quoi parlons-nous exactement ?
Il faut prendre le temps de clarifier les mots, parce que beaucoup de confusions viennent du fait que nous utilisons des notions proches comme si elles étaient identiques.
Une valeur dit ce qu’une société, une famille, une organisation ou une communauté considère comme important, noble, souhaitable et digne d’être transmis. L’honnêteté, la solidarité, le courage, la vérité, la loyauté, le respect de la parole donnée, la protection des plus faibles ou le sens de l’honneur sont des valeurs. Elles disent ce que nous admirons, ce que nous voulons cultiver, ce que nous aimerions voir vivre dans les comportements humains.
Un principe, lui, va plus loin dans l’organisation de l’action. Il transforme une valeur en orientation fondamentale. Il dit ce qui doit guider les décisions, limiter le pouvoir, protéger les personnes et structurer la vie collective.
Par exemple, la justice peut être une valeur ; mais lorsque l’on affirme que tous les citoyens doivent être égaux devant la loi, on formule un principe.
La solidarité peut être une valeur ; mais lorsque l’on affirme qu’une société doit protéger les plus vulnérables, on formule un principe.
La vérité peut être une valeur ; mais lorsque l’on affirme que les responsables publics doivent rendre compte de manière transparente, on formule un principe.
On pourrait donc dire simplement que les valeurs inspirent la vie morale d’une société, tandis que les principes orientent et encadrent l’action. Les valeurs disent ce que nous jugeons digne. Les principes disent ce que nous devons respecter pour que cette dignité ne reste pas un simple souhait.
Une norme, ensuite, traduit un principe en règle concrète de comportement. Si l’égalité devant la loi est un principe, alors la norme dira qu’un dossier ne doit pas être traité différemment selon que la personne est riche, pauvre, proche du pouvoir ou sans relation. Si la redevabilité est un principe, alors la norme dira qu’un responsable doit produire des rapports, justifier l’utilisation des ressources et répondre de ses actes.
Un standard, enfin, fixe un niveau minimal d’exigence, de qualité ou de sérieux. Il permet de dire qu’une élection ne doit pas seulement être organisée, mais respecter des conditions minimales de transparence, d’équité et de crédibilité. Il permet de dire qu’une école ne doit pas seulement exister comme bâtiment, mais permettre un apprentissage réel. Il permet de dire qu’un hôpital ne doit pas seulement porter le nom d’hôpital, mais garantir un minimum d’accueil, d’hygiène, de sécurité et de dignité aux patients.
Ces quatre éléments se tiennent donc dans une chaîne simple : les valeurs donnent l’âme, les principes donnent la direction, les normes organisent les comportements et les standards fixent le niveau d’exigence.
Sans valeurs, une société perd son âme.
Sans principes, elle perd sa direction.
Sans normes, elle perd ses règles de vie commune.
Sans standards, elle perd le sens de l’exigence minimale.

Ces repères ne sont pas étrangers à nos sociétés africaines
Il faut le rappeler clairement : les principes, les valeurs, les normes et les standards ne sont pas des inventions étrangères imposées à des sociétés africaines qui n’auraient connu que le désordre, l’arbitraire ou l’informel.
C’est faux.
Bien sûr, il ne faut pas idéaliser nos traditions. Nos sociétés anciennes ont eu leurs grandeurs, mais aussi leurs limites, leurs injustices, leurs violences et leurs contradictions.
Mais il serait faux de croire que l’exigence de régulation, de responsabilité, de parole donnée, de respect des équilibres sociaux, de médiation et de protection de la communauté serait étrangère à notre histoire.
Dans beaucoup de sociétés africaines, la parole donnée engageait la personne. L’autorité n’était pas censée être seulement un privilège, mais aussi une responsabilité. Le chef ne devait pas seulement commander. Il devait protéger, arbitrer, écouter, préserver certains équilibres. La palabre, lorsqu’elle était fidèle à son esprit profond, n’était pas une simple perte de temps. Elle était une manière de rechercher la réparation, l’apaisement et la continuité du lien social.
Il y avait aussi, dans nos proverbes et dans nos pratiques communautaires, une idée forte : l’individu ne peut pas tout faire au nom de ses seuls intérêts sans finir par blesser la communauté. Celui qui détient une autorité doit faire attention à ce que son pouvoir produit sur les autres.
Nos traditions ne nous disent donc pas que tout était parfait avant. Elles nous rappellent seulement qu’aucune société ne peut vivre longtemps sans repères, sans limites, sans devoirs, sans règles et sans idée du juste.
Ce que nous appelons aujourd’hui “droits” ou “principes” a souvent coûté très cher
Nous oublions trop facilement que beaucoup de choses qui nous semblent évidentes aujourd’hui ne l’ont pas toujours été.
L’idée qu’un être humain ne doit pas être réduit en esclavage a coûté des siècles de souffrances, de résistances, de révoltes, de campagnes intellectuelles et de combats politiques. Avant que la dignité humaine soit proclamée comme principe, des millions de vies ont été broyées, des familles ont été arrachées à leurs terres, des peuples ont été déshumanisés et des résistants ont payé de leur vie le refus d’être traités comme des choses.
L’idée qu’un peuple doit pouvoir participer à la détermination de son destin a coûté cher. Les luttes anticoloniales n’ont pas été de simples débats d’idées. Elles ont été faites d’emprisonnements, d’exils, de morts, de familles brisées, de militants surveillés, de leaders humiliés, de peuples réprimés. Ceux qui se sont battus pour l’indépendance n’ont pas seulement voulu changer de drapeau. Ils ont porté un principe : un peuple ne doit pas être gouverné éternellement contre sa volonté.
Les droits des travailleurs n’ont pas non plus été offerts par gentillesse. Les congés, la limitation du temps de travail, la sécurité au travail, le droit de revendiquer, l’idée de salaire digne, la protection contre certains abus ont été obtenus par des luttes longues, des grèves, des sanctions, des licenciements, des répressions et des sacrifices familiaux. Lorsque quelqu’un méprise aujourd’hui les normes du travail au nom de l’efficacité, il oublie souvent que ces normes sont nées de la souffrance de personnes que l’on traitait presque comme des machines.
Il en est de même pour les droits des femmes. Rien n’a été simple. Il a fallu des générations de courage pour que des femmes puissent aller à l’école, hériter, travailler, voter, parler en public, participer aux décisions, refuser certaines violences, exister autrement que dans le rôle que d’autres avaient décidé pour elles. Là aussi, des vies ont été marquées par des humiliations, des ruptures, des résistances silencieuses, des combats familiaux, sociaux et politiques.
Il faut donc faire attention.
Ce que certains appellent aujourd’hui des “détails”, des “formalités”, des “principes abstraits” ou des “exigences inutiles” représente parfois le résultat de siècles de luttes.
Ce qui a été obtenu de haute lutte peut être perdu par négligence, par cynisme, par peur, par fatigue ou par complicité.
Le faux réalisme : quand le renoncement se déguise en intelligence
Il existe un faux réalisme qui détruit les sociétés de l’intérieur.
Il consiste à dire : puisque les règles sont violées, violons-les aussi. Puisque les autres trichent, trichons mieux qu’eux. Puisque la corruption existe, cherchons notre part. Puisque les institutions sont faibles, utilisons les réseaux. Puisque les puissants mentent, mentons à notre niveau. Puisque l’injustice est partout, essayons au moins d’être du côté de ceux qui en profitent.
Cette manière de penser peut sembler pratique. Mais en réalité, elle ne répare rien. Elle aggrave tout.
Elle transforme progressivement des citoyens blessés par le désordre en petits agents du désordre. Elle transforme des victimes potentielles de l’injustice en complices ordinaires de l’injustice. Elle transforme les organisations en espaces de ruse. Elle transforme les institutions en façades. Elle transforme les peuples en foules fatiguées, méfiantes et désabusées.
Nous connaissons tous des exemples simples.
On veut inscrire son enfant dans une école, mais on cherche d’abord qui appeler. On veut obtenir un document administratif, mais on demande qui peut “suivre” le dossier. On veut gagner un marché, mais on s’intéresse moins à la qualité de l’offre qu’à la personne qui peut influencer la décision. On veut être promu, mais on investit davantage dans la loyauté personnelle que dans la compétence. On veut que le pays change, mais on reproduit à notre petit niveau les pratiques que nous dénonçons chez les autres.
C’est ici que l’inconséquence devient flagrante.
On ne peut pas renoncer chaque jour aux principes et s’étonner ensuite que la société s’effondre.
On ne peut pas banaliser la corruption et se plaindre de la pauvreté. On ne peut pas mépriser la vérité et se plaindre de la désinformation. On ne peut pas humilier les règles et se plaindre de l’arbitraire. On ne peut pas ridiculiser la compétence et se plaindre de la médiocrité. On ne peut pas détruire l’école et s’étonner de l’ignorance. On ne peut pas affaiblir les institutions et s’étonner que les individus les plus forts, les plus riches, les mieux armés ou les mieux connectés prennent toute la place.
C’est pourtant ce que nous faisons trop souvent.
Nous voulons les fruits de la cohésion sociale sans accepter les exigences de la cohésion sociale. Nous voulons la paix sans justice. Le développement sans intégrité. L’efficacité sans standards. La confiance sans vérité. Des institutions fortes sans règles fortes. Des États respectés sans dirigeants respectables.
Cela ne peut pas marcher durablement.
Proclamer ne suffit pas, mais renoncer est pire
Il faut être lucide.
Nous savons que beaucoup de principes sont proclamés sans être appliqués. Nous savons que des dirigeants parlent de justice tout en organisant l’injustice. Ils parlent de démocratie tout en confisquant le pouvoir. Ils parlent de transparence tout en protégeant l’opacité. Ils parlent d’État de droit tout en gouvernant par la peur. Ils parlent de mérite tout en promouvant des personnes médiocres mais loyales. Ils parlent de souveraineté tout en livrant leurs peuples à des intérêts extérieurs.
Nous savons tout cela.
Mais justement, si ceux qui proclament les principes sans les appliquer ont déjà produit tant de dégâts, que penser de ceux qui expliquent désormais qu’il ne faut même plus s’encombrer de ces principes ?
La proclamation hypocrite est grave. Mais le renoncement assumé est plus grave encore.
Celui qui ment en invoquant la vérité reconnaît encore que la vérité compte. Celui qui viole la justice en parlant de justice reconnaît encore que la justice demeure une référence. Celui qui confisque la démocratie en parlant de démocratie reconnaît encore que la démocratie reste désirable.
Mais celui qui affirme ouvertement que tout cela ne compte plus prépare une société sans boussole. Une société où il ne reste plus que la force, l’argent, la peur, la ruse, l’appartenance au bon réseau et la capacité de nuisance.
Une telle société peut survivre pendant un temps. Elle peut même donner l’impression de fonctionner. Mais elle se détruit lentement, parce qu’elle devient incapable de produire la confiance, de protéger les faibles, de retenir les talents, de respecter les honnêtes, de corriger ses erreurs et de transmettre autre chose que la débrouillardise prédatrice aux générations suivantes.
Les institutions existent pour transformer les principes en pratiques
Une institution ne sert pas seulement à abriter des bureaux, des titres, des véhicules, des cachets, des budgets, des cérémonies et des organigrammes.
Une institution sérieuse sert à transformer les principes en règles, les règles en pratiques, les pratiques en habitudes, et les habitudes en culture.
C’est cela qui permet de limiter les caprices des individus.
Une institution sérieuse permet de dire au chef : vous ne pouvez pas tout faire. Elle permet de dire au riche : vous ne pouvez pas tout acheter. Elle permet de dire au puissant : vous ne pouvez pas tout écraser. Elle permet de dire au militant : la cause ne justifie pas tout. Elle permet de dire au fonctionnaire : le poste ne vous appartient pas. Elle permet de dire au citoyen : la liberté implique aussi la responsabilité.
Dans une famille, cela commence parfois très simplement : ne pas toujours donner raison à l’enfant qui crie le plus fort. Dans une école, cela commence par refuser d’acheter les notes ou de banaliser la tricherie. Dans une entreprise, cela commence par promouvoir le travail sérieux plutôt que la flatterie. Dans un parti politique, cela commence par distinguer la discipline de la servilité. Dans un État, cela commence par refuser que la loi soit dure pour les adversaires et souple pour les amis.
C’est dans ces choses concrètes que les principes vivent ou meurent.
Le sens noble de l’Histoire : approfondir, pas régresser
Le sens de l’Histoire n’est pas automatique.
Il ne faut pas croire naïvement que l’humanité avance toujours vers plus de justice, plus de liberté, plus de vérité et plus de dignité. L’Histoire peut avancer, mais elle peut aussi reculer. Des sociétés peuvent se civiliser davantage, mais elles peuvent aussi se brutaliser. Des peuples peuvent s’élever, mais ils peuvent aussi être entraînés vers la peur, la haine, le mensonge, l’obéissance servile et la violence.
Mais le sens noble de l’Histoire, tel que je le comprends, consiste à tendre constamment vers une meilleure réalisation des principes qui rendent la vie humaine plus digne.
Il consiste à faire reculer l’arbitraire, à limiter la violence des puissants, à protéger les faibles, à élargir les droits, à renforcer les devoirs, à rendre le pouvoir plus responsable, les institutions plus justes et les sociétés plus capables de se regarder en face.
Cela ne veut pas dire que les principes, les valeurs, les normes et les standards ne peuvent jamais être revus. Ils peuvent être révisés, précisés, contextualisés, élargis. Mais ils ne doivent pas être révisés dans le sens du recul. Ils ne doivent pas servir à justifier l’injustice, à banaliser l’arbitraire, à affaiblir la dignité humaine ou à donner une couverture intellectuelle au cynisme.
Une révision juste approfondit l’exigence. Une régression maquillée affaiblit l’exigence. Ce n’est pas la même chose.

Étudier, appliquer, reconnaître les écarts et persévérer
Il ne suffit pas de dire que les principes, les valeurs, les normes et les standards sont importants. Il faut aussi apprendre à les connaître, à les comprendre, à les situer dans leur histoire, à les confronter à nos réalités et à chercher constamment les voies et moyens de les appliquer.
La première exigence est d’étudier ce qui existe.
Beaucoup de personnes parlent de l’État, de la démocratie, de la justice, de la bonne gouvernance, de la citoyenneté, de l’éthique, de la transparence, de la redevabilité ou du bien commun sans avoir jamais pris le temps de lire les textes qui organisent ces notions. Nous avons des constitutions, des lois, des règlements, des chartes, des codes de conduite, des traditions, des engagements internationaux, des règles professionnelles, des normes communautaires, des standards administratifs et institutionnels. Ils peuvent être insuffisants. Ils peuvent être imparfaits. Ils peuvent être mal appliqués. Mais on ne peut pas sérieusement prétendre les défendre, les critiquer, les améliorer ou les appliquer sans d’abord les connaître.
Il faut donc lire. Étudier. Comparer. Discuter. Comprendre. Traduire dans un langage accessible ce que les textes disent souvent dans un langage difficile. Faire descendre les grands principes dans la vie réelle des citoyens, des familles, des administrations, des organisations, des communautés et des États.
La deuxième exigence est de réfléchir constamment aux voies et moyens de les appliquer. Parce qu’il ne suffit pas de proclamer l’égalité devant la loi. Il faut se demander comment elle devient réelle devant un guichet administratif, dans un commissariat, dans un tribunal, dans un concours, dans une école, dans un hôpital ou dans l’accès à un marché public. Il ne suffit pas de dire que l’on croit au mérite. Il faut se demander comment on recrute, comment on promeut, comment on évalue, comment on sanctionne. Il ne suffit pas de dire que l’on croit à la transparence. Il faut se demander comment l’information circule, qui y a accès, dans quels délais, sous quelle forme et avec quelles conséquences.
C’est là que commence le travail sérieux.
Un principe n’est pas réellement respecté parce qu’il est écrit quelque part. Il commence à vivre lorsqu’une société se demande patiemment : qu’est-ce que cela signifie concrètement dans nos décisions, nos procédures, nos comportements, nos arbitrages et nos pratiques quotidiennes ?
La troisième exigence est d’admettre lucidement les écarts sans en faire des prétextes au renoncement.
Il peut arriver qu’un gouvernement n’arrive pas encore à garantir pleinement la justice, la transparence, l’efficacité ou l’égalité de traitement. Il peut arriver qu’une communauté n’arrive pas encore à faire vivre l’inclusion, l’écoute, la solidarité ou le respect de tous. Il peut arriver qu’une organisation n’arrive pas encore à appliquer parfaitement ses propres valeurs. Il peut arriver qu’un individu n’arrive pas toujours à être à la hauteur des principes qu’il proclame.
Cela doit être reconnu.
Mais reconnaître un écart n’est pas la même chose que l’accepter définitivement. Reconnaître une difficulté n’est pas la même chose que s’y installer. Reconnaître que l’on n’y arrive pas encore n’est pas la même chose que décider que cela ne compte plus.
Une société sérieuse n’est pas une société qui applique parfaitement tous ses principes du jour au lendemain. C’est une société qui refuse de transformer ses échecs en fatalité, ses retards en doctrine, ses faiblesses en culture et ses renoncements en réalisme.
La quatrième exigence est donc de persévérer.
Persévérer, c’est revenir sans cesse à la question : comment faire mieux ? Comment réduire l’écart entre ce que nous proclamons et ce que nous pratiquons ? Comment transformer une valeur en comportement ? Comment transformer un principe en règle ? Comment transformer une règle en habitude ? Comment transformer une habitude en culture collective ?
Pour un gouvernement qui gère un État, cela signifie qu’il ne suffit pas de proclamer l’État de droit, la bonne gouvernance, la justice sociale ou la souveraineté nationale. Il faut organiser les institutions, les budgets, les politiques publiques, les contrôles, les sanctions et les mécanismes de redevabilité dans ce sens. Gouverner sérieusement, ce n’est pas seulement décider. C’est créer les conditions pour que les principes proclamés deviennent progressivement des expériences vécues par les citoyens.
Pour une communauté, cela signifie qu’il ne suffit pas de parler de solidarité, de respect des anciens, de protection des plus faibles ou d’unité. Il faut se demander comment les conflits sont réglés, comment les plus vulnérables sont traités, comment la parole circule, comment les abus sont corrigés et comment les responsabilités sont partagées. Une communauté qui protège toujours les puissants et demande toujours aux faibles de se taire finit par détruire elle-même les valeurs qu’elle prétend défendre.
Pour une organisation, cela signifie qu’il ne suffit pas d’afficher des valeurs sur un mur, dans un document stratégique ou sur un site internet. Il faut regarder comment les personnes sont recrutées, comment les décisions sont prises, comment l’argent est géré, comment les conflits sont traités, comment les erreurs sont reconnues, comment les responsables rendent compte et comment les personnes sont respectées au quotidien. Une organisation ne vaut pas par les valeurs qu’elle proclame, mais par les pratiques qu’elle installe.
Pour les individus, cela signifie qu’il ne suffit pas de dénoncer les dérives de la société, de l’État, des dirigeants, des partis politiques, des administrations ou des autres citoyens. Il faut aussi regarder ce que nous faisons, à notre niveau, avec la vérité, l’argent, la parole donnée, la loyauté, le mérite, la justice, le pouvoir, la responsabilité et le bien commun. Personne ne transforme seul une société. Mais chacun peut, à son niveau, cesser de nourrir ce qu’il dénonce.
Au fond, faire vivre les principes, les valeurs, les normes et les standards suppose une discipline collective simple mais exigeante :
- étudier ce qui existe ;
- comprendre le sens de ce qui est proclamé ;
- identifier les écarts entre les textes, les discours et les pratiques ;
- chercher les voies concrètes d’application ;
- reconnaître les difficultés sans renoncer ;
- corriger patiemment ;
- persévérer dans le sens d’un approfondissement de l’exigence.
C’est ainsi que les sociétés avancent réellement.
Non pas parce qu’elles deviennent parfaites.
Mais parce qu’elles refusent de faire de leurs imperfections une excuse pour abandonner ce qui les élève.
Mon intime conviction
Mon intime conviction est que rien de durable ne peut se construire contre les principes.
Le réalisme véritable ne consiste pas à abandonner les principes. Il consiste à construire les conditions concrètes de leur application. Le pragmatisme véritable ne consiste pas à piétiner les valeurs. Il consiste à trouver les moyens politiques, institutionnels, culturels, pédagogiques et sociaux de les faire vivre. La maturité véritable ne consiste pas à rire des normes. Elle consiste à comprendre qu’elles protègent les faibles contre l’arbitraire des forts, les institutions contre les caprices des individus et les sociétés contre leur propre désordre.
Les principes ne garantissent pas automatiquement la justice. Mais leur abandon garantit presque toujours l’arbitraire. Les valeurs ne suffisent pas à transformer une société. Mais une société qui n’a plus de valeurs communes devient vite un marché brutal d’intérêts concurrents. Les normes ne règlent pas tout. Mais sans normes, la force prend la place du droit. Les standards ne créent pas seuls l’excellence. Mais sans standards, la médiocrité devient progressivement acceptable.
Nous devons donc faire attention à ce que nous banalisons, parce que ce que nous banalisons finit par nous gouverner. Nous devons faire attention à ce que nous appelons réalisme, parce qu’il arrive que le réalisme soit seulement le nom poli de notre renoncement. Nous devons faire attention à ce que nous acceptons au nom de la prudence, de la loyauté, de l’appartenance, de la survie ou de l’efficacité immédiate.
À force d’accepter l’inacceptable, une société finit par ne plus savoir ce qui devrait encore la scandaliser.
Le combat n’est donc pas de choisir entre les principes et la réalité. Le combat est de transformer la réalité pour qu’elle soit de plus en plus conforme aux principes qui rendent la vie humaine digne, la société vivable et l’État respectable.
C’est cela, à mon avis, le sens noble de l’Histoire : non pas une marche automatique vers le progrès, mais un effort permanent pour que l’humanité ne renonce pas à ce qui l’élève.
Par Franck Essi
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