Thomas Sankara : le pouvoir, c’est pour servir le peuple et non se servir du peuple !

Par Franck Essi | 15 octobre 2026

39 ans après son assassinat, l’héritage de Thomas Sankara nous invite à interroger notre conception du pouvoir, de la souveraineté, de l’intégrité et de la transformation politique. Au-delà de l’admiration pour un dirigeant devenu un symbole, quelles leçons pouvons-nous tirer de son expérience pour construire le Cameroun et l’Afrique que nous voulons ?

Le 15 octobre 1987, Thomas Sankara était assassiné à Ouagadougou, à seulement 37 ans. Près de quatre décennies plus tard, son nom continue d’incarner, pour de nombreux Africains, une certaine idée du courage politique, de la dignité, de l’intégrité et de la souveraineté.

Cette longévité dans la mémoire collective mérite réflexion. Sankara n’a gouverné que quatre années. Pourtant, son expérience continue d’inspirer des générations qui n’ont pas connu son époque. Elle nourrit les débats sur l’indépendance africaine, la justice sociale, l’exemplarité des dirigeants et le rôle de l’État dans la transformation des sociétés.

Mais rendre hommage à Sankara ne devrait pas consister uniquement à célébrer un homme ou à répéter ses discours. L’essentiel est de comprendre les ambitions de son action, d’en examiner les réalisations et les contradictions, et d’en tirer des enseignements pour notre présent.

Une ambition : transformer concrètement la société

Arrivé au pouvoir le 4 août 1983, à l’âge de 33 ans, à la suite d’un coup d’État, Thomas Sankara engagea une transformation profonde de la Haute-Volta, devenue le Burkina Faso en 1984, le « pays des hommes intègres ».

Son projet politique reposait sur une idée forte : l’indépendance ne devait pas demeurer une réalité juridique ou un symbole national. Elle devait se traduire par des changements tangibles dans l’économie, la société et la vie quotidienne des populations.

En quatre années, son gouvernement engagea plusieurs réformes et campagnes de mobilisation.

Dans les domaines de la santé et de l’éducation, il lança des campagnes massives de vaccination et d’alphabétisation afin d’élargir l’accès à des services essentiels.

Sur le plan économique, il encouragea la production agricole, la consommation locale et une plus grande autonomie nationale, cherchant à réduire la dépendance aux importations et à mobiliser les capacités productives du pays.

Il fit également de l’émancipation des femmes un enjeu politique majeur, en dénonçant certaines pratiques discriminatoires et en encourageant leur participation à la vie publique.

La protection de l’environnement occupa une place importante dans son action, notamment à travers des initiatives de reboisement et de lutte contre la désertification.

Enfin, son gouvernement chercha à promouvoir l’intégrité dans la gestion publique, en remettant en question les privilèges des dirigeants, les dépenses de prestige et l’utilisation des fonctions publiques à des fins d’enrichissement personnel.

Ces politiques n’ont pas toutes atteint les résultats espérés. Certaines ont rencontré des résistances ou suscité des controverses liées à leur mise en œuvre. Il serait donc excessif de présenter cette expérience comme une réussite totale.

Mais elle révèle une volonté politique qui conserve toute son actualité : faire de l’action publique un instrument de transformation concrète des conditions de vie du peuple.

C’est peut-être l’un des principaux enseignements de Sankara. Un projet politique doit être apprécié non seulement à l’aune de ses discours et de ses intentions, mais également à travers les transformations qu’il permet d’engager dans la vie réelle des citoyens.

Une souveraineté à construire, pas seulement à proclamer

Thomas Sankara dénonçait les rapports de domination, les dépendances économiques et les mécanismes d’endettement qui limitaient la liberté de décision des pays africains.

Il défendait une souveraineté qui ne se réduisait pas aux attributs formels de l’indépendance. Pour lui, la capacité d’un peuple à décider de son avenir devait se construire aussi dans l’économie, la production, l’éducation et la maîtrise des ressources nationales.

Cette réflexion reste particulièrement pertinente pour nos pays.

La souveraineté politique perd une grande partie de son sens si elle ne s’accompagne pas d’une capacité réelle à produire, à éduquer, à soigner, à nourrir les populations et à définir nos propres priorités de développement.

Un pays peut disposer d’un drapeau, d’un hymne, d’institutions nationales et d’un gouvernement souverain en droit, tout en demeurant fortement dépendant de l’extérieur pour des besoins essentiels. Il peut proclamer son indépendance politique alors que son économie reste fragile, que ses ressources sont insuffisamment valorisées et que ses populations peinent à accéder aux services fondamentaux.

C’est pourquoi la souveraineté doit être considérée comme une construction permanente, fondée sur le développement des capacités nationales.

Cela suppose d’investir dans l’éducation, la recherche, la formation, les infrastructures et la production. Cela exige aussi une gestion responsable des ressources publiques, des institutions efficaces et des politiques économiques capables d’améliorer progressivement les conditions de vie.

Mais cette exigence appelle également une responsabilité envers nous-mêmes.

Nous ne pouvons pas combattre la dépendance tout en entretenant, par la corruption, l’inefficacité et la mauvaise gestion de nos ressources, les conditions qui la perpétuent.

Dénoncer les rapports de domination extérieurs est nécessaire lorsqu’ils existent. Mais cette dénonciation ne saurait nous dispenser d’examiner nos propres responsabilités, nos décisions et nos pratiques de gouvernance.

Une souveraineté véritable exige autant de lucidité face aux contraintes extérieures que de rigueur dans la conduite de nos affaires nationales.

Un héritage à examiner avec lucidité

L’admiration que suscite Sankara ne doit pas empêcher l’examen critique de son expérience.

Son gouvernement a également été marqué par des restrictions des libertés, des tensions avec les organisations syndicales et des pratiques autoritaires. Ces dimensions font partie de son bilan historique et méritent d’être prises en compte.

Il serait contradictoire de défendre la dignité, la justice et la liberté tout en considérant qu’elles peuvent être durablement subordonnées à la volonté d’un dirigeant, même animé de convictions sincères et d’ambitions transformatrices.

L’intégrité personnelle d’un dirigeant ne remplace ni les libertés publiques, ni les contre-pouvoirs, ni des institutions capables de contrôler et de corriger l’exercice du pouvoir.

Cette distinction est essentielle.

Un dirigeant peut être personnellement intègre et engagé en faveur de son peuple sans que cela suffise à garantir la qualité démocratique du système politique qu’il dirige. De même, une transformation conduite à partir du sommet de l’État peut produire des avancées importantes sans nécessairement créer les conditions de leur pérennité.

La question fondamentale est donc celle de l’institutionnalisation du changement.

Comment faire en sorte que la probité ne dépende pas uniquement de la vertu personnelle des responsables ? Comment permettre aux citoyens de contrôler l’action publique, de contester les décisions et de participer aux orientations collectives ? Comment construire des institutions qui survivent aux dirigeants et préservent les acquis de la transformation ?

À mes yeux, une transformation politique durable ne peut reposer uniquement sur le courage, les convictions ou les qualités exceptionnelles d’un individu.

Elle doit s’appuyer sur des citoyens conscients et organisés, des institutions responsables, des droits garantis et des mécanismes effectifs de participation et de contrôle démocratique.

L’héritage de Sankara mérite donc d’être transmis sans idéalisation et sans dénigrement. C’est en le soumettant à un examen rigoureux que nous pouvons en tirer des enseignements réellement utiles.

Quelles leçons pour le Cameroun que nous voulons ?

Pour nous qui sommes engagés dans Stand Up For Cameroon, l’hommage le plus utile à Sankara n’est pas de répéter ses discours ou de célébrer sa personne. Il consiste à prendre au sérieux les questions que son expérience nous pose.

Pourquoi exerçons-nous le pouvoir : pour servir le peuple ou pour nous servir du peuple ?

Cette interrogation devrait être au cœur de tout engagement politique.

Elle conduit à d’autres questions, tout aussi fondamentales.

Comment transformer les ressources considérables du Cameroun en écoles qui instruisent réellement, en hôpitaux qui soignent, en emplois dignes et en meilleures conditions de vie pour les citoyens ?

Comment bâtir une véritable souveraineté fondée sur nos capacités productives, nos compétences, notre créativité et une gestion responsable des ressources publiques ?

Comment faire émerger des dirigeants intègres, tout en construisant des institutions capables de prévenir, de détecter et de sanctionner les abus de pouvoir, quels qu’en soient les auteurs ?

Comment permettre aux citoyens, notamment aux jeunes et aux femmes, de participer pleinement aux décisions qui engagent leur avenir ?

Et surtout, comment faire en sorte que le changement ne dépende plus exclusivement de la volonté d’un homme ou d’un groupe, mais devienne une dynamique collective, portée par des règles, des institutions et des citoyens capables de faire respecter leurs droits ?

Ces interrogations sont particulièrement importantes pour le Cameroun, confronté à de profondes difficultés de gouvernance, à des fractures sociales et politiques, à des insuffisances dans la fourniture des services publics et à une crise de confiance entre les citoyens et les institutions.

Le Cameroun n’a pas besoin d’un homme providentiel. Il a besoin d’un peuple conscient, organisé et engagé, d’institutions démocratiques solides et d’une gouvernance réellement au service de l’intérêt général.

C’est dans cette perspective que nous défendons, au sein de Stand Up For Cameroon, une transition politique démocratique et refondatrice, visant à transformer la Nation, l’État et la Gouvernance.

L’enjeu n’est pas simplement de changer ceux qui exercent le pouvoir. Il est de transformer notre manière de concevoir le pouvoir, de l’organiser, de l’exercer et de le contrôler. Il s’agit de construire un système politique dans lequel les institutions sont au service des citoyens et dans lequel les ressources nationales servent prioritairement à améliorer les conditions de vie du peuple.

Servir le peuple : une exigence toujours actuelle

Trente-neuf ans après son assassinat, Thomas Sankara continue de nous interpeller.

Son expérience rappelle que la politique peut porter une ambition de transformation profonde, que la souveraineté doit se traduire par des capacités concrètes et que l’intégrité dans la gestion des affaires publiques constitue une exigence fondamentale.

Mais elle rappelle également que les convictions d’un dirigeant, aussi fortes soient-elles, ne sauraient se substituer aux libertés, aux droits des citoyens et aux institutions démocratiques.

Le véritable enjeu n’est pas seulement de trouver des dirigeants qui veulent servir le peuple. Il est aussi de construire un système politique dans lequel le pouvoir ne peut plus être durablement détourné au détriment du peuple.

C’est à cette double exigence — celle de l’engagement personnel et celle de la transformation institutionnelle — que nous devons mesurer nos ambitions politiques.

La meilleure manière d’honorer Thomas Sankara est donc de faire vivre un principe simple, mais profondément exigeant : servir le peuple, transformer la société et ne jamais considérer le pouvoir comme une propriété personnelle ou un moyen de se servir du peuple.

Gloire et honneur à Thomas Sankara !

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