Pourquoi nous devons entretenir l’esprit de conquête et le sentiment d’urgence
Par Franck Essi
Depuis plusieurs années, je participe, comme beaucoup d’autres, à des commémorations consacrées à des figures, des événements ou des périodes importantes de nos luttes politiques et sociales. Je crois à leur importance. Elles permettent de maintenir vivante notre mémoire collective, de transmettre des repères aux nouvelles générations et parfois de redécouvrir des femmes et des hommes dont le courage, les idées et les sacrifices continuent de nous éclairer.
Je crois d’ailleurs qu’un peuple qui oublie son histoire s’affaiblit. Une génération qui ignore les combats qui ont précédé les siens comprend moins bien les libertés dont elle bénéficie, les injustices qui persistent et les raisons pour lesquelles certains engagements restent nécessaires. Nous devons donc continuer à raconter, à transmettre, à honorer et à apprendre.
Mais une question me revient de plus en plus souvent : que faisons-nous de cette mémoire une fois les cérémonies terminées ?
Le problème n’est pas que nous commémorions. Le problème commence lorsque la commémoration devient progressivement un substitut à la construction des victoires suivantes. Lorsque nous devenons plus à l’aise pour raconter les grandes luttes d’hier que pour penser celles d’aujourd’hui. Lorsque nous connaissons mieux les noms, les discours et les batailles de nos prédécesseurs que les attentes, les frustrations et les aspirations de celles et ceux que nous voulons mobiliser aujourd’hui.
C’est à ce moment-là qu’une mémoire pourtant nécessaire peut finir par nous enfermer.
Quand la mémoire ne nous met plus suffisamment en mouvement
Dans de nombreux espaces militants ou progressistes, il arrive qu’avec le temps l’énergie de transformation cède progressivement la place à une logique de conservation. On protège les symboles, on veille à l’orthodoxie, on répète les références historiques et on rappelle constamment les sacrifices consentis par les générations précédentes.
Tout cela peut être utile. Mais cela ne suffit pas.
Une organisation peut être très fidèle à son histoire et devenir progressivement moins capable d’agir sur son époque. Elle peut continuer à tenir des réunions, publier des communiqués, organiser des anniversaires et rappeler ses grandes heures tout en perdant du terrain dans la société. Elle peut aussi se retrouver à parler principalement à celles et ceux qui pensent déjà comme elle, pendant que de nouvelles générations, de nouveaux codes, de nouvelles préoccupations et de nouveaux espaces d’influence se développent ailleurs.
C’est ainsi que nous pouvons, parfois sans nous en rendre compte, devenir des gardiens du temple. Nous protégeons l’héritage, mais nous construisons moins. Nous connaissons parfaitement ce qui a été fait, mais nous sommes moins certains de ce que nous voulons obtenir maintenant. Nous défendons la mémoire de combats qui furent autrefois des mouvements vivants, inventifs et conquérants, mais nous risquons de les transformer en traditions figées.
Cette interrogation ne concerne évidemment pas seulement les autres. Elle me concerne aussi. Elle concerne les organisations auxquelles j’appartiens et, plus largement, toutes les personnes engagées dans une volonté de transformation sociale ou politique. Nous pouvons tous, avec le temps, finir par protéger davantage nos habitudes que notre capacité à produire du changement.
Être fidèle ne signifie pas reproduire
Nous confondons parfois la fidélité aux anciens avec la répétition de leurs méthodes.
Pourtant, celles et ceux que nous célébrons aujourd’hui n’ont pas seulement été fidèles à un héritage. Ils ont souvent été capables de comprendre leur propre époque, d’inventer de nouvelles formes d’organisation, de prendre des risques et de chercher les moyens d’élargir leur influence. Ils ont produit des idées adaptées à leur contexte, mobilisé les outils dont ils disposaient et construit des rapports de force nouveaux.
Être fidèle à leur héritage ne signifie donc pas nécessairement reproduire ce qu’ils ont fait. Cela signifie aussi essayer de comprendre ce qui, dans leur attitude, peut nous inspirer aujourd’hui : leur courage, leur capacité d’organisation, leur volonté d’apprendre, leur faculté d’adaptation, leur refus de considérer l’ordre existant comme une fatalité.
Il faut donc distinguer les principes que nous voulons préserver des méthodes que nous devons être capables de faire évoluer. Les valeurs peuvent rester les mêmes alors que les outils, les stratégies, les publics et les formes d’engagement changent profondément.
Deux dynamiques à entretenir : conquête et urgence
Cette réflexion me conduit à deux dynamiques que je crois essentielles pour toute personne ou organisation qui veut contribuer à transformer la société : l’esprit de conquête et le sentiment d’urgence.
Ces deux notions peuvent facilement être mal comprises.
L’esprit de conquête n’est pas la volonté d’écraser ou de dominer les autres. Il désigne plutôt la volonté de faire progresser une cause dans la société, d’élargir son influence, de convaincre de nouvelles personnes, de gagner de nouveaux espaces et de construire progressivement une capacité réelle de transformation.
Le sentiment d’urgence, lui, ne signifie pas vivre dans la précipitation ou dans l’agitation permanente. Il signifie comprendre que le temps compte, que l’inaction a des conséquences, et que certaines crises deviennent plus difficiles à résoudre à mesure qu’elles durent.
Ces deux dynamiques sont complémentaires. L’esprit de conquête sans sentiment d’urgence peut produire de belles ambitions constamment reportées. Le sentiment d’urgence sans esprit de conquête peut produire beaucoup d’agitation sans direction claire.
Nous avons besoin des deux.
L’esprit de conquête : chercher à faire progresser la cause
Un mouvement existe rarement seulement pour préserver son identité. Un parti politique n’est pas créé uniquement pour conserver son sigle. Une organisation citoyenne ne devrait pas se contenter de dénoncer les injustices ou de rappeler ses positions. Si elle se veut transformatrice, elle doit chercher à faire avancer la réalité dans la direction qu’elle défend.
Conquérir peut donc prendre plusieurs formes. Cela peut signifier convaincre de nouvelles personnes, faire progresser une idée dans la société, développer une présence dans de nouveaux territoires, former de nouveaux leaders, obtenir un droit, construire une nouvelle organisation, influencer une politique publique ou devenir suffisamment crédible pour peser sur les décisions collectives.
La question n’est donc pas seulement de savoir si nous sommes actifs. Elle est de savoir si nous avançons.
Une organisation peut avoir un calendrier rempli et pourtant ne gagner aucun terrain. Elle peut organiser beaucoup d’activités, publier régulièrement, réunir ses membres et rester pendant plusieurs années avec les mêmes personnes, les mêmes difficultés et la même capacité d’influence.
Il est donc utile de nous poser périodiquement quelques questions très simples :
- Avons-nous convaincu de nouvelles personnes ?
- Avons-nous formé de nouveaux leaders ?
- Sommes-nous présents dans de nouveaux espaces sociaux ou géographiques ?
- Nos idées sont-elles mieux comprises qu’avant ?
- Avons-nous obtenu des changements concrets ?
- Sommes-nous aujourd’hui plus capables de peser sur la société qu’il y a quelques années ?
Ces questions ne réduisent pas le militantisme à des chiffres. Elles permettent simplement de vérifier si nos efforts produisent effectivement du mouvement.
Sortir de nos cercles habituels
Une culture de conquête exige aussi de sortir des espaces dans lesquels nous nous sentons déjà à l’aise.
Il est toujours plus simple de parler aux personnes qui connaissent nos références, comprennent notre vocabulaire et partagent déjà nos indignations. Mais une cause ne progresse pas seulement parce que ceux qui y croient déjà se réunissent régulièrement.
Nous devons être capables d’aller vers celles et ceux qui ne pensent pas comme nous, qui ne s’intéressent pas encore à la politique ou qui ont des préoccupations très différentes des nôtres. Cela exige d’écouter, de comprendre et parfois de revoir notre manière de communiquer.
Nous devons apprendre à parler avec :
- les jeunes et leurs nouveaux codes ;
- les travailleurs, les entrepreneurs et les professionnels ;
- les commerçants, agriculteurs et acteurs communautaires ;
- les artistes, universitaires et créateurs de contenus ;
- les populations des quartiers et des villages ;
- les personnes qui se sentent éloignées des organisations politiques traditionnelles.
Cela ne signifie pas diluer nos convictions. Cela signifie être capable d’expliquer en quoi nos idées répondent à des problèmes concrets vécus par des personnes réelles.
On ne peut pas vouloir conquérir une société tout en refusant d’apprendre à la comprendre.
Former des bâtisseurs, pas seulement des contestataires
Nos luttes ont besoin de personnes capables de dénoncer les injustices, de résister aux abus de pouvoir, de défendre les victimes et de demander des comptes. Cette dimension reste indispensable.
Mais elle ne suffit pas.
Transformer une société exige également des personnes capables d’organiser, de gérer, d’administrer, de communiquer, de négocier, de construire des équipes, de mobiliser des ressources et de produire des politiques publiques crédibles.
Nous devons donc nous demander si nos organisations préparent uniquement des personnes capables de s’opposer au système actuel ou si elles préparent aussi des personnes capables de construire quelque chose de meilleur.
Cette question est essentielle. On peut savoir ce que l’on refuse sans savoir suffisamment ce que l’on veut bâtir. On peut être très performant dans la contestation et beaucoup moins préparé lorsqu’il faut prendre des responsabilités, gérer une institution ou transformer des idées en décisions concrètes.
Une culture de conquête suppose donc de former à la fois des résistants et des bâtisseurs.
Le sentiment d’urgence : se rappeler que le temps n’est pas neutre
La deuxième dynamique est le sentiment d’urgence.
Dans beaucoup d’organisations, nous finissons parfois par agir comme si nous disposions d’un temps illimité. Les mêmes réformes internes peuvent être évoquées pendant plusieurs années. Le besoin de former de nouvelles générations est régulièrement reconnu, mais constamment repoussé. Nous savons que certaines méthodes ne fonctionnent plus, mais nous continuons à les utiliser par habitude.
Pourtant, le temps produit des effets.
Une génération qui ne trouve plus de raisons d’espérer peut finir par se détourner durablement de la vie collective. Une institution qui se dégrade devient plus difficile à reconstruire. Une organisation qui ne prépare pas sa relève peut perdre en quelques années des compétences accumulées pendant plusieurs décennies. Une injustice répétée peut finir par être considérée comme normale.
Nous devons donc comprendre que ne rien faire n’est pas toujours une position neutre.
Reporter constamment une décision produit des conséquences. Ne pas former de nouvelles personnes produit des conséquences. Ne pas faire évoluer une organisation lorsque la société change produit également des conséquences.
Le sentiment d’urgence consiste à garder cette réalité à l’esprit.
L’urgence n’est pas la précipitation
Il faut cependant être prudent.
Nous connaissons également des organisations dans lesquelles tout devient urgent. Chaque message exige une réaction immédiate. Chaque événement devient prioritaire. Les militants passent leur temps à répondre à l’actualité et finissent par ne plus avoir de temps pour construire.
Ce n’est pas le sentiment d’urgence dont je parle.
Une véritable culture de l’urgence devrait au contraire nous rendre plus disciplinés. Elle devrait nous pousser à hiérarchiser, à choisir les quelques batailles réellement importantes et à consacrer suffisamment de temps à leur préparation.
Elle devrait notamment nous aider à :
- fixer des priorités claires ;
- définir des responsabilités précises ;
- travailler avec des échéances ;
- suivre réellement les décisions prises ;
- terminer ce que nous commençons ;
- évaluer régulièrement ce qui fonctionne ;
- modifier ce qui ne fonctionne plus.
Il n’y a rien de spectaculaire dans ces pratiques. Mais une grande partie des transformations durables repose précisément sur ce type de discipline.
Nous devons aussi apprendre à terminer
Je crois que l’un de nos problèmes collectifs est parfois moins le manque d’idées que la difficulté à transformer les idées en processus achevés.
Nous lançons des initiatives. Nous adoptons des résolutions. Nous rédigeons des plans. Nous organisons des réunions. Puis d’autres urgences apparaissent, l’énergie diminue et nous passons à autre chose.
Le sentiment d’urgence devrait aussi être une discipline de l’achèvement.
Il devrait nous conduire à revenir régulièrement sur quelques questions :
- Qu’avions-nous décidé ?
- Qu’avons-nous réellement réalisé ?
- Qu’est-ce qui reste à faire ?
- Pourquoi cela n’a-t-il pas été fait ?
- Qu’avons-nous appris ?
- Quelle est maintenant la prochaine étape ?
Ces questions peuvent sembler très opérationnelles. Elles sont pourtant profondément politiques, parce qu’une vision qui ne devient jamais une série d’actions concrètes finit par perdre sa capacité à mobiliser.
Les systèmes usés ne disparaissent pas nécessairement seuls
Une autre raison de cultiver l’esprit de conquête et le sentiment d’urgence est que les systèmes politiques ou sociaux usés ne disparaissent pas toujours spontanément.
Un système peut être inefficace et durer. Il peut être très impopulaire et durer. Il peut accumuler les crises et durer. Il peut même être profondément injuste et continuer à fonctionner pendant longtemps.
La faiblesse de ce qui existe ne crée pas automatiquement la force capable de le remplacer.
Une alternative doit se construire. Elle doit développer des idées crédibles, former des femmes et des hommes, construire des organisations, gagner la confiance des populations, apprendre à mobiliser des ressources, bâtir des alliances et devenir progressivement capable d’assumer les responsabilités qu’elle revendique.
Autrement dit, l’usure d’un système ne dispense jamais de la construction d’une force alternative.
Attendre que les choses changent d’elles-mêmes est rarement une stratégie suffisante.
La mémoire comme point de départ, pas comme point d’arrivée
Je reste profondément attaché à la mémoire de nos luttes.
Je crois que nous devons continuer à commémorer nos martyrs, nos résistants, nos victoires et les moments importants de notre histoire. Je crois que nous devons transmettre ces récits aux jeunes générations et continuer à produire un travail sérieux sur notre passé.
Mais je voudrais que chaque commémoration nous conduise également à regarder devant nous.
Après avoir rappelé ce qui a été fait hier, nous devrions pouvoir nous demander :
- Qu’est-ce qui a changé depuis ?
- Qu’est-ce qui n’a pas changé ?
- Qu’avons-nous appris ?
- Quelles erreurs ne devons-nous pas reproduire ?
- Quelles batailles devons-nous mener aujourd’hui ?
- Quelles nouvelles générations devons-nous préparer ?
- Quelles victoires voulons-nous transmettre à ceux qui viendront après nous ?
La mémoire devient alors une ressource pour l’action plutôt qu’un simple rituel.
Ce que je crois
Je crois que les peuples ont besoin de mémoire.
Je crois que nous devons continuer à honorer celles et ceux qui ont ouvert les chemins sur lesquels nous avançons aujourd’hui. Nous devons préserver leurs histoires, transmettre leurs sacrifices et apprendre de leurs combats.
Mais je crois aussi que la meilleure manière de faire vivre un héritage est de lui permettre de produire de nouvelles conquêtes.
Nos héros ne devraient pas seulement nous donner des dates à commémorer. Ils devraient aussi nous donner du courage, des enseignements, des responsabilités et peut-être même une certaine impatience devant ce qui reste à accomplir.
Chaque génération reçoit quelque chose de celles qui l’ont précédée. Mais chaque génération doit également ajouter quelque chose à cet héritage.
La nôtre ne peut donc pas se contenter de raconter les victoires des autres.
Elle doit aussi préparer les siennes.
Nous devons continuer à commémorer. Nous devons transmettre. Nous devons apprendre. Mais nous devons aussi organiser, construire, convaincre, nous renouveler, gagner du terrain et produire des résultats.
Car les générations futures ne nous demanderont probablement pas seulement si nous avons bien honoré celles et ceux qui nous ont précédés.
Elles nous demanderont aussi ce que nous avons fait de l’héritage qui nous avait été confié.
Et peut-être que c’est cette question qui devrait donner à nos luttes, aujourd’hui, un peu plus d’esprit de conquête et un peu plus de sentiment d’urgence.
Franck Essi
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