RUBEN UM NYOBÈ : PENSER L’ÉMANCIPATION, ORGANISER LE PEUPLE

Par Franck Essi

Nous parlons beaucoup de Ruben Um Nyobè au Cameroun. Nous rappelons son engagement pour l’indépendance et la réunification, son intervention devant les Nations unies, son passage dans le maquis et son assassinat le 13 septembre 1958. Nous citons régulièrement certaines de ses phrases et nous commémorons sa mémoire. Tout cela est nécessaire. Mais cela ne suffit pas, car à force de transformer les grandes figures de notre histoire en symboles, nous courons parfois le risque de ne plus véritablement les lire et de ne plus suffisamment réfléchir aux idées qui ont guidé leur action.

Je crois que c’est particulièrement vrai pour Um Nyobè. Nous connaissons davantage le héros que le penseur, davantage le martyr que l’organisateur, davantage l’homme qui réclamait l’indépendance que celui qui s’interrogeait sur les conditions permettant à une population dominée de devenir un peuple conscient, organisé et capable de prendre son destin en main. Or c’est précisément cette dimension de son héritage qui me paraît aujourd’hui particulièrement intéressante.

Um Nyobè n’était pas un intellectuel universitaire au sens classique du terme. Il n’a pas laissé un grand traité de philosophie politique dans lequel toutes ses idées seraient exposées de manière systématique. Sa pensée est dispersée dans des rapports de congrès, des discours, des pétitions, des lettres, des articles, ses interventions devant les Nations unies et les textes produits pendant la clandestinité. Lorsqu’on rassemble ces écrits, notamment ceux publiés dans Le problème national kamerunais et Écrits sous maquis, une cohérence apparaît pourtant assez clairement.

Plusieurs questions reviennent constamment. Comment une population devient-elle un peuple ? Comment des communautés différentes peuvent-elles construire une nation ? Que signifie réellement l’indépendance ? Comment passer du mécontentement individuel à la conscience politique ? Comment transformer cette conscience en organisation ? Quelle place donner au droit, aux institutions internationales, à la négociation, à la mobilisation populaire et au rapport de forces ? Et surtout, comment rendre une société suffisamment consciente et organisée pour qu’elle puisse effectivement devenir maîtresse de son destin ?

Ces questions ont plus de soixante-dix ans. Elles continuent pourtant de nous concerner. C’est probablement l’une des meilleures raisons pour lesquelles nous devons continuer à lire Um Nyobè, non pas seulement pour entretenir sa mémoire, mais pour réfléchir aux problèmes qu’il a essayé de poser.

PARTIR DES PROBLÈMES CONCRETS POUR COMPRENDRE LE SYSTÈME

La pensée politique d’Um Nyobè se construit d’abord dans l’expérience. Son passage par l’administration coloniale, son engagement syndical et ensuite son activité politique lui permettent d’observer concrètement les inégalités de statut entre Européens et Africains, les discriminations professionnelles, la faible présence des Camerounais dans les lieux de décision et, plus largement, le fonctionnement d’un système dans lequel ceux qui subissent les décisions disposent de très peu de moyens pour les influencer.

Le syndicalisme semble avoir joué un rôle important dans cette évolution intellectuelle. Une revendication peut, au départ, paraître strictement économique : un travailleur demande une augmentation de salaire, un cultivateur se plaint du prix auquel sa production est achetée, un fonctionnaire africain dénonce les discriminations dont il est victime. Mais à partir d’un certain moment, une autre question apparaît. Qui fixe les salaires ? Qui organise les circuits commerciaux ? Qui définit les règles d’accès aux responsabilités ? Qui décide de la manière dont les ressources sont distribuées ?

La question n’est donc plus seulement de savoir quel problème nous subissons. Elle devient aussi de savoir qui décide des règles qui produisent ou entretiennent ce problème. Je crois qu’il y a là une première leçon importante dans la manière de penser d’Um Nyobè : il ne s’arrête pas au symptôme. Il cherche à comprendre le système qui le produit.

C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre sa célèbre formule prononcée lors du deuxième congrès statutaire de l’UPC à Eséka, le 29 septembre 1952 : « La politique touche à tout et tout touche à la politique. » Cette phrase ne signifie évidemment pas que tout doit devenir partisan. Elle signifie plutôt qu’un grand nombre de réalités que nous considérons comme individuelles, sociales ou économiques dépendent aussi de règles collectives et de décisions politiques.

L’école dépend de choix publics. La propriété foncière dépend du droit. Les routes dépendent des investissements publics. Le commerce fonctionne à l’intérieur de règles. Les libertés dépendent des institutions. La possibilité de créer une association, de publier un journal, d’organiser une réunion, de manifester ou de participer à une élection dépend elle aussi de décisions politiques. Autrement dit, même lorsque nous décidons de ne pas nous intéresser à la politique, la politique continue de produire des effets sur nos vies.

C’est pourquoi la citoyenneté ne peut pas se limiter au fait d’habiter un territoire ou de disposer d’une carte d’électeur. Elle suppose aussi une capacité à comprendre comment fonctionne le pouvoir, qui décide, comment les décisions sont prises et de quelle manière les citoyens peuvent les influencer. Sans cette compréhension, nous pouvons passer beaucoup de temps à dénoncer les conséquences sans jamais nous attaquer véritablement aux causes.

DU PROBLÈME SOCIAL AU PROBLÈME NATIONAL

Um Nyobè va progressivement passer de ces différentes revendications sociales et professionnelles à ce qu’il appelle le « problème national kamerunais ». Il faut rappeler le contexte. Le Cameroun dans lequel il agit n’est pas encore un État souverain. L’ancien territoire allemand a été partagé après la Première Guerre mondiale entre administrations française et britannique. Des populations appartenant auparavant au même ensemble territorial vivent désormais sous deux systèmes différents, tandis que les grandes décisions concernant leur avenir sont prises largement à l’extérieur.

Pour Um Nyobè, la question nationale comporte donc plusieurs dimensions. Il faut réunifier le territoire, construire une conscience nationale, obtenir l’indépendance et préparer les Camerounais à exercer effectivement la souveraineté. C’est dans cette logique qu’il faut comprendre le lien constant qu’il établit entre réunification et indépendance.

La réunification n’est pas simplement une revendication sentimentale liée au souvenir du Kamerun allemand. Elle pose une question directement politique : sur quel territoire le peuple camerounais doit-il exercer sa souveraineté ? Comment construire une communauté politique durable lorsque le territoire sur lequel elle doit vivre demeure partagé entre deux administrations différentes ?

Lorsqu’il intervient devant la Quatrième Commission de l’Assemblée générale des Nations unies le 17 décembre 1952, Um Nyobè défend donc à la fois l’unification du Cameroun, l’évolution du régime de tutelle et la marche vers l’indépendance. Une formule associée à cette intervention résume bien sa démarche : « Nous ne demandons pas d’indépendance immédiate. Nous demandons l’unification immédiate de notre pays… » avant de réclamer la fixation d’un délai conduisant à l’indépendance.

Je trouve cette formulation particulièrement intéressante parce qu’elle montre qu’Um Nyobè distingue clairement l’objectif de la stratégie. L’objectif est l’indépendance. Mais entre la situation présente et cet objectif, il existe des étapes qu’il faut penser : réunifier le territoire, faire évoluer les institutions, préparer l’exercice de la souveraineté et obtenir une échéance.

Nous savons souvent ce que nous refusons. Nous savons parfois ce que nous voulons. Mais nous réfléchissons beaucoup moins au chemin permettant d’aller de l’un à l’autre. Or c’est précisément là que commence la stratégie. Une vision indique la destination. Une stratégie organise les moyens et les étapes permettant d’y parvenir.

L’INDÉPENDANCE NE SE RÉDUIT PAS À UN DRAPEAU

Il y a une autre idée importante dans la pensée d’Um Nyobè. L’indépendance ne peut pas simplement signifier qu’un responsable européen quitte son poste pour être remplacé par un Camerounais. Elle ne peut pas non plus se limiter à l’existence d’un drapeau, d’un hymne, d’un gouvernement, d’une administration ou d’ambassades. La véritable question est celle de la capacité à décider.

Qui définit les grandes orientations du pays ? Qui contrôle les institutions ? Qui décide de l’utilisation des ressources ? Qui fixe les règles ? Qui peut demander des comptes à ceux qui gouvernent ? Derrière toutes ces questions apparaît le problème de la souveraineté.

Un pays peut être juridiquement indépendant et rester profondément dépendant dans ses choix économiques, diplomatiques, militaires, technologiques ou intellectuels. La souveraineté ne se proclame donc pas seulement. Elle se construit. Elle exige des institutions capables, des ressources, des compétences, une administration fonctionnelle, des citoyens informés et une capacité collective à définir et défendre ses intérêts.

C’est aussi ce qui explique l’importance qu’Um Nyobè accorde au droit international. Le Cameroun n’est pas juridiquement une colonie française ordinaire. Il est placé sous le régime international de tutelle des Nations unies. Um Nyobè et l’UPC comprennent rapidement les possibilités qu’offre cette situation. Ils adressent des pétitions aux Nations unies, demandent des auditions, discutent les dispositions de l’accord de tutelle et cherchent à transformer la question camerounaise en question internationale.

La démarche est relativement simple : ceux qui ont proclamé certains principes doivent aussi être invités à répondre de leur application. Mais Um Nyobè ne semble jamais considérer que les Nations unies vont libérer le Cameroun à la place des Camerounais. Dans Les vraies solutions pour une détente politique et morale au Kamerun, publié en 1957, il écrit que « la solution de nos problèmes dépendait avant tout de nous-mêmes ».

Cette idée me paraît essentielle. On peut chercher des alliés, utiliser le droit international, solliciter des institutions extérieures et mobiliser l’opinion publique mondiale. Mais personne ne construira durablement notre liberté à notre place. Les soutiens extérieurs peuvent modifier un rapport de forces. Ils ne remplacent jamais une société consciente, organisée et capable d’agir.

Cette leçon reste particulièrement actuelle dans des sociétés où nous passons parfois beaucoup de temps à attendre qu’un acteur extérieur, une institution internationale, une grande puissance ou même un homme providentiel vienne résoudre les problèmes que nous devons d’abord apprendre à affronter collectivement.

FAIRE NATION SANS DÉTRUIRE NOS DIFFÉRENCES

L’un des aspects de la pensée d’Um Nyobè qui me paraît le plus actuel concerne la question ethnique. Nous savons à quel point cette question reste sensible au Cameroun. Nous parlons régulièrement de tribalisme, nous dénonçons les discours de haine et nous affirmons notre attachement à l’unité nationale. Pourtant, les appartenances communautaires continuent d’être utilisées dans les luttes politiques, dans la distribution de certaines positions et parfois dans la construction de l’adversaire.

Um Nyobè réfléchissait déjà clairement à ce problème. Dans sa lettre adressée à André-Marie Mbida le 13 juillet 1957, il écrit : « Nous reconnaissons la valeur historique des ethnies de notre peuple. » Cette affirmation est importante parce qu’elle signifie que construire une nation ne nécessite pas de nier l’histoire, les langues, les cultures ou les appartenances des différentes communautés qui la composent.

Le problème n’est donc pas la diversité. Le problème commence lorsque cette diversité devient un instrument de conquête du pouvoir, de distribution des droits ou de fabrication de l’ennemi. Um Nyobè distingue ainsi deux réalités que nous confondons encore trop souvent : l’identité culturelle et son instrumentalisation politique.

Être Basaa, Bamiléké, Duala, Bulu, Bamoun, Peul, Bakweri, Maka ou appartenir à une autre communauté n’est pas un problème. Le problème commence lorsque nous décidons que cette appartenance doit déterminer qui mérite un poste, qui doit être soutenu, qui doit être rejeté ou à qui nous devons accorder notre confiance.

On peut aimer sa communauté sans détester les autres. On peut défendre sa culture sans construire des murs. On peut préserver des identités particulières tout en partageant une citoyenneté commune. Le véritable défi consiste donc à construire une communauté politique capable de reconnaître les différences tout en empêchant qu’elles deviennent des frontières permanentes entre les citoyens.

Je crois que cette question demeure au cœur de la construction nationale camerounaise. Nous ne construirons pas durablement une nation en niant nos différences. Nous ne la construirons pas davantage en transformant chaque différence en argument politique. Il faut apprendre à faire les deux choses simultanément : reconnaître nos appartenances et construire au-dessus d’elles un intérêt commun.

UNE IDÉE QUI N’EST PAS ORGANISÉE RESTE FAIBLE

Um Nyobè n’est pas seulement intéressant par les idées qu’il formule. Il est aussi un organisateur. Je crois que cette dimension de son héritage mérite d’être davantage étudiée parce que nous avons parfois l’impression qu’avoir raison suffit, qu’une bonne idée finira naturellement par s’imposer ou qu’une indignation suffisamment forte conduira spontanément au changement.

L’histoire nous enseigne pourtant autre chose. Une idée peut être juste et rester sans conséquence. Une population peut être profondément mécontente et demeurer politiquement impuissante. Des milliers de citoyens peuvent partager le même diagnostic sans jamais constituer une véritable force collective. Entre l’idée et le changement, il existe une étape incontournable : l’organisation.

Sous la direction d’Um Nyobè, l’UPC construit progressivement des structures locales, tient des congrès, organise des tournées, diffuse des documents, mobilise différentes catégories sociales et développe des organisations spécialisées. Il faut des militants, des responsables, des ressources, des réunions, de la formation, de la discipline, de la transmission et de la continuité. Il faut surtout transformer une adhésion intellectuelle en capacité collective d’agir.

Cette leçon est encore plus importante à l’époque des réseaux sociaux. Nous confondons parfois visibilité et organisation. Un post peut devenir viral, une vidéo peut avoir des centaines de milliers de vues, un hashtag peut dominer les conversations et une indignation peut mobiliser pendant quelques jours. Tout cela peut être utile, mais rien de cela ne remplace automatiquement une organisation.

L’audience n’est pas l’organisation. La colère n’est pas l’organisation. L’émotion n’est pas l’organisation. Même le courage individuel n’est pas encore l’organisation. L’organisation commence lorsque des personnes décident de travailler ensemble durablement, avec des objectifs, des responsabilités, des ressources, des règles et une stratégie.

C’est probablement l’une des grandes leçons pratiques d’Um Nyobè : une idée ne devient une force historique que lorsqu’elle trouve des hommes, des femmes et des structures capables de la porter dans la durée.

LE MILITANTISME DOIT AUSSI FORMER DES CITOYENS

Il existe une autre dimension de la pratique politique d’Um Nyobè qui me paraît fondamentale : l’importance accordée à l’explication. Il aurait été plus facile de se contenter de slogans sur l’indépendance, la réunification ou le colonialisme. Mais ses textes montrent aussi un effort pour expliquer le régime de tutelle, les institutions, le rôle des Nations unies, les raisons de la réunification et le sens de la souveraineté.

Autrement dit, il ne s’agit pas seulement de mobiliser. Il faut également former.

Je crois que toute organisation politique qui veut réellement émanciper les citoyens doit prendre cette question au sérieux. Un militant qui sait seulement répéter ce que dit son leader n’est pas politiquement autonome. Un militant qui considère toute critique comme une trahison ne l’est pas davantage. Un militant qui ne connaît pas les arguments de ceux qui pensent différemment de lui ou qui ne peut défendre ses propres positions qu’avec des slogans reste dépendant de ceux qui pensent à sa place.

Pour ce qui me concerne, le militantisme devrait au contraire contribuer à produire :

  • des citoyens qui comprennent les problèmes et les institutions ;
  • des citoyens capables d’argumenter et de vérifier les informations ;
  • des citoyens capables de questionner leur propre organisation lorsqu’elle se trompe ;
  • des citoyens capables de défendre des convictions sans transformer ceux qui pensent autrement en ennemis ;
  • des citoyens capables, au bout du compte, de penser et d’agir par eux-mêmes.

Le militant ne devrait donc pas fabriquer des croyants politiques. Il devrait contribuer à former des citoyens conscients. Sinon, nous pouvons parfaitement remplacer une domination par une autre sans jamais construire une véritable culture démocratique.

LÉGALITÉ, RÉPRESSION ET MAQUIS : ÉVITER LES LECTURES SIMPLISTES

Le rapport d’Um Nyobè à la violence est probablement l’un des sujets sur lesquels il faut être le plus prudent. Nous aimons parfois raconter l’histoire avec des catégories simples : le héros pacifique, le révolutionnaire armé, le modéré ou le radical. Mais la réalité historique est généralement plus complexe.

Entre 1948 et 1955, l’UPC agit principalement à l’intérieur des possibilités offertes par la légalité coloniale : réunions, congrès, pétitions, manifestations, mobilisation populaire et recours aux Nations unies. Les travaux d’Achille Mbembe montrent qu’à cette période, la lutte armée n’est pas présentée comme la voie privilégiée vers l’indépendance.

Le contexte change cependant radicalement après les violences de mai 1955 et l’interdiction de l’UPC en juillet. Des responsables entrent dans la clandestinité, la répression s’intensifie et l’espace politique légal se referme progressivement. À partir de ce moment, la question des moyens d’action se pose dans des termes différents. Des actions armées apparaissent, la répression militaire se renforce et la Sanaga-Maritime devient l’un des principaux espaces de confrontation.

Pour autant, les Écrits sous maquis montrent une continuité importante dans la pensée personnelle d’Um Nyobè. Il continue à mobiliser le statut juridique du Cameroun, recherche des possibilités de retour à la légalité et consacre relativement peu de textes à l’élaboration d’une doctrine militaire systématique.

Nous devons donc éviter deux erreurs. Faire d’Um Nyobè un apôtre absolu et intemporel de la non-violence serait simplificateur. Faire de lui un homme qui aurait, depuis le début, construit son projet autour de la lutte armée le serait tout autant.

La question la plus intéressante me paraît être ailleurs : que devient la stratégie d’un mouvement lorsque l’espace légal dont il dispose pour agir se ferme progressivement ? Cette interrogation oblige à réfléchir au rapport entre les objectifs, les moyens disponibles, la répression et les conséquences des choix effectués. Elle oblige surtout à éviter de transformer plusieurs décennies plus tard des décisions prises dans des contextes dramatiques en slogans faciles.

CE QUE JE RETIENS D’UM NYOBÈ

Lire Um Nyobè aujourd’hui ne signifie pas transformer toutes ses positions en vérités définitives. Cela signifie plutôt essayer d’identifier, dans sa démarche, quelques enseignements qui peuvent encore nous aider à réfléchir.

  • Comprendre avant d’agir. L’indignation peut être nécessaire pour nous réveiller, mais elle ne remplace jamais l’analyse. On transforme plus efficacement ce que l’on comprend.
  • Chercher les causes derrière les symptômes. Le chômage, les discriminations, l’état des écoles, les problèmes fonciers ou les difficultés économiques ne tombent pas du ciel. Ils résultent aussi de décisions, d’institutions et de rapports de pouvoir qu’il faut apprendre à identifier.
  • Faire la différence entre une vision et une stratégie. Dire ce que nous voulons est important. Déterminer les étapes, les forces, les alliances, les ressources et les moyens nécessaires pour y arriver l’est tout autant.
  • Construire l’unité sans imposer l’uniformité. Nos différences ne disparaîtront pas. Le défi consiste à construire des règles communes et un projet partagé qui empêchent leur instrumentalisation contre les autres.
  • Ne pas confondre popularité et organisation. Une foule n’est pas encore une organisation. Une audience sur les réseaux sociaux n’est pas encore une organisation. L’organisation suppose des personnes, des responsabilités, des ressources, de la discipline et de la durée.
  • Former des citoyens, pas seulement des partisans. Un mouvement qui veut émanciper doit permettre à ses propres militants de comprendre, de questionner, de débattre et de penser.
  • Utiliser les alliances sans sous-traiter son destin. Les partenaires extérieurs peuvent aider et les institutions internationales peuvent être utiles, mais aucune société ne peut durablement déléguer sa propre transformation.
  • Penser aux conséquences de nos méthodes. Nous pouvons gagner une bataille aujourd’hui tout en détruisant les conditions de la paix demain. Les moyens utilisés pour conquérir le pouvoir participent déjà à la construction du monde qui viendra après.

LIRE UM NYOBÈ PLUTÔT QUE LE SANCTIFIER

Nous devons enfin apprendre à entretenir une relation plus adulte avec les grandes figures de notre histoire. Nous oscillons trop souvent entre deux attitudes : soit nous les détruisons, soit nous les sanctifions. Dans un cas, Um Nyobè est réduit au « rebelle », à « l’agitateur » ou au « communiste » décrit par l’administration coloniale. Dans l’autre, il devient un héros parfait qui aurait eu raison sur tout et tout le temps.

Je ne crois à aucune de ces deux lectures.

Un homme politique peut être courageux et se tromper. Un héros peut avoir des limites. Un penseur peut évoluer. Un leader peut produire des idées puissantes sans disposer de toutes les réponses. Cela ne diminue pas nécessairement sa grandeur. Cela le rend simplement humain et permet de mieux comprendre ce qu’il a réellement essayé de faire.

Um Nyobè n’a donc pas besoin d’être transformé en saint pour être important. Il faut plutôt lire ce qu’il a écrit, comprendre son contexte, identifier ses intuitions, ses méthodes, ses contradictions et ses limites. Plusieurs questions restent d’ailleurs ouvertes : quel socialisme défendait-il exactement ? Quel modèle économique aurait-il souhaité pour un Cameroun indépendant ? Comment aurait-il organisé le pluralisme politique ? Jusqu’où la clandestinité a-t-elle transformé sa pensée ? Comment aurait-il concilié la construction d’un État souverain avec la diversité territoriale, culturelle et politique du Cameroun ?

Nous n’avons pas toutes les réponses, et nous n’avons pas besoin de les inventer. Lire un penseur, ce n’est pas lui faire dire ce que nous aurions aimé qu’il dise. C’est partir de ce qu’il a effectivement écrit, replacer ses idées dans leur contexte, les discuter et accepter les zones d’ombre.

EN DÉFINITIVE

Lorsque je lis Ruben Um Nyobè, je vois donc bien plus que le dirigeant nationaliste mort le 13 septembre 1958. Je vois un homme qui a essayé de comprendre comment transformer une population dominée en peuple conscient, comment relier les problèmes quotidiens aux mécanismes de pouvoir, comment construire une nation à partir de communautés différentes, comment transformer la conscience en organisation et comment utiliser le droit et les alliances internationales sans abandonner sa propre responsabilité.

Je vois surtout un homme qui pose une question qui reste devant nous : comment rendre un peuple réellement capable d’agir sur son propre destin ?

La réponse d’Um Nyobè semble tenir dans plusieurs exigences qui restent profondément actuelles. Il faut comprendre avant de dénoncer, organiser avant d’espérer changer durablement, former des citoyens plutôt que fabriquer des croyants, construire l’unité sans nier les différences et ne jamais confondre l’accession formelle au pouvoir avec la construction réelle de la souveraineté.

Il ne suffit donc pas de vouloir être libre si nous ne construisons pas les conditions de la liberté. Il ne suffit pas de dénoncer si nous ne comprenons pas. Il ne suffit pas de comprendre si nous ne nous organisons pas. Il ne suffit pas de nous organiser si nous ne savons pas clairement vers quoi nous voulons aller. Et il ne suffit pas de conquérir le pouvoir si nous ne savons pas ce que nous voulons en faire.

Voilà pourquoi je crois que nous gagnerions à parler un peu moins d’Um Nyobè pour lire davantage Um Nyobè. Non pas seulement pour regarder vers le passé, mais pour mieux comprendre les responsabilités qui sont les nôtres aujourd’hui.

Allumons nos cerveaux.

Franck Essi

#CeQueJeCrois
#LesIdéesComptent
#AllumonsNosCerveaux

RÉFÉRENCES ET RESSOURCES POUR APPROFONDIR

Textes de Ruben Um Nyobè

Ruben Um Nyobè, Le problème national kamerunais, présentation et notes de J. Achille Mbembe, Paris, L’Harmattan, 1984.
Consulter la présentation de l’ouvrage chez L’Harmattan
Consulter la notice AfricaBib

Ruben Um Nyobè, Écrits sous maquis, introduction et notes de J. Achille Mbembe, Paris, L’Harmattan, 1989.
Consulter la notice AfricaBib
Lire le compte rendu de Robert Buijtenhuijs sur Persée

Ruben Um Nyobè, Les vraies solutions pour une détente politique et morale au Kamerun, 1957.
Consulter la notice du CERDOTOLA

Ruben Um Nyobè, intervention devant la Quatrième Commission de l’Assemblée générale des Nations unies, 17 décembre 1952, A/C.4/SR.309.
Consulter la notice officielle des Nations unies
Lire le compte rendu officiel en français

Ruben Um Nyobè, lettre à André-Marie Mbida du 13 juillet 1957.
Lire le texte consacré au tribalisme et aux ethnies

Ruben Um Nyobè, « Naissance du mouvement national au Cameroun », Cahiers internationaux, n° 52, janvier 1954.
Consulter la bibliographie du rapport La France au Cameroun (1945-1971)

Études et travaux scientifiques

J. Achille Mbembe, « La palabre de l’indépendance : les ordres du discours nationaliste au Cameroun (1948-1958) », Revue française de science politique, vol. 35, n° 3, 1985, pp. 459-487.
Lire gratuitement l’article sur Persée

Richard A. Joseph, Radical Nationalism in Cameroun: Social Origins of the U.P.C. Rebellion, Oxford, Clarendon Press, 1977.
Consulter la présentation de l’édition française chez Karthala
Consulter la notice bibliographique de la BnF

Karine Ramondy (dir.), La France au Cameroun (1945-1971), rapport de la Commission « Recherche », Hermann, 2025.
Consulter la présentation du rapport par Sciences Po
Consulter le rapport sur Cairn

Walter Gam Nkwi, « Ruben Um Nyobe: Camerounian maquis, radical, and liberator, ca. 1948-1958 », dans Biographies of Radicalization: Hidden Messages of Social Change, De Gruyter Oldenbourg, 2019.
Consulter le chapitre chez De Gruyter Brill

Robert Buijtenhuijs, compte rendu de Ruben Um Nyobè, Écrits sous maquis, Politique africaine, n° 40, 1990.
Lire le compte rendu sur Persée

À écouter et à regarder

Archive sonore de l’intervention de Ruben Um Nyobè aux Nations unies, 17 décembre 1952.
Écouter l’archive présentée par Cases Rebelles

Jeune Afrique, « Cameroun : l’intégralité du discours de Ruben Um Nyobè à l’ONU en 1952 ».
Écouter le discours sur YouTube

Chemins d’histoire, émissions 217 et 218 : « La France au Cameroun entre 1945 et 1971 », 28 avril 2025.
Écouter les émissions

Avatar de Franck Essi

Franck Essi

Je suis Franck Essi, un africain du Cameroun né le 04 mai 1984 à Douala. Je suis économiste de formation. J’ai fait des études en économie monétaire et bancaire qui m’ont permi de faire un travail de recherche sur deux problématiques : ▶Les conditions d’octroi des crédits bancaires aux PMEs camerounaises. ▶ L' endettement extérieur et croissance économique au Cameroun. Je travaille aujourd’hui comme consultant sur des questions de planification, management et développement. Dans ce cadre, j’ai l’opportunité de travailler avec : ▶ La coopération allemande (GIZ), ▶Les fondations politiques internationales (Friedrich Ebert Stiftung, IRI, Solidarity Center et Humanity United), ▶ Des organismes internationaux (Conférence Internationale de la région des Grands Lacs, Parlement panafricain, …), ▶ Des Gouvernements africains (RDC, RWANDA, BURUNDI, etc) ▶ Et des programmes internationaux ( Initiative Africaine pour la Réforme Budgétaire Concertée, Programme Détaillé pour le Développement de l’Agriculture Africaine, NEPAD). Je suis également auteur ou co – auteur de quelques manuels, ouvrages et études parmi lesquels : ▶ Se présenter aux élections au Cameroun (2012) ▶ Prévenir et lutter contre la fraude électorale au Cameroun (2012) ▶ Les jeunes et l’engagement politique (2013) ▶Comment structurer un parti politique progressiste en Afrique Centrale (2014) ▶ Historique et dynamique du mouvement syndical au Cameroun (2015) ▶ Etudes sur l’état des dispositifs de lutte contre les violences basées sur le genre dans les pays de la CIRGL (2015) ▶Aperçu des crises et des dispositifs de défense des pays de la CIRGL (2015) ▶ Citoyenneté active au Cameroun (2017). Sur le plan associatif et politique, je suis actuellement Secrétaire général du Cameroon People’s Party (CPP). Avant de le devenir en 2012, j’ai été Secrétaire général adjoint en charge des Affaires Politiques. Dans ce cadre, durant l’élection présidentielle de 2011, j’étais en charge du programme politique, des ralliements à la candidature de Mme Kah Walla, l’un des speechwriter et porte – paroles. Je suis également membre de plusieurs organisations : ▶ L’association Cameroon Ô’Bosso (Spécialisée dans la promotion de la citoyenneté active et la participation politique). J'en fus le coordonnateur des Cercles politiques des jeunes et des femmes. Dans cette organisation, nous avons longtemps œuvré pour les inscriptions sur les listes électorales et la réforme du système électoral. ▶ L ’association Sema Atkaptah (Promotion de l’unité et de la renaissance africaine). ▶ L ’association Mémoire et Droits des Peuples (Promotion de l’histoire réelle et de la résolution du contentieux historique). ▶ Le mouvement Stand Up For Cameroon (Milite pour une transition politique démocratique au Cameroun). J’ai été candidat aux élections législatives de 2013 dans la circonscription de Wouri Centre face à messieurs Jean jacques Ekindi, Albert Dooh – Collins et Joshua Osih. J’étais à cette occasion l’un des coordonnateurs de la plateforme qui unissait 04 partis politiques : le CPP, l’UDC, l’UPC (Du feu Papy Ndoumbe) et l’AFP. Dans le cadre de mon engagement associatif et militant, j’ai travaillé et continue de travailler sur plusieurs campagnes et initiatives : • Lutte pour la réforme du code électoral consensuel et contre le code électoral de 2012. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des personnes souffrant d’un handicap. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des populations déguerpies de leurs lieux d’habitation. • Lutte contre le trafic des enfants. • Lutte pour la défense des droits et intérêts des commerçants face aux concessionnaires privés et la Communauté urbaine. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des pêcheurs dans la défense de leurs intérêts face à l'État et aux firmes internationales étrangères. A la faveur de ces multiples engagements, j’ai été arrêté au moins 6 fois, détenus au moins 04 parfois plus de 03 jours. J’ai eu l’occasion de subir des violences policières qui, heureusement, n’ont laissé aucun dommage durable. Aujourd’hui, aux côtés de mes camarades du CPP et du Mouvement Stand Up For Cameroon, je milite pour que nous puissions avoir un processus de réconciliation et de refondation de notre pays qui n’a jamais été aussi en crise. A notre manière, nous essayons d’être des Citoyens Debout, des citoyens utiles pour leurs concitoyens et pour le pays.

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