« END AMBAZONIA TERRORISM » OU « END ANGLOPHONE CRISIS » ?

Par Franck Essi

Ce texte a été écrit le 03 novembre 2020, au lendemain du massacre de l’école Mother Francisca International de Kumba, dans le Sud-Ouest Cameroun, qui avait coûté la vie à 9 enfants. Il est republié aujourd’hui au lendemain de la visite historique du Pape Léon XIV à Bamenda — première visite pontificale au cœur de la région anglophone —, qui a remis au centre de l’attention internationale la question de la paix et de la réconciliation dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest du Cameroun. Quatre ans après, les questions posées ici demeurent entières.

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À la suite du massacre des enfants de Kumba survenu le 24 octobre 2020, nous avons observé différents types de réactions dans le landerneau public camerounais, notamment sur les réseaux sociaux.

Au nombre des réactions universellement partagées, nous avons retenu l’expression de l’émoi, le choc à notre conscience humaine et, conséquemment, la condamnation ferme du meurtre abject de ces enfants. Même les plus véhéments partisans de la sécession ont, pour cette fois au moins, condamné l’acte difficilement qualifiable.

Ce qui démontre que même les tenants d’une lutte armée pour « libérer leur peuple » ou « restaurer leur indépendance » disposent de quelques principes, et manifestent officiellement qu’assassiner des enfants, c’est commettre l’impardonnable, l’irréparable.

Du côté du Gouvernement, sans que l’enquête ne soit close, on s’est empressé d’accuser les « sécessionnistes terroristes », dont on aurait déjà « neutralisé » un des coupables.

Face à cette horreur inqualifiable, l’indifférence et l’insouciance qui caractérisaient une bonne partie des populations ont été sérieusement bousculées, amenant des personnes qui, peu de temps avant, estimaient ne pas devoir se mobiliser, à dire : « Trop c’est trop. »

Ce « Trop c’est trop » s’est traduit par deux types d’appels frontalement opposés : #EndAnglophoneCrisis contre #EndAmbazoniaTerrorism, renvoyant unilatéralement les responsabilités vers des responsables désignés.

Mais de quoi s’agit-il précisément ? Quel est le mot d’ordre le plus approprié ?

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I — END AMBAZONIA TERRORISM

Pour les tenants de ce mot d’ordre, le problème principal dans cette situation de crise et de guerre, c’est le terrorisme des partisans de l’Ambazonie. Ce terrorisme a sévi, cette fois, sur les enfants de l’école Mother Francisca International, le 24 octobre 2020.

Avant cela, il a sévi sur Florence Ayafor, Comfort Tumasang et tant d’autres personnes. Il sévira, hélas, encore dans l’avenir proche ; nous avons le devoir de le stopper : vite, fermement et définitivement, quitte à employer les moyens les plus rugueux dont dispose l’État.

Ce terrorisme se manifeste par toutes sortes d’actes de barbarie et de sauvagerie contre les civils, autant que contre les forces de défense et de maintien de l’ordre. Il installe l’insécurité et paralyse toute activité. C’est grâce à lui que les opérations de « lockdown » et de « ghost town » persistent.

Voilà le principal levier et la principale logique d’intervention des ambazoniens — l’arme des lâches, des gens incapables d’affronter frontalement l’armée régulière.

À travers la violence morale, psychologique et physique qu’il exerce sur les populations civiles, le terrorisme ambazonien entretient, d’une part, l’illusion d’une adhésion des populations au projet sécessionniste, d’autre part l’idée de la persistance de la crise.

Pourtant, selon les tenants du mot d’ordre « End Ambazonia Terrorism », les « terroristes sécessionnistes » sont en déperdition, en déroute totale. Pour survivre et retarder leur chute, ils révèlent leur vrai visage : bestialité, inhumanité, horreur.

Ce faisant, ils démontrent qu’ils n’appartiennent plus à la communauté des personnes civilisées, avec qui l’on peut parlementer. Ils deviennent les ennemis de la vie et doivent, purement et simplement, se voir ôter cette même vie dont ils ne sont plus dignes.

Les tenants du mot d’ordre « End Ambazonia Terrorism » prescrivent donc de se focaliser sur la neutralisation et/ou l’élimination de ces individus. Mais ce faisant, créent-ils réellement les conditions d’une résolution rationnelle et républicaine d’une crise dont les fondements sont connus et incontestés ?

Pour eux, en définitive, mettre hors d’état de nuire ces « terroristes sécessionnistes » équivaut automatiquement à créer les conditions d’une résolution totale des problèmes des populations du Sud-Ouest et du Nord-Ouest.

Mais que pensent les tenants du mot d’ordre « End Anglophone Crisis » ?

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II — END ANGLOPHONE CRISIS

Pour les partisans de « End Anglophone Crisis », les nombreux rendez-vous manqués sont à l’origine du désastre de Kumba.

Convoquant le temps long — la Réunification de 1961 — et le temps court — le début de la crise en 2016 —, ils attribuent à la mauvaise gestion des revendications, à la violence de l’État, à l’emprisonnement des leaders originaux et pacifiques, au simulacre de dialogue national (grand par le titre, dérisoire par les fruits) et à une stratégie militaire sans nuance et impitoyable, la responsabilité de la situation actuelle.

La montée des sécessionnistes dans l’opinion, d’abord anglophone, la prise des armes et les atrocités que nous observons sont la conséquence d’une logique de régime à Yaoundé, visant à traiter les demandes portées par les organisations membres du Consortium avec le seul logiciel de la furie.

Ces partisans condamnent la violence d’où qu’elle vienne, mais réitèrent que cette crise ne peut pas être résolue sous le seul prisme de la force martiale. La dimension sécuritaire n’est qu’une conséquence et non l’enjeu principal.

L’enjeu principal, c’est le besoin d’autonomie et le refus de l’assimilation des ressortissants de l’ancien Southern Cameroon, qui se traduit par au moins quatre exigences :

▶️ Plus de pouvoir de décision au niveau local.

▶️ Plus de moyens pour mettre en œuvre les projets de développement importants.

▶️ Plus de sécurité et de protection des populations.

▶️ La reconnaissance et la préservation de leur identité à travers les sous-systèmes judiciaire et éducatif, a minima.

Ces questions clés sont aujourd’hui occultées par la guerre. Pour avancer, il faut :

⏺️ Ramener la sécurité dans un premier temps.

⏺️ Reprendre le dialogue et les négociations dans un second temps.

⏺️ Sceller de manière formelle le nouveau consensus socio-politique dans un troisième temps.

Dès lors, les partisans du « End Anglophone Crisis » insistent sur la nécessité d’une réponse globale et multidimensionnelle à la crise, s’adressant à ses racines et non à ses seules conséquences.

Dans ce contexte, autour de quel mot d’ordre devons-nous tenter d’unir les efforts vers la paix ?

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III — LE VÉHICULE APPROPRIÉ POUR UNE MOBILISATION POUR LA PAIX

Pour arriver à s’entendre, il convient d’apporter quelques précisions essentielles.

Le « terrorisme » ambazonien n’est pas attribuable à tous les partisans de la sécession. En ce théâtre asymétrique, certains soutiennent la sécession sans soutenir la lutte armée. Certains sont même contre les exactions sur les populations et savent cette tactique contre-productive.

Qu’on l’accepte ou non, C’EST UN FAIT.

Le commentateur sincère et rigoureux intellectuellement doit condamner avec la dernière énergie les auteurs de massacres comme celui de Kumba, mais il ne peut ni ne doit résumer le camp des sécessionnistes aux auteurs de ce massacre — voilà la nuance indispensable. Pour une raison simple : la revendication sécessionniste est un melting-pot sans centralité incontestable de la direction stratégique.

De même, les bavures, exécutions extrajudiciaires, tortures et massacres commis par des éléments de l’armée ne sont pas davantage attribuables à l’ensemble des forces de défense, ni à toute la population qui soutient les institutions.

Il y a des crimes commis. Certains sont des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité — imprescriptibles selon les lois nationales et les traités internationaux. Ils doivent être jugés et punis comme il se doit.

Mais au-delà des crimes et des horreurs, nous devons mettre fin à cette guerre et résoudre cette crise.

N’oublions pas que les violences actuelles, dont les populations sont les principales victimes, ne sont que les conséquences et les développements critiques d’une crise qui est d’abord sociopolitique.

Bien sûr, dans un contexte de guerre, il faut assurer la sécurité. Cela suppose de suivre un processus en quatre étapes :

La sécurisation des personnes, des biens et des lieux stratégiques — ce qui s’impose naturellement quand les affrontements sont intenses et qu’aucun pourparler de paix n’est en cours.

La stabilisation : l’ensemble des processus et mécanismes conduisant à la désescalade et au retour à la normale — négociation d’un cessez-le-feu, cantonnement des troupes, reprise d’une certaine normalité dans les activités des populations.

La transition : dialogue national inclusif, démobilisation des combattants, mesures d’amnistie, mécanisme de justice transitionnelle, réformes clés issues d’un dialogue équilibré, adoption d’un nouveau pacte politique.

La reconstruction : réinsertion des ex-combattants, reconstruction des installations détruites, réinstallation des populations déplacées et réfugiées, sous l’autorité des nouvelles institutions.

Fort de ce qui précède, il est indispensable de choisir l’approche la plus pertinente et la plus englobante.

Dire que la priorité est au « End Ambazonia Terrorism », c’est réduire une crise profonde à ses conséquences, à une partie des acteurs et, surtout, à la seule dimension sécuritaire. C’est regarder exclusivement le trou dans lequel nous sommes tombés. Et c’est oublier que pour les populations victimes de cette guerre, les abus des deux camps sont à examiner et à purger.

« End Anglophone Crisis » nous semble plus complet, comme but et comme démarche. Ce mot d’ordre comprend la question sécuritaire, mais aussi toutes les autres questions soulevées par la crise et au cours de la guerre. Il suppose de s’adresser aux causes profondes.

Une chose, pour nous à STAND UP FOR CAMEROON, est claire : chaque fois que nous choisissons de rater des rendez-vous historiques pour régler certains problèmes, ceux-ci reviennent des années plus tard sous des formes encore plus aiguës, sournoises et radicales.

La problématique est sur la table. Allons au fond du sujet pour aborder en face la seule solution qui vaille : la refondation de l’État au Cameroun, dans sa nature et sa forme, pour le bien de chaque Camerounais.

Franck Essi, 03 Novembre 2020.

#CeQueJeCrois | #LesIdéesComptent | #AllumonsNosCerveaux | #StandUpForCameroon

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Franck Essi

Je suis Franck Essi, un africain du Cameroun né le 04 mai 1984 à Douala. Je suis économiste de formation. J’ai fait des études en économie monétaire et bancaire qui m’ont permi de faire un travail de recherche sur deux problématiques : ▶Les conditions d’octroi des crédits bancaires aux PMEs camerounaises. ▶ L' endettement extérieur et croissance économique au Cameroun. Je travaille aujourd’hui comme consultant sur des questions de planification, management et développement. Dans ce cadre, j’ai l’opportunité de travailler avec : ▶ La coopération allemande (GIZ), ▶Les fondations politiques internationales (Friedrich Ebert Stiftung, IRI, Solidarity Center et Humanity United), ▶ Des organismes internationaux (Conférence Internationale de la région des Grands Lacs, Parlement panafricain, …), ▶ Des Gouvernements africains (RDC, RWANDA, BURUNDI, etc) ▶ Et des programmes internationaux ( Initiative Africaine pour la Réforme Budgétaire Concertée, Programme Détaillé pour le Développement de l’Agriculture Africaine, NEPAD). Je suis également auteur ou co – auteur de quelques manuels, ouvrages et études parmi lesquels : ▶ Se présenter aux élections au Cameroun (2012) ▶ Prévenir et lutter contre la fraude électorale au Cameroun (2012) ▶ Les jeunes et l’engagement politique (2013) ▶Comment structurer un parti politique progressiste en Afrique Centrale (2014) ▶ Historique et dynamique du mouvement syndical au Cameroun (2015) ▶ Etudes sur l’état des dispositifs de lutte contre les violences basées sur le genre dans les pays de la CIRGL (2015) ▶Aperçu des crises et des dispositifs de défense des pays de la CIRGL (2015) ▶ Citoyenneté active au Cameroun (2017). Sur le plan associatif et politique, je suis actuellement Secrétaire général du Cameroon People’s Party (CPP). Avant de le devenir en 2012, j’ai été Secrétaire général adjoint en charge des Affaires Politiques. Dans ce cadre, durant l’élection présidentielle de 2011, j’étais en charge du programme politique, des ralliements à la candidature de Mme Kah Walla, l’un des speechwriter et porte – paroles. Je suis également membre de plusieurs organisations : ▶ L’association Cameroon Ô’Bosso (Spécialisée dans la promotion de la citoyenneté active et la participation politique). J'en fus le coordonnateur des Cercles politiques des jeunes et des femmes. Dans cette organisation, nous avons longtemps œuvré pour les inscriptions sur les listes électorales et la réforme du système électoral. ▶ L ’association Sema Atkaptah (Promotion de l’unité et de la renaissance africaine). ▶ L ’association Mémoire et Droits des Peuples (Promotion de l’histoire réelle et de la résolution du contentieux historique). ▶ Le mouvement Stand Up For Cameroon (Milite pour une transition politique démocratique au Cameroun). J’ai été candidat aux élections législatives de 2013 dans la circonscription de Wouri Centre face à messieurs Jean jacques Ekindi, Albert Dooh – Collins et Joshua Osih. J’étais à cette occasion l’un des coordonnateurs de la plateforme qui unissait 04 partis politiques : le CPP, l’UDC, l’UPC (Du feu Papy Ndoumbe) et l’AFP. Dans le cadre de mon engagement associatif et militant, j’ai travaillé et continue de travailler sur plusieurs campagnes et initiatives : • Lutte pour la réforme du code électoral consensuel et contre le code électoral de 2012. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des personnes souffrant d’un handicap. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des populations déguerpies de leurs lieux d’habitation. • Lutte contre le trafic des enfants. • Lutte pour la défense des droits et intérêts des commerçants face aux concessionnaires privés et la Communauté urbaine. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des pêcheurs dans la défense de leurs intérêts face à l'État et aux firmes internationales étrangères. A la faveur de ces multiples engagements, j’ai été arrêté au moins 6 fois, détenus au moins 04 parfois plus de 03 jours. J’ai eu l’occasion de subir des violences policières qui, heureusement, n’ont laissé aucun dommage durable. Aujourd’hui, aux côtés de mes camarades du CPP et du Mouvement Stand Up For Cameroon, je milite pour que nous puissions avoir un processus de réconciliation et de refondation de notre pays qui n’a jamais été aussi en crise. A notre manière, nous essayons d’être des Citoyens Debout, des citoyens utiles pour leurs concitoyens et pour le pays.

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