Par Franck Essi

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De l’urgence de rompre avec la fascination du sauveur
À chaque nouvelle élection, le décor est le même : des promesses irréalistes, des candidats mis en scène comme des héros, des discours gonflés d’ego. On entend sans cesse : « Moi, je vais changer le pays. »
Mais après l’euphorie vient la déception. Presque toujours, le système reste inchangé, les injustices se renforcent, et l’espoir populaire s’éteint. Ce cycle se répète parce que nous continuons à croire au mythe du sauveur — celui qui, seul, viendrait réparer toutes les fractures d’un pays. Ce mythe, hérité du passé colonial et nourri par des pratiques politiques autoritaires, empêche l’émergence d’une action collective.
Nous sommes convaincus qu’il est temps de sortir de cette illusion. Ce dont l’Afrique a besoin, ce n’est pas d’un homme providentiel, mais d’un sursaut démocratique. D’un « Nous » fort, conscient, organisé. D’un travail collectif qui transforme les institutions, les mentalités et les règles du jeu politique.
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Les illusions dangereuses du « Moi je » politique
Le discours du chef solitaire repose sur trois grandes illusions qui minent les sociétés africaines et empêchent toute avancée structurelle.
1. La toute-puissance du chef
Croire qu’un individu, à lui seul, peut changer un pays, c’est méconnaître la complexité des systèmes de pouvoir. Un chef, même courageux et sincère, ne peut vaincre seul les réseaux d’influence, les routines institutionnelles et les blocages enracinés dans les pratiques sociales. Quand il est isolé, sans soutien collectif, il finit souvent par échouer ou se compromettre.
Une transformation véritable suppose une organisation collective, une base militante structurée et un appareil institutionnel solide.
2. Le changement sans réforme réelle
Promettre la rupture sans réformer les règles du jeu est une tromperie. Tant que les constitutions sont manipulables, les institutions capturées, et la justice dépendante, aucune alternance ne garantit le progrès.
Changer les visages sans toucher à la manière dont le pouvoir est exercé revient à perpétuer le statu quo sous de nouveaux habits.
3. L’élection-spectacle
Trop souvent, la démocratie se résume à une mise en scène électorale. Le citoyen est réduit à un figurant, appelé à voter sans comprendre les enjeux profonds. Les débats se concentrent sur les personnalités, jamais sur les systèmes. On ne parle ni de la gestion des ressources, ni de la répartition des pouvoirs, ni du contrôle des dirigeants.
Une démocratie vivante ne se limite pas aux urnes. Elle suppose une citoyenneté active, impliquée au quotidien, capable d’exiger des comptes.
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Pourquoi cette fascination pour le sauveur ?
Cette croyance dans l’homme fort a des racines profondes. Elle vient de notre histoire, de nos institutions, mais aussi de l’influence d’acteurs extérieurs.
1. Une histoire de domination internalisée
Après les indépendances, beaucoup de pays ont remplacé l’administration coloniale par des régimes présidentiels forts. Les chefs d’État sont devenus des figures paternelles, quasi sacrées, concentrant tout le pouvoir et décidant de tout.
Ce modèle autoritaire a marginalisé les initiatives collectives et vidé les institutions de leur substance.
2. L’État comme patrimoine privé
Dans plusieurs contextes, l’État n’est pas perçu comme un bien commun, mais comme une source de privilèges. Le pouvoir s’exerce par les relations personnelles, les réseaux de fidélité, la distribution de postes et de contrats. Les partis sont souvent réduits à des instruments électoraux sans projet ni débat idéologique.
Ce système bloque l’émergence de contre-pouvoirs et décourage la participation citoyenne.
3. Le soutien intéressé des puissances étrangères
Certains partenaires extérieurs, au nom de la stabilité, préfèrent traiter avec des régimes autoritaires plutôt que de soutenir la construction de sociétés ouvertes.
Cette complaisance internationale consolide le mythe du leader indispensable et compromet la souveraineté populaire.
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Pour une alternative collective : les bases concrètes d’une insurrection du “Nous”
Sortir du culte du sauveur n’est pas un simple changement de vocabulaire. C’est un basculement stratégique : il faut organiser la puissance collective. Cela exige de bâtir une nouvelle architecture démocratique, à partir de quatre piliers essentiels — pas comme un luxe, mais comme le minimum vital pour qu’un vrai changement soit possible.
1. Bâtir des partis politiques ancrés dans les réalités locales
La majorité des partis africains sont des coquilles électorales qui s’activent seulement à l’approche des scrutins. Il faut en finir avec cette logique opportuniste.
Ce qu’il faut faire :
- Créer des “cellules villageoises ou de quartier” durables.
- Organiser des universités populaires du politique.
- Instaurer des mécanismes de financement communautaire.
- Imposer la parité et le renouvellement générationnel dans les organes dirigeants.
2. Construire des mouvements citoyens enracinés et autonomes
La société civile africaine reste souvent soit sous-financée, soit instrumentalisée. Pour être une vraie force de transformation, elle doit articuler mobilisation de terrain, autonomie financière et capacité de proposition.
Ce qu’il faut faire :
- Créer des réseaux locaux de vigilance démocratique.
- Fonder des maisons citoyennes dans chaque commune.
- Élaborer des pactes locaux de gouvernance.
- Organiser des campagnes d’actions concertées à l’échelle régionale.
3. Refonder les institutions de bas en haut
Réformer l’État ne peut rester un slogan. Il faut refonder juridiquement et institutionnellement le rapport entre gouvernants et gouvernés.
Ce qu’il faut faire :
- Exiger des lois sur la reddition des comptes.
- Promouvoir la justice de proximité.
- Lancer des processus constituants communautaires.
- Mettre en place des “parlements citoyens” locaux.
4. Déclencher une révolution éducative et culturelle du politique
La bataille se joue aussi dans les têtes. Il faut briser l’attente du sauveur par la formation d’une conscience citoyenne critique et engagée.
Ce qu’il faut faire :
- Instaurer une éducation civique populaire et active.
- Créer une bibliothèque numérique citoyenne accessible à tous.
- Impliquer les artistes et les leaders culturels dans l’éducation politique.
- Développer des clubs de citoyenneté dans les écoles, lieux de culte et quartiers.
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Ma conviction : Ne plus croire, construire. Ne plus suivre, agir.
Le changement véritable n’adviendra pas par l’élection d’un homme « nouveau », mais par l’émergence d’une citoyenneté organisée, informée, structurée. C’est cela, l’insurrection du “Nous”.
Chaque quartier, chaque village, chaque école peut devenir un laboratoire de cette nouvelle démocratie.
Et cette démocratie ne viendra pas du sommet. Elle émergera du bas. Elle ne se confiera pas à une personne, elle se construira à plusieurs.
Ce n’est pas d’un guide que nous avons besoin, mais d’un cap collectif.
Ce n’est pas d’un héros, mais d’un tissu d’actions coordonnées.
Ce n’est pas le charisme qui fonde une République, c’est l’organisation populaire.
Ok
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D’accord que la constitution, la nature et la forme de l’état soit décidée et validé de tous
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