15 octobre 1987 – 15 octobre 2026 : 39 ans après son assassinat
Par Franck Essi

« Nous avons choisi de risquer de nouvelles voies pour être plus heureux. »
Thomas Sankara, discours devant l’Assemblée générale des Nations unies, New York, 4 octobre 1984.
En quatre années au pouvoir, Thomas Sankara a voulu transformer l’État, l’économie et la société. À travers ses discours et son action se dessine un projet politique fondé sur la souveraineté, la participation populaire, la justice sociale, l’émancipation des femmes et la responsabilité des dirigeants. Revenir à ses paroles permet de mieux comprendre cette ambition, mais aussi d’interroger les méthodes employées, les résultats obtenus et les contradictions de son expérience.
Le 15 octobre 1987, Thomas Sankara, président du Burkina Faso, était assassiné à Ouagadougou, avec douze de ses compagnons. Il n’avait que 37 ans. Arrivé au pouvoir le 4 août 1983, il avait engagé une révolution qui entendait transformer profondément son pays et contribuer à l’émancipation des peuples africains.
Trente-neuf ans après sa disparition, son nom continue d’incarner, pour beaucoup, la lutte contre l’impérialisme, l’intégrité des dirigeants, la souveraineté africaine et l’émancipation des femmes.
Mais au-delà des images, des slogans et des hommages, que savons-nous réellement de sa pensée et de son projet politique ? Que voulait-il changer ? Quelle société voulait-il construire ? Comment concevait-il le pouvoir, le développement et les responsabilités des dirigeants et des citoyens ?
Pour comprendre Sankara, il faut d’abord saisir la cohérence de son projet. Il considérait que l’indépendance politique n’avait que peu de sens si les peuples restaient économiquement dépendants, si les richesses continuaient de bénéficier à une minorité et si les rapports de domination persistaient dans la société. Il fallait donc agir simultanément sur les institutions, l’économie, les relations sociales, les comportements et les rapports avec l’extérieur.
Cette vision s’inscrivait dans les courants révolutionnaires africains anti-impérialistes, fortement influencés par les analyses marxistes des rapports de classes et de l’exploitation. Elle a notamment été exposée dans le Discours d’orientation politique du 2 octobre 1983, programme collectif du Conseil national de la révolution (CNR), porté et prononcé par Sankara.
Revenir à ses paroles ne consiste donc pas à en faire un homme providentiel ou un modèle à reproduire mécaniquement. Il s’agit de découvrir ses idées, d’en apprécier la portée, d’en examiner les limites et de réfléchir à ce qu’elles peuvent nous apporter aujourd’hui.
Car les grandes figures de notre histoire ne devraient pas seulement être célébrées. Elles devraient être étudiées, comprises, discutées et interrogées.
Les citations qui suivent permettent de découvrir huit dimensions essentielles de la pensée et du projet politique de Sankara. Elles ne résument ni toute son œuvre ni toute l’expérience révolutionnaire burkinabè. Elles constituent une introduction et une invitation à aller plus loin.
I – SANKARA SUR LA NÉCESSITÉ DE TRANSFORMER LA SOCIÉTÉ, ET PAS SEULEMENT DE CHANGER LES DIRIGEANTS
« La source du mal était politique. Le traitement ne pouvait qu’être politique. »
Thomas Sankara, discours devant l’Assemblée générale des Nations unies, 4 octobre 1984.
« Dans leur essence, la société néo-coloniale et la société coloniale ne diffèrent en rien. »
Thomas Sankara, discours d’orientation politique, 2 octobre 1983.
Ces déclarations permettent de comprendre l’un des fondements de sa pensée. Pour Sankara, les difficultés des populations ne résultaient pas seulement du manque de ressources, de compétences ou de moyens techniques. Elles étaient aussi liées à des choix politiques, à des rapports de pouvoir et à une organisation de la société qui maintenait les privilèges d’une minorité.
Son analyse s’inscrivait dans une critique du néocolonialisme, c’est-à-dire d’une situation dans laquelle un pays est officiellement indépendant, mais reste soumis à des rapports de domination économique, politique ou culturelle. L’indépendance formelle ne suffisait donc pas à garantir la liberté réelle des peuples.
Des dirigeants nationaux pouvaient remplacer les administrateurs coloniaux sans transformer les mécanismes de domination, les structures économiques ou les relations entre gouvernants et gouvernés.
C’est pourquoi Sankara défendait une révolution démocratique et populaire. Dans le langage politique de son époque, cette expression désignait une transformation profonde des rapports de pouvoir, destinée à transférer l’autorité des groupes considérés comme dominants vers les classes populaires. Son projet reposait ainsi sur une lecture de la société en termes de classes sociales, d’exploitation et de conflits d’intérêts.
Il ne voulait donc pas simplement remplacer les personnes au sommet de l’État. Il entendait transformer les institutions, l’administration, l’économie et les relations sociales.
Un changement de dirigeants n’est pas nécessairement un changement de système. Une transformation politique véritable doit également porter sur les règles, les institutions, les pratiques et les mécanismes qui produisent les injustices. Faute de quoi, de nouveaux dirigeants risquent de reproduire les mêmes problèmes que ceux qu’ils avaient promis de combattre.

II – SANKARA SUR LA NÉCESSITÉ D’ORGANISER LE PEUPLE POUR QU’IL EXERCE RÉELLEMENT LE POUVOIR
« L’objectif de cette révolution consiste à faire assumer le pouvoir par le peuple. »
Thomas Sankara, discours d’orientation politique, 2 octobre 1983.
« Le caractère démocratique de cette révolution nous impose une décentralisation et une déconcentration du pouvoir administratif afin de rapprocher l’administration du peuple, afin de faire de la chose publique une affaire qui intéresse tout un chacun. »
Thomas Sankara, discours d’orientation politique, 2 octobre 1983.
Ces paroles montrent la place centrale que Sankara entendait donner aux populations. Pour lui, elles ne devaient pas seulement soutenir les dirigeants, assister aux manifestations ou applaudir les décisions prises en leur nom. Elles devaient s’organiser, participer à la gestion des affaires publiques et contribuer directement à la transformation de leurs conditions de vie.
Les Comités de défense de la révolution (CDR), implantés dans les quartiers, les villages, les administrations et les lieux de travail, étaient au cœur de cette ambition.
L’idée était de faire de l’organisation populaire un moyen de participation politique, de mobilisation collective et de mise en œuvre des transformations. Le peuple ne devait plus être uniquement le bénéficiaire des politiques publiques. Il devait également en devenir un acteur.
Cette conception posait néanmoins une question fondamentale : comment garantir que les organisations créées au nom du peuple restent effectivement sous son contrôle ?
L’expérience des CDR a montré les limites de cette ambition. À côté de leurs activités de mobilisation et de développement, certains comités ont été associés à des abus de pouvoir, à des pratiques coercitives et à des restrictions des libertés.
La mobilisation des citoyens ne suffit donc pas à garantir l’exercice de leur souveraineté. Encore faut-il qu’ils puissent librement s’organiser, débattre, choisir leurs représentants, contrôler leurs dirigeants et contester leurs décisions.
Un peuple véritablement souverain n’est pas seulement un peuple que l’on mobilise. C’est aussi un peuple qui peut contredire ceux qui gouvernent en son nom.

III – SANKARA SUR LA CONSTRUCTION D’UNE SOUVERAINETÉ POLITIQUE ET ÉCONOMIQUE EFFECTIVE
« Nous jurons, nous proclamons, que désormais au Burkina Faso, plus rien ne se fera sans la participation des burkinabè. Rien qui n’ait été au préalable décidé par nous, élaboré par nous. »
Thomas Sankara, discours devant l’Assemblée générale des Nations unies, 4 octobre 1984.
« Produire en Afrique, transformer en Afrique et consommer en Afrique. »
Thomas Sankara, discours sur la dette, sommet de l’Organisation de l’unité africaine, Addis-Abeba, 29 juillet 1987.
La souveraineté, dans la pensée de Sankara, ne se limitait pas à l’existence d’un drapeau, d’un hymne national, d’un gouvernement africain ou d’une reconnaissance internationale.
Elle supposait que les peuples disposent réellement des capacités nécessaires pour décider de leurs priorités, élaborer leurs politiques et mobiliser les ressources permettant de les mettre en œuvre.
Cette conviction explique l’importance qu’il accordait à la production nationale, à l’agriculture, à la transformation des matières premières, à la consommation locale et au développement des compétences.
Il ne suffisait pas de dénoncer les dépendances extérieures. Il fallait construire les capacités permettant de les réduire.
C’est dans cette perspective que le gouvernement révolutionnaire encouragea notamment la consommation des produits fabriqués au Burkina Faso, la valorisation des textiles locaux et différentes initiatives visant à développer la production agricole et les infrastructures rurales.
Le changement de nom de la Haute-Volta en Burkina Faso, le 4 août 1984, participait également de cette volonté d’affirmer une nouvelle identité politique et nationale.
Mais la souveraineté ne devait pas rester symbolique. Elle devait se traduire dans l’organisation de l’économie et dans les conditions de vie des populations.
Cette ambition pose une exigence toujours actuelle : comment construire une souveraineté qui ne se limite pas à la dénonciation de la domination extérieure, mais se traduise par une capacité réelle à produire, à décider et à agir ?
La souveraineté se construit par l’éducation, le travail, les compétences, la production, la maîtrise des ressources et la qualité des institutions. Une souveraineté qui ne renforce pas progressivement les capacités nationales et n’améliore pas les conditions de vie risque de rester une proclamation.

IV – SANKARA SUR LA NÉCESSITÉ DE SORTIR DE LA DÉPENDANCE ET DE TRANSFORMER LES RELATIONS INTERNATIONALES
« Certes nous encourageons l’aide qui nous aide à nous passer de l’aide. »
Thomas Sankara, discours devant l’Assemblée générale des Nations unies, 4 octobre 1984.
« Nous ne pouvons pas rembourser la dette parce que nous n’avons pas de quoi payer. Nous ne pouvons pas rembourser la dette parce que nous ne sommes pas responsables de la dette. »
Thomas Sankara, discours sur la dette, Addis-Abeba, 29 juillet 1987.
Ces deux déclarations expriment une critique des relations de dépendance économique entre les pays africains et leurs partenaires extérieurs.
Sankara ne rejetait pas toute forme de coopération internationale. Il dénonçait surtout une assistance qui, au lieu de renforcer les capacités des pays bénéficiaires, contribuait à les maintenir durablement dans une situation de dépendance.
Pour lui, une aide véritablement utile devait permettre aux populations et aux institutions de devenir progressivement capables de répondre à leurs besoins par leurs propres moyens.
Sa critique de la dette s’inscrivait dans la même logique. Il considérait que l’endettement africain ne pouvait pas être analysé uniquement comme une question de remboursement. Il fallait également examiner l’histoire des relations économiques internationales, les circonstances dans lesquelles les dettes avaient été contractées et leurs conséquences sur les populations.
Dans son intervention de juillet 1987 devant les dirigeants africains, il dénonçait des mécanismes d’endettement qui faisaient peser sur les peuples le poids de décisions prises dans des rapports profondément inégalitaires. Il appelait également les États africains à adopter une position collective face à leurs créanciers.
Son analyse ne signifie pas que toute dette soit illégitime ou que tout emprunt constitue une menace pour la souveraineté. Elle invite surtout à interroger les conditions dans lesquelles les ressources sont mobilisées, leur utilisation et les bénéfices qu’en retirent les populations.
Une coopération devrait être appréciée à partir des capacités qu’elle contribue à développer. Un emprunt devrait être évalué à partir de son utilité, de sa transparence, de sa soutenabilité et des résultats qu’il permet d’obtenir.
La souveraineté exige autant de responsabilité dans la gestion de nos propres ressources que de lucidité face aux rapports de domination extérieurs. Il serait contradictoire de dénoncer la dépendance tout en entretenant, par nos propres choix et nos pratiques de gouvernance, les conditions qui la perpétuent.

V – SANKARA SUR LA LIBÉRATION DES FEMMES COMME CONDITION DE L’ÉMANCIPATION SOCIALE
« Camarades, il n’y a de révolution sociale véritable que lorsque la femme est libérée. »
Thomas Sankara, discours à l’occasion de la Journée internationale des femmes, 8 mars 1987.
« Seule la lutte libère et nous en appelons à toutes nos sœurs de toutes les races pour qu’elles montent à l’assaut pour la conquête de leurs droits. »
Thomas Sankara, discours devant l’Assemblée générale des Nations unies, 4 octobre 1984.
La place accordée à l’émancipation des femmes constitue l’une des dimensions les plus importantes de la pensée politique de Sankara.
Il considérait que la libération nationale ne pouvait pas être complète si les femmes continuaient de subir des rapports de domination dans la famille, au travail et dans la vie publique.
Une société ne devenait pas nécessairement juste parce qu’elle avait obtenu son indépendance, changé de dirigeants ou engagé une transformation économique. Il fallait également remettre en question les discriminations, les inégalités et les comportements qui maintenaient une partie de la population dans une position de subordination.
C’est pourquoi la question des femmes n’était pas, pour Sankara, un sujet secondaire à traiter après les grandes batailles politiques et économiques. Elle faisait partie intégrante du projet de transformation.
Cette conviction s’est traduite par plusieurs initiatives, notamment la promotion des femmes à des responsabilités publiques, la dénonciation des mariages forcés et des mutilations génitales féminines, ainsi que des actions de sensibilisation sur les discriminations et les rapports entre les hommes et les femmes.
Son discours du 8 mars 1987 présente d’ailleurs l’émancipation féminine non seulement comme une question de droits, mais également comme une transformation des relations sociales et des mentalités.
Ce qui me paraît particulièrement important dans cette approche, c’est qu’elle nous oblige à examiner les contradictions qui peuvent exister entre nos engagements publics et nos comportements privés.
Nous pouvons dénoncer la domination politique tout en reproduisant des rapports de domination dans nos familles. Nous pouvons défendre la justice sociale tout en acceptant des discriminations dans nos organisations. Nous pouvons revendiquer la liberté collective sans reconnaître pleinement celle des personnes qui nous entourent.
Aucune société ne peut prétendre être véritablement libre, juste et développée si une partie de sa population reste privée des mêmes droits, des mêmes possibilités et de la même reconnaissance.
L’émancipation des femmes doit donc se traduire dans les lois, les institutions, l’éducation, l’organisation du travail, les responsabilités familiales et les comportements quotidiens.

VI – SANKARA SUR LA NÉCESSITÉ DE METTRE L’ÉTAT ET LE DÉVELOPPEMENT AU SERVICE DES POPULATIONS
« Notre ambition économique est d’œuvrer pour que le cerveau et les bras de chaque burkinabè puissent au moins lui servir à inventer et à créer de quoi s’assurer deux repas par jour et de l’eau potable. »
Thomas Sankara, discours devant l’Assemblée générale des Nations unies, 4 octobre 1984.
« Refuser l’état de survie, desserrer les pressions, libérer nos campagnes d’un immobilisme moyenâgeux ou d’une régression, démocratiser notre société, ouvrir les esprits sur un univers de responsabilité collective pour oser inventer l’avenir. »
Thomas Sankara, discours devant l’Assemblée générale des Nations unies, 4 octobre 1984.
Ces paroles permettent de comprendre la finalité que Sankara assignait au développement : améliorer concrètement les conditions de vie des populations et renforcer leur capacité à construire leur propre avenir.
Le développement ne devait pas être réduit aux performances économiques globales, aux projets annoncés ou aux infrastructures construites. Il devait permettre aux populations de sortir de la précarité, de satisfaire leurs besoins fondamentaux et de développer leurs capacités.
Cette conception a inspiré plusieurs initiatives engagées entre 1983 et 1987 en matière de santé, d’éducation, d’agriculture, d’accès à l’eau et d’infrastructures communautaires.
L’un des exemples les mieux documentés est l’opération « Vaccination commando », organisée en novembre 1984 contre la rougeole, la fièvre jaune et la méningite.
Selon un rapport de l’UNICEF publié en 1985, cette campagne nationale permit de vacciner environ 2,6 millions d’enfants en quinze jours. Elle atteignit notamment 94 % des enfants de moins de 14 ans pour la rougeole et 90 % pour la fièvre jaune. L’opération associa les services publics, les populations et des partenaires internationaux.
Cet exemple illustre plusieurs dimensions du projet sankariste : l’identification d’un besoin prioritaire, la mobilisation collective, l’organisation de l’action publique et la recherche de résultats concrets dans des délais courts.
Il montre également que le développement des capacités nationales n’excluait pas nécessairement la coopération avec des partenaires extérieurs.
D’autres initiatives ont concerné la construction de logements, les retenues d’eau, les infrastructures rurales et la reforestation. Leur portée et leurs résultats doivent cependant être appréciés individuellement, en distinguant les objectifs annoncés, les réalisations effectives et leur durabilité.
Il serait en effet insuffisant de juger une politique uniquement à partir des ambitions qu’elle affiche. Il faut également examiner les moyens utilisés, les résultats obtenus, leur répartition et les conditions de leur pérennisation.
Un État au service du peuple doit pouvoir montrer ce que les ressources collectives ont effectivement changé dans la vie des citoyens.
Cette exigence reste particulièrement pertinente pour nos pays. Que valent nos programmes publics si les populations continuent de manquer d’eau potable, de soins accessibles, d’écoles fonctionnelles et d’opportunités économiques ? Et comment pouvons-nous améliorer durablement ces services sans mesurer les résultats, identifier les insuffisances et corriger ce qui ne fonctionne pas ?

VII – SANKARA SUR L’EXEMPLARITÉ, LE TRAVAIL ET L’ORGANISATION COMME EXIGENCES COLLECTIVES
« Au plan de la gestion économique, nous apprenons à vivre simplement, à accepter et à nous imposer l’austérité afin d’être à même de réaliser de grands desseins. »
Thomas Sankara, discours devant l’Assemblée générale des Nations unies, 4 octobre 1984.
« Ce qui sera économisé n’ira pas dans les dépenses de prestige. Nous n’en voulons plus. Ce qui sera économisé ira dans le développement. »
Thomas Sankara, discours sur la dette, Addis-Abeba, 29 juillet 1987.
La simplicité, l’intégrité, le travail et la discipline occupaient une place importante dans la conception que Sankara avait du leadership politique.
Il considérait que les dirigeants ne pouvaient pas demander des efforts aux populations tout en préservant leurs propres privilèges. Ils devaient donner l’exemple et faire preuve de cohérence entre les valeurs qu’ils défendaient et leurs comportements.
Cette volonté s’est notamment traduite par des mesures de réduction de certaines dépenses de prestige, la promotion d’un train de vie plus sobre au sommet de l’État et une insistance sur la responsabilité des agents publics.
Mais la pensée de Sankara ne se limitait pas à l’exemplarité individuelle des dirigeants.
La transformation exigeait également, selon lui, une capacité d’organisation collective : mobiliser les populations, définir des priorités, répartir les responsabilités, travailler avec discipline et poursuivre les objectifs fixés.
Cette approche permet de comprendre la place accordée aux initiatives communautaires, aux mobilisations populaires et aux efforts collectifs dans la mise en œuvre du projet révolutionnaire.
Elle soulève néanmoins deux questions essentielles.
La première concerne la transformation des comportements. Comment demander aux dirigeants d’être rigoureux dans leur gestion si les organisations et les citoyens ne font pas eux-mêmes preuve d’exigence, de responsabilité et de cohérence dans leurs pratiques ?
La seconde concerne les limites de la discipline. Comment promouvoir l’engagement collectif sans transformer la discipline en soumission, la mobilisation en contrainte et la loyauté envers un projet en obéissance à ses dirigeants ?
Cette distinction me paraît fondamentale. La discipline nécessaire à la réussite d’une organisation ne devrait pas être confondue avec l’interdiction de critiquer ou de contester. Une organisation efficace doit pouvoir s’appuyer sur des règles, des responsabilités et des engagements partagés, tout en conservant la capacité de débattre, d’évaluer et de se corriger.
Il en va de même pour les institutions publiques.
L’exemplarité des dirigeants est nécessaire, mais elle ne peut pas remplacer les règles, les mécanismes de contrôle et les institutions.
Une société ne devrait pas dépendre uniquement de la vertu de ses dirigeants. Elle doit être organisée pour prévenir, détecter et sanctionner les abus, quels que soient les individus qui exercent le pouvoir.

VIII – SANKARA SUR LE PANAFRICANISME ET LA SOLIDARITÉ ENTRE LES PEUPLES
« Nous voulons être les héritiers de toutes les révolutions du monde, de toutes les luttes de libération des peuples du Tiers Monde. »
Thomas Sankara, discours devant l’Assemblée générale des Nations unies, 4 octobre 1984.
« Ceux qui veulent exploiter l’Afrique sont les mêmes qui exploitent l’Europe. Nous avons un ennemi commun. »
Thomas Sankara, discours sur la dette, Addis-Abeba, 29 juillet 1987.
La pensée de Sankara ne se limitait pas au Burkina Faso. Elle s’inscrivait dans une vision plus large de l’émancipation des peuples africains et des luttes contre les rapports de domination à travers le monde.
Son panafricanisme ne reposait pas uniquement sur l’affirmation d’une identité commune ou sur la dénonciation du passé colonial. Il comportait une dimension politique et économique : développer la solidarité entre les États africains, renforcer leur capacité de négociation et construire des réponses collectives aux problèmes qu’ils partageaient.
Son intervention sur la dette, en juillet 1987, illustre cette ambition. Il considérait qu’un pays africain agissant seul disposait de moyens limités face à ses créanciers. En revanche, une position collective pouvait modifier les rapports de force.
Cette approche reposait également sur une conception internationaliste de la solidarité. Sankara distinguait les populations étrangères des systèmes politiques et économiques qui organisaient leur exploitation. Il ne considérait donc pas les peuples d’Europe et d’Afrique comme naturellement opposés.
Au contraire, il cherchait à montrer que des populations vivant sur des continents différents pouvaient partager certains intérêts et mener des combats communs contre les injustices.
Cette pensée nous invite à dépasser une vision de la souveraineté fondée exclusivement sur la confrontation entre États ou entre continents.
La souveraineté nationale et la solidarité internationale ne sont pas nécessairement contradictoires. Les peuples peuvent renforcer leur autonomie en développant des coopérations, des alliances et des institutions communes.
Encore faut-il que ces solidarités dépassent les discours et se traduisent par des objectifs partagés, des engagements réciproques, des mécanismes de décision et des actions concrètes.

LES LIMITES ET CONTRADICTIONS DE L’EXPÉRIENCE SANKARISTE : QUELLES LEÇONS POUR LA TRANSFORMATION DE NOS SOCIÉTÉS ?
Comprendre Sankara exige aussi d’examiner les méthodes employées au nom de la révolution, les contradictions entre ses ambitions et certaines pratiques du pouvoir, ainsi que les difficultés rencontrées dans la construction d’institutions durables.
La révolution sankariste voulait donner le pouvoir au peuple, transformer les rapports sociaux et mettre fin aux privilèges. Mais elle a également été conduite dans un système marqué par une forte concentration de l’autorité, des restrictions aux libertés politiques et syndicales et le recours à des méthodes coercitives contre certains opposants.
Le conflit avec les enseignants constitue un épisode particulièrement révélateur.
En mars 1984, après l’arrestation de responsables du Syndicat national des enseignants africains de Haute-Volta (SNEAHV), une grève est organisée. Le pouvoir révolutionnaire décide de licencier massivement les enseignants qui y ont participé.
Le nombre exact des personnes concernées a fait l’objet de divergences. Une mission de l’Organisation internationale du travail (OIT) rapporte notamment le chiffre de 1 396 licenciements reconnu par une autre organisation syndicale, tandis que le SNEAHV avançait celui de 2 600. Des réintégrations interviendront par la suite.
Cette répression met en évidence une contradiction fondamentale : un pouvoir qui entend mobiliser les travailleurs pour transformer la société peut aussi réprimer leur action lorsqu’elle conteste ses décisions.
Les tensions avec les organisations syndicales, les pratiques de certains CDR et le fonctionnement des Tribunaux populaires de la révolution ont également soulevé des interrogations sur le respect des libertés, les garanties judiciaires et les mécanismes de contrôle du pouvoir.
Ces contradictions ne doivent ni effacer les ambitions du projet sankariste ni être dissimulées par l’admiration que suscite son principal dirigeant. Elles invitent plutôt à examiner trois questions essentielles.
La première concerne les libertés et les méthodes de transformation. Comment conduire des réformes profondes, parfois urgentes, tout en garantissant aux citoyens le droit de s’organiser, de critiquer et de contester ? La volonté de transformer rapidement la société peut-elle justifier la restriction des libertés que cette transformation prétend précisément défendre ?
La deuxième concerne les institutions et les mécanismes de responsabilité. Comment faire en sorte qu’un projet de transformation ne dépende pas principalement de la volonté, du courage ou de l’intégrité d’un dirigeant ? Comment construire des organisations et des institutions capables de prévenir les abus, de corriger les erreurs et de garantir que les responsables rendent effectivement compte de leurs décisions ?
La troisième concerne la durabilité du changement. Pourquoi un projet porteur d’ambitions aussi importantes s’est-il révélé vulnérable aux conflits internes et aux ruptures au sommet du pouvoir ? Quelles institutions, quels mécanismes de régulation et quelles formes d’adhésion populaire auraient pu contribuer à préserver ses réalisations au-delà de ses principaux dirigeants ?
Ces questions ne sont pas propres à l’expérience sankariste. Elles se posent à toutes les organisations et à tous les mouvements qui ambitionnent de transformer profondément la société.
Car la justesse des objectifs poursuivis ne garantit pas nécessairement celle des méthodes employées. La popularité d’un dirigeant ne garantit pas la qualité des institutions. Et l’adhésion à un projet politique ne dispense pas de la nécessité de contrôler ceux qui prétendent l’incarner.

Nous devons donc apprendre à apprécier les projets politiques à partir de plusieurs exigences complémentaires :
- Les finalités : quelles transformations sont recherchées et au bénéfice de qui ?
- Les méthodes : comment les décisions sont-elles prises et les citoyens associés ?
- Les résultats : quelles améliorations concrètes sont obtenues et à quel coût ?
- Les institutions : quels mécanismes permettent de prévenir les abus et de corriger les erreurs ?
- La durabilité : les progrès peuvent-ils être préservés et approfondis au-delà des dirigeants qui les ont initiés ?
C’est à partir de ces exigences que nous pouvons tirer des enseignements utiles des expériences politiques passées.
La transformation d’une société ne devrait pas seulement produire de nouvelles politiques et de nouveaux dirigeants. Elle devrait aussi construire les conditions qui permettent au peuple de conserver durablement le contrôle de son destin.
C’est dans cet esprit qu’il me paraît important de lire Sankara : ni le réduire à ses erreurs, ni le placer au-dessus de toute critique.

CONCLUSION – FAIRE DE LA MÉMOIRE UNE SOURCE DE CONNAISSANCES, D’EXIGENCES ET D’ACTION
Laissons encore parler le capitaine Sankara :
« Si le Burkina Faso tout seul refuse de payer la dette, je ne serai pas là à la prochaine conférence ! »
Thomas Sankara, discours sur la dette, Addis-Abeba, 29 juillet 1987.
Cette déclaration, prononcée moins de trois mois avant son assassinat, est avant tout un appel à l’action collective. Sankara voulait convaincre les dirigeants africains qu’ils ne pouvaient pas affronter isolément certains rapports de domination. Sa disparition quelques semaines plus tard donne à cette phrase une résonance particulière, sans qu’elle suffise à établir les causes et les responsabilités de son assassinat.
Trente-neuf ans après sa mort, les questions qu’il a posées continuent de nous interpeller.
Comment faire du peuple le véritable détenteur du pouvoir ? Comment construire une souveraineté effectivement exercée ? Comment développer nos capacités économiques et institutionnelles ? Comment mettre l’État au service des populations ? Comment faire de l’intégrité, de la discipline et du travail des exigences collectives ? Comment transformer profondément nos sociétés sans compromettre les libertés et les droits que nous prétendons défendre ?
Je crois que nous avons beaucoup à apprendre de Thomas Sankara, de ses idées, de ses convictions, de ses réalisations, mais aussi de ses insuffisances et des contradictions de son expérience.
Nous devons cependant aller au-delà de l’admiration, des slogans et des références répétées.
Il ne suffit pas de célébrer les hommes qui ont voulu transformer l’Afrique. Il faut comprendre ce qu’ils ont pensé, ce qu’ils ont tenté, ce qu’ils ont réussi, ce qu’ils n’ont pas réussi et pourquoi.
Car si nous voulons véritablement transformer nos sociétés, nous devons apprendre à distinguer les intentions des résultats, les convictions des méthodes, la popularité des dirigeants de la solidité des institutions et la mobilisation des citoyens de l’exercice réel de leur souveraineté.
Le véritable enjeu n’est donc pas de reproduire Sankara, de rechercher un nouveau Sankara ou d’attendre qu’un homme providentiel vienne nous sauver.
Il est de développer, individuellement et collectivement, notre capacité à penser, à nous organiser, à agir, à évaluer nos résultats, à corriger nos erreurs et à construire des institutions capables de garantir durablement la liberté, la justice et le progrès.
C’est ainsi, je crois, que nous pourrons faire de la mémoire de Thomas Sankara autre chose qu’un objet de célébration : une source de connaissances, d’exigences et d’action pour construire les sociétés que nous voulons.
Franck Essi
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#AllumonsNosCerveaux

SOURCES ET RÉFÉRENCES POUR APPROFONDIR
Discours et documents historiques
- Sankara, Thomas (1983). Discours d’orientation politique, 2 octobre 1983. Texte, audio et vidéo. Document fondateur du projet de révolution démocratique et populaire.
- Sankara, Thomas (1984). Discours devant la 39e session de l’Assemblée générale des Nations unies, 4 octobre 1984. Texte, audio et vidéo. Présentation de sa vision de la souveraineté, du développement, de l’aide et des relations internationales.
- Sankara, Thomas (1987). La libération de la femme : une exigence du futur, 8 mars 1987. Discours consacré à l’émancipation des femmes et à la transformation des rapports sociaux.
- Sankara, Thomas (1987). Il faut annuler la dette, sommet de l’OUA, Addis-Abeba, 29 juillet 1987. Texte et vidéo. Intervention sur la dette africaine, la solidarité internationale et les rapports économiques mondiaux.
Documents et analyses complémentaires
- UNICEF (1985). Rapport du Conseil d’administration de l’UNICEF, documents E/1985/31 et E/ICEF/1985/12. Données sur la campagne nationale de vaccination menée au Burkina Faso en 1984.
- Organisation internationale du travail (1986). Rapport du Comité de la liberté syndicale sur le Burkina Faso. Documentation sur les licenciements d’enseignants et les atteintes aux libertés syndicales.
- Harsch, Ernest (2013). The Legacies of Thomas Sankara: A Revolutionary Experience in Retrospect. Review of African Political Economy. Analyse rétrospective des réalisations, des contradictions politiques et de l’héritage de la révolution burkinabè.
- Jaffré, Bruno (2017). Thomas Sankara : La liberté contre le destin. Discours de Thomas Sankara. Éditions Syllepse. Recueil de discours et textes permettant d’approfondir sa pensée et son action politique.