Par Franck Essi

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Nous sommes nombreux à nous plaindre, peu à agir
Dans nos conversations quotidiennes, dans les bus, les marchés, les bureaux ou sur les réseaux sociaux, le constat est presque unanime : nous voyons les injustices, nous dénonçons la corruption, nous fustigeons le tribalisme, nous pleurons les violences et les inégalités. Nous sommes très nombreux à constater que « les choses ne vont pas ». Mais à y regarder de plus près, combien sommes-nous à transformer nos paroles en actes ? Combien d’entre nous passent du stade de l’indignation au stade de l’action organisée ? Très peu. Or, l’histoire nous enseigne que les paroles sans actes ne pèsent pas face à la force du mal.
Cette inaction collective devient le terreau sur lequel prospèrent les abus de pouvoir, les discriminations, les crimes et les injustices. Nos sociétés se retrouvent piégées dans un cercle vicieux : plus les citoyens se contentent de se plaindre, plus les forces destructrices s’enracinent et gagnent en puissance.
C’est ce paradoxe qu’un grand penseur du XVIIIᵉ siècle a résumé dans une formule devenue universelle.
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Edmund Burke et la leçon des Lumières
Edmund Burke (1729–1797), homme politique et philosophe britannique, est connu comme l’un des pères fondateurs du conservatisme moderne, mais aussi comme un penseur lucide de la responsabilité citoyenne. Contemporain des révolutions américaine et française, Burke observait avec attention les bouleversements de son temps.
C’est à lui que l’on attribue la phrase célèbre: « The only thing necessary for the triumph of evil is for good men to do nothing. » Traduite : « Pour que le mal triomphe, il suffit que les hommes de bien ne fassent rien. »
Cette citation, qui traverse les siècles, ne se réduit pas à une formule brillante. Elle est un avertissement. Burke nous dit que le mal n’a pas toujours besoin de recruter de grandes armées ou de convaincre des foules entières pour s’imposer. Souvent, il lui suffit de profiter de notre silence, de nos hésitations, de nos démissions. En face de lui, l’absence d’action des citoyens vertueux devient son plus grand allié.
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Mais de quoi parle-t-on ? Qu’est-ce que le mal ?
Le mot mal semble abstrait, mais il désigne des réalités très concrètes. Le mal, ce sont toutes ces forces, individuelles ou collectives, qui détruisent la dignité humaine, qui attaquent la justice et qui empêchent les peuples de s’épanouir.
Le mal peut prendre la forme d’un pouvoir corrompu, qui détourne les ressources publiques et condamne les populations à la misère.
Le mal peut être un tribalisme destructeur, qui divise artificiellement les citoyens et alimente la haine entre communautés.
Le mal peut se manifester dans des violences armées ou terroristes, qui sèment la mort et la peur.
Le mal, c’est aussi l’indifférence aux souffrances d’autrui, le cynisme qui banalise l’injustice, ou la propagande qui installe le mensonge comme vérité officielle.
Le mal prospère souvent parce qu’il se nourrit de nos faiblesses : la peur, l’appât du gain, la résignation. Il n’est pas toujours spectaculaire : parfois, il avance à pas feutrés, se dissimule sous des justifications idéologiques ou administratives, et finit par devenir la « normalité ».
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Et qui sont les hommes de bien ?
À l’inverse, les hommes de bien – expression de Burke – désignent ceux qui, par leur conscience morale et leur humanité, savent distinguer le juste de l’injuste, et refusent de participer au mal. Ce ne sont pas forcément des héros ou des saints. Ce sont des citoyens ordinaires :
– La mère de famille qui refuse de payer un pot-de-vin pour inscrire son enfant à l’école.
– Le jeune qui ose dire non aux discours tribalistes de son entourage.
– L’enseignant qui continue à faire correctement son travail malgré un système éducatif fragilisé.
– Le travailleur qui dénonce des malversations au sein de son administration.
– Le journaliste qui persiste à chercher la vérité malgré la censure.
Bref, les hommes de bien sont ceux qui gardent en eux le sens de la justice et de la dignité humaine. Mais Burke nous rappelle que ce sens moral ne suffit pas : il faut l’accompagner d’actions concrètes, autrement il devient inutile.
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Le sens profond de cette phrase
La phrase de Burke met en lumière une vérité dérangeante : le mal prospère non pas seulement parce que des personnes mauvaises agissent, mais parce que celles qui savent ce qui est juste se taisent, reculent, ou se réfugient dans la passivité.
C’est la loi de l’inaction : lorsqu’une société laisse une minorité active dicter ses règles, imposer ses abus ou semer la division, alors la majorité silencieuse devient complice, même malgré elle. L’indifférence est donc une arme redoutable entre les mains de ceux qui détruisent.
Ce message est particulièrement actuel. Dans le Cameroun d’aujourd’hui, comme dans beaucoup d’autres pays, la corruption, le tribalisme, la violence, la pauvreté extrême ou encore l’autoritarisme persistent non seulement parce qu’ils sont entretenus par ceux qui en profitent, mais aussi parce qu’ils sont tolérés, normalisés, acceptés par une majorité qui choisit le confort du silence.

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Ce qu’il faut faire : de la plainte à l’action
La question devient alors pressante : que faire pour ne pas être complice du mal par notre inaction ? Les réponses existent, et elles sont accessibles à chaque citoyen, quel que soit son niveau social ou ses moyens.
1. S’informer et comprendre.
La première arme contre le mal est la connaissance. Lire, s’informer, vérifier les faits, comprendre les mécanismes des injustices, sortir des rumeurs et des manipulations. Un citoyen bien informé devient difficile à manipuler et plus apte à agir.
2. Parler et sensibiliser.
Briser le silence est déjà une forme d’action. Oser dire ce qui est vrai, dénoncer publiquement les abus, encourager ses proches à réfléchir. Même une discussion entre amis peut être une graine de changement si elle pousse à l’esprit critique et à la lucidité.
3. S’organiser collectivement.
L’action isolée a des limites. Mais l’action collective a un pouvoir immense. Rejoindre une association, un syndicat, un collectif citoyen, un mouvement politique ou communautaire permet de transformer une indignation individuelle en une force organisée et audible.
4. Agir dans son environnement immédiat.
L’engagement citoyen ne commence pas seulement à l’Assemblée nationale ou dans les hautes sphères du pouvoir. Il commence dans le quartier, à l’école, au sein de la famille, dans l’entreprise. Défendre la justice, la transparence et l’équité dans les petits gestes quotidiens crée une culture nouvelle.
5. Pratiquer la cohérence personnelle.
Refuser la corruption, même à petite échelle ; rejeter les discours tribalistes, même dans les conversations informelles ; traiter chaque personne avec dignité, quelles que soient ses origines. La cohérence individuelle est un socle sur lequel se construit l’action collective.
6. Cultiver l’audace et la persévérance.
L’action citoyenne exige du courage. Les risques existent : marginalisation, critiques, parfois répression. Mais l’histoire démontre que c’est grâce à la persévérance de quelques-uns que les peuples finissent par se libérer et transformer leurs sociétés.
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L’essentiel à retenir : le devoir d’agir
Edmund Burke nous a laissé une vérité intemporelle : le mal ne triomphe que lorsqu’il n’a pas d’adversaire. Ce n’est pas la puissance intrinsèque du mal qui lui assure la victoire, mais le vide laissé par l’inaction des hommes de bien.
Dans le Cameroun d’aujourd’hui, comme ailleurs, il est urgent que chaque citoyen se demande : suis-je de ceux qui se plaignent seulement, ou de ceux qui transforment leur indignation en action ?
Le combat pour la justice, la démocratie, la dignité et le bien commun ne peut être délégué. Il se gagne lorsque chacun, à son niveau, décide de ne plus rester spectateur, mais de devenir acteur.
Car, en fin de compte, l’avenir de notre société ne dépend pas seulement de ce que font les méchants, mais de ce que refusent de faire les justes.
Franck Essi
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