Par Franck Essi

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Le 1er mai ne devrait pas être, au Cameroun, un simple rituel de défilés encadrés, de slogans officiels et de pagnes commémoratifs. Cette date devrait d’abord rappeler une vérité historique et politique fondamentale : les droits des travailleurs n’ont jamais été donnés — ils ont toujours été arrachés, défendus, puis souvent remis en cause. Au Cameroun aussi, les conquêtes sociales sont nées de rapports de force, de sacrifices, de grèves, de mobilisations, de répressions et d’engagements politiques de longue haleine.
Mais commémorer ne suffit pas. Il faut revenir à l’histoire longue des résistances ouvrières, à l’articulation entre lutte sociale et lutte nationale, aux conquêtes obtenues, aux échecs accumulés, aux impasses actuelles des organisations syndicales, et aux conditions d’une relance véritable de la mobilisation populaire. Car la question du travail ne se réduit pas au salaire : elle renvoie à la citoyenneté, à la justice, à la dignité, à la souveraineté et, en définitive, à la nature même de l’État camerounais.
La leçon principale est claire : sans réinvestissement des travailleurs dans la lutte sociale, économique et politique, et sans refondation de l’État et de la gouvernance, aucune avancée durable ne sera possible.
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Aux origines : les résistances ouvrières sous la colonisation
L’histoire des luttes ouvrières camerounaises ne commence pas en 1940, ni même en 1945. Elle s’inscrit dans un temps plus long, celui du proto-syndicalisme et des résistances sociales apparues dès les années 1920 et 1930, dans un contexte où l’administration coloniale combattait toute auto-organisation autonome des travailleurs africains. Avant même la reconnaissance légale du droit syndical, des formes d’entraide, de regroupement professionnel, d’associations mutualistes et d’organisations semi-clandestines ont servi de matrice à l’émergence d’une conscience ouvrière et revendicative.
Des structures comme l’ASFAC (Association des Fonctionnaires et Agents du Cameroun), repérées dans les années 1930, témoignent que le monde du travail camerounais cherchait déjà à s’organiser malgré les blocages coloniaux. La véritable rupture juridique intervient en 1944, lorsque les autorités coloniales ouvrent enfin la possibilité pour les Camerounais de constituer des syndicats professionnels, dans le sillage des annonces de Brazzaville. Le 18 décembre 1944, la création de l’USCC (Union des Syndicats Confédérés du Cameroun) à Douala marque une étape décisive dans la structuration visible du mouvement ouvrier camerounais.
L’année 1945 révèle au grand jour le potentiel subversif de ce mouvement. En septembre, à Douala, une grève de cheminots et de journaliers élargie aux quartiers populaires est écrasée dans le sang par les colons armés avec la complicité de l’ordre colonial ; plusieurs récits évoquent des dizaines de morts et une chasse à l’homme contre les syndicalistes, dont Léopold Moumé Etia. Cet épisode établit, dès les origines, une vérité que l’histoire camerounaise confirmera sans cesse : la lutte des travailleurs a toujours été inséparable de la répression politique et raciale propre au système colonial.
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Lutte sociale et lutte nationale : le rôle des syndicalistes dans le combat pour la réunification et l’indépendance
L’une des spécificités majeures du Cameroun est que la question ouvrière y a très tôt rejoint la question nationale. Le syndicalisme n’a pas seulement porté des revendications salariales ou corporatives ; il a contribué à faire émerger une conscience politique tournée vers l’émancipation, la réunification et l’indépendance.
La fondation de l’UPC (Union des Populations du Cameroun) en 1948 à Douala illustre cette articulation. Parmi les fondateurs figurent plusieurs personnalités liées au monde syndical, dont Léopold Moumé Etia, confirmant les passerelles profondes entre mouvement ouvrier et mouvement nationaliste. Après la répression de septembre 1945, la responsabilité des organisations syndicales se camerounise davantage : Ruben Um Nyobè devient secrétaire général de l’USCC (Union des Syndicats Confédérés du Cameroun) en 1947, avant de jouer un rôle central dans l’UPC.
L’UPC affirmait alors explicitement que les revendications économiques sont indissociables des revendications politiques : il ne peut y avoir d’émancipation sociale sans souveraineté nationale et sans transformation des rapports de domination structurant l’économie coloniale. Cette lecture explique pourquoi des syndicalistes, des instituteurs, des agents urbains, des jeunes militants et des travailleurs engagés ont participé, directement ou indirectement, au combat pour la réunification et pour une indépendance réelle, non simplement octroyée d’en haut.
Cette mémoire doit être réhabilitée. Elle rappelle qu’un mouvement ouvrier puissant ne se contente pas de négocier des avantages sectoriels : il pèse sur la définition même du destin national.
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Des conquêtes réelles, obtenues par la lutte
L’histoire sociale du Cameroun n’est pas seulement celle de la répression. Les travailleurs ont obtenu des victoires réelles, même si elles restent partielles, fragiles et souvent mal appliquées.
Conquêtes juridiques et syndicales
- 1944 : création de l’USCC (Union des Syndicats Confédérés du Cameroun) à Douala, premier cadre structuré du mouvement ouvrier camerounais.
- 1967 : promulgation d’un premier Code du travail camerounais, qui pose les bases d’une protection plus moderne du salarié.
- 1977 : unification syndicale autour de l’UNTC (Union Nationale des Travailleurs du Cameroun), qui donne un cadre national, même si celui-ci reste fortement contrôlé politiquement.
- 1992 : adoption de la loi n° 092/007 du 14 août 1992 portant Code du travail, texte central qui consacre la liberté syndicale, encadre le droit de grève et structure la relation de travail.
- Années 1990 : montée d’un pluralisme syndical avec l’affirmation d’organisations comme la CSTC (Confédération des Syndicats des Travailleurs du Cameroun) dans un contexte d’ouverture politique.
Droits reconnus dans la législation
Le droit du travail camerounais reconnaît aujourd’hui plusieurs garanties importantes : une durée légale du travail de 40 heures par semaine, la majoration des heures supplémentaires, la protection contre les licenciements abusifs, des congés payés et la formalisation d’une partie des obligations patronales. Ces dispositions sont le produit de rapports de force historiques, non de concessions spontanées du patronat ou de l’État.
Luttes sectorielles et victoires négociées
Même les avancées récentes confirment que la lutte est la clé. Dans les industries de transformation, la grille salariale arrimée au SMIG (Salaire Minimum Interprofessionnel Garanti) de 60 000 FCFA (Franc CFA) en mars 2024 a été obtenue par la négociation sociale et la pression syndicale au sein du SYNDUSTRICAM (Syndicat des Industries, du Commerce et des Services du Cameroun). Dans le secteur pétrolier, la convention collective signée en novembre 2024 n’est pas tombée du ciel : précédée d’une initiative syndicale formelle, d’une commission mixte paritaire mise en place dès mars 2023 et de longs mois de discussions, elle a abouti à la révision de 26 articles avec des améliorations sur les indemnités, le logement, la santé et des garanties de carrière.
Qu’elle prenne la forme de la grève, de la mobilisation publique, de la négociation collective ou de l’interpellation politique, toute conquête durable procède d’une lutte.
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Les grandes luttes sectorielles contemporaines
Les enseignants : de la « craie morte » à la crise de l’État éducateur
Le secteur de l’éducation est devenu l’un des principaux foyers de conflictualité sociale au Cameroun. En 2022, le mouvement OTS (On a Trop Supporté) a popularisé l’opération « craie morte » pour dénoncer les retards de carrière, l’insuffisance des rémunérations, les lenteurs administratives et la dégradation du service public éducatif. En 2025, des organisations comme le COREC (Collectif des Organisations Revendicatives des Enseignants du Cameroun) ont relancé la pression avec des appels à la grève, des opérations « école morte » et des menaces de boycott des examens, autour du statut des enseignants, du paiement régulier, du dialogue sectoriel et d’une convention collective pour le privé.
Cette lutte dépasse de loin la question salariale. Elle révèle la crise d’un État incapable de gérer les carrières, d’assurer des paiements réguliers, de planifier les recrutements et de protéger sérieusement l’école publique. Quand les enseignants se battent, c’est toute la question de la gouvernance publique qui se trouve posée.
Le secteur pétrolier : des avancées arrachées par un rapport de force organisé
Le secteur pétrolier corrige une idée fausse : les avancées n’y ont pas été obtenues sans lutte. Si une nouvelle convention collective a été signée en 2024, c’est parce qu’il y a eu demande syndicale, négociation structurée, pression collective et persévérance dans le rapport de force. Même lorsque la lutte ne prend pas la forme d’une grève spectaculaire, elle existe sous forme d’initiative, de coordination et de résistance organisée. Cette réalité mérite d’être dite clairement, à l’heure où certains voudraient accréditer l’idée que la concertation suffit sans rapport de force.
Le secteur informel : la majorité sociale encore désarmée
Le principal front du travail au Cameroun reste le secteur informel. Selon les données de l’EESI3 (Enquête sur l’Emploi et le Secteur Informel, troisième édition), 90,4% de la population active y évolue et environ 3,7 millions d’acteurs y ont été recensés en 2024.Dans cet univers, seulement 6 travailleurs sur 100 sont salariés, 78,3% travaillent à leur propre compte, à peine 2,1% disposent d’un contrat écrit, et 47,2% travaillent plus de 40 heures par semaine sans la moindre protection.
Une immense majorité de travailleurs camerounais reste ainsi en dehors de la protection effective du droit social. Toute relance du mouvement ouvrier qui néglige l’informel, les petits métiers, la débrouille urbaine, les travailleuses du commerce et les formes précaires d’activité restera socialement minoritaire — et donc politiquement insuffisante.
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Les syndicats aujourd’hui : entre utilité sociale, crise de représentativité et dérives internes
Il serait politiquement insuffisant d’accuser seulement l’État ou le patronat. La crise actuelle de la mobilisation ouvrière tient aussi aux faiblesses internes du champ syndical camerounais. Plusieurs analyses soulignent la fragmentation organisationnelle, la politisation des appareils, la personnalisation des directions, la faiblesse de l’implantation dans le secteur informel et l’insuffisance du renouvellement militant.
Le syndicalisme camerounais contemporain reste marqué par l’héritage d’un syndicalisme d’accompagnement, façonné pendant des décennies de contrôle politique et d’unification autoritaire. Cette histoire a laissé des réflexes de dépendance vis-à-vis du pouvoir, une culture de faible reddition de comptes et, dans certains cas, des pratiques clientélistes qui éloignent les travailleurs de leurs propres organisations.
Ces faiblesses méritent d’être nommées sans détour :
- Faible démocratie interne, avec des directions peu renouvelées et insuffisamment redevables devant la base.
- Proximité avec des réseaux de pouvoir, qui compromet l’autonomie revendicative.
- Politisation partisane, transformant certains syndicats en relais de querelles politiciennes plutôt qu’en instruments de défense du travail.
- Incapacité à mobiliser durablement les jeunes, les précaires et les travailleurs de l’informel.
- Dialogue social souvent stérile, faute de mécanismes contraignants et de rapports de force suffisamment structurés.
Dire cela n’affaiblit pas la cause syndicale — au contraire, cela la prend au sérieux. Il n’y aura pas de renaissance du mouvement ouvrier sans démocratisation, moralisation et réancrage social des syndicats eux-mêmes.
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Les blocages structurels qui limitent les acquis
Les conquêtes arrachées par la lutte se heurtent à des blocages structurels profonds qui en limitent la portée réelle.
L’absence persistante d’une loi spécifique sur les syndicats — pourtant attendue depuis la loi de 1990 sur la liberté d’association — affaiblit la consolidation d’un syndicalisme moderne, protégé et pleinement reconnu. Sur le terrain salarial, le SMIG (Salaire Minimum Interprofessionnel Garanti) est fixé en 2024 à 60 000 FCFA (Franc CFA) dans le secteur privé non agricole, à 45 000 FCFA dans le secteur agricole, tandis que le SMIG des agents de l’État relevant du Code du travail a été porté à 43 969 FCFA après une hausse de 5%. Ces montants restent insuffisants face à une inflation estimée à 6,3% et à la dégradation continue du pouvoir d’achat.
Sur le front de la pauvreté, les résultats de l’ECAM5 (Enquête Camerounaise Auprès des Ménages, cinquième édition) sont sans équivoque : l’incidence de la pauvreté est passée de 37,5% à 38,6% entre 2014 et 2021, tandis que les 20% les plus riches consomment environ 10 fois plus que les 20% les plus pauvres. La Banque mondiale souligne que la réduction durable de la pauvreté passe par une meilleure création d’emplois et des investissements sociaux plus efficaces — ce que les politiques publiques camerounaises n’ont pas encore produit.
Quant au taux de chômage officiel affiché autour de 3,6%, il masque la réalité d’un sous-emploi massif, d’une informalité dominante et d’une croissance de l’emploi salarié formel limitée à 2,5% en 2024, contre 5,1% en 2023.[30][31] Le problème du travail au Cameroun est moins l’absence totale d’activité que la prolifération d’emplois précaires, faiblement rémunérés et dépourvus de protection.
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Pourquoi la question du travail conduit à la refondation de l’État
La crise du travail au Cameroun ne peut pas être isolée de la crise plus générale de l’État et de la gouvernance. Lorsqu’un pays ne parvient pas à protéger efficacement la liberté syndicale, à faire appliquer les conventions collectives, à payer correctement ses enseignants, à étendre la protection sociale et à offrir des perspectives à sa jeunesse laborieuse, le problème n’est plus sectoriel : il est institutionnel et politique.
La refondation de l’État suppose au minimum :
- Le rétablissement de l’autorité de la loi contre l’arbitraire administratif ;
- Un dialogue social réel, régulier et transparent ;
- Une politique économique tournée vers l’emploi décent et non vers la seule croissance statistique ;
- Une justice sociale plus spécialisée et plus accessible ;
- Une gouvernance redevable devant les citoyens, notamment dans les territoires les plus délaissés.
Le Livre Blanc du mouvement syndical publié en 2025 est, à cet égard, un document important. Il propose la hausse du SMIG (Salaire Minimum Interprofessionnel Garanti) à 150 000 FCFA (Franc CFA), la promulgation de la loi sur les syndicats, l’abrogation de la loi anti-terroriste utilisée contre les mouvements sociaux, des mesures fortes pour l’emploi des jeunes et une réflexion élargie sur la transformation de la gouvernance publique. Cela confirme une évidence trop souvent esquivée : la question ouvrière est aussi une question de régime institutionnel.
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Quelles conditions de succès pour l’avenir ?
Les décennies passées montrent qu’aucun progrès social ne découle de la seule bienveillance du pouvoir. Reconstruire un mouvement du travail à la hauteur des défis contemporains suppose des conditions politiques, organisationnelles et morales que les acteurs syndicaux doivent assumer pleinement.
Parmi les conditions essentielles :
- Reconstruire une conscience de solidarité entre travailleurs du public, du privé et de l’informel, en rompant avec le corporatisme sectoriel qui fragmente les forces ;
- Documenter les revendications avec rigueur — données sur le coût de la vie, les salaires, la productivité, les inégalités — pour que les négociations se fondent sur des faits ;
- Syndiquer au-delà du salariat classique, en allant vers les précaires, les indépendants, les travailleurs des plateformes et les petits métiers qui constituent aujourd’hui la réalité du travail camerounais ;
- Former une nouvelle génération de militants syndicaux, capables de négocier, de mobiliser et de proposer des réformes institutionnelles concrètes ;
- Démocratiser et moraliser les syndicats, pour restaurer la confiance d’une base qui s’en est progressivement éloignée ;
- Construire des alliances entre syndicats, société civile, jeunesse et forces politiques attachées à la justice sociale ;
- Faire du 1er mai un moment de bilan, de programme et de mobilisation, non une simple routine cérémonielle qui consume l’énergie militante sans jamais la convertir en rapport de force.
En somme, aucune avancée durable ne sera possible sans un réinvestissement massif des travailleurs dans la lutte sociale, économique et politique. Le repli corporatiste, l’attentisme et les compromis clientélistes affaiblissent structurellement le camp du travail. À l’inverse, lorsque les travailleurs redeviennent une force organisée, démocratique, lucide et offensive, ils peuvent peser à nouveau sur les choix économiques, sociaux et institutionnels du pays.[3][25]
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Conclusion
L’histoire des travailleurs camerounais est une longue histoire de luttes, bien plus ancienne que les seules commémorations du 1er mai. Elle plonge ses racines dans les résistances ouvrières de la période coloniale, se prolonge dans le sang de Douala en 1945, rencontre la lutte pour la réunification et l’indépendance à travers les passerelles entre syndicalisme et UPC (Union des Populations du Cameroun), et se poursuit aujourd’hui dans les combats des enseignants, des travailleurs du pétrole, des salariés du formel et de l’immense majorité reléguée dans l’informel.
Cette histoire enseigne une chose simple : la lutte est la clé. Les droits n’avancent pas par eux-mêmes ; ils avancent lorsque les travailleurs s’organisent, résistent, négocient, s’unissent et assument d’intervenir dans la vie nationale. Mais cette vérité impose une exigence supplémentaire : le mouvement syndical lui-même doit se refonder, se démocratiser et rompre avec les dérives clientélistes pour retrouver un ancrage populaire réel.
Le Cameroun ne bâtira ni justice sociale durable, ni prospérité partagée, ni État protecteur sans que les travailleurs reviennent au centre de la bataille démocratique. Réinvestir la lutte sociale, économique et politique n’est donc pas une option parmi d’autres : c’est une nécessité historique. Car la refondation de l’État et de la gouvernance passera aussi, et peut-être d’abord, par la renaissance d’un mouvement des travailleurs conscient de sa force, de son histoire et de sa responsabilité dans le destin national.
Franck Essi
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