Par Franck Essi

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Nous savons souvent très bien dire ce qui ne va pas
Dans nos familles, nos quartiers, nos entreprises, nos administrations, nos associations et nos pays, nous savons souvent très bien dire ce qui ne va pas.
Nous savons dire que l’État ne fonctionne pas assez bien, que les routes sont mauvaises, que les réunions ne servent parfois à rien, que les jeunes manquent d’opportunités, que les dirigeants promettent beaucoup et réalisent peu.
Nous savons aussi dire que les parents sont dépassés, que les écoles manquent de moyens, que les hôpitaux sont mal équipés, que les entreprises sont mal organisées, que les mouvements citoyens s’essoufflent et que beaucoup de projets collectifs meurent dans les discussions.
Et, très souvent, nous n’avons pas tort.
Il ne faut pas nier les problèmes.
Dans un pays comme le Cameroun, et plus largement dans beaucoup de pays africains, les difficultés sont réelles. Elles ne sont pas imaginaires. Elles se voient dans le quotidien des populations : dans les longues attentes devant certains services publics, dans les quartiers où l’eau manque, dans les écoles où les parents doivent parfois se cotiser pour régler des problèmes élémentaires, dans les centres de santé où les familles doivent presque tout acheter avant qu’un malade ne soit soigné.
Les problèmes sont donc là. Il faut les nommer, car, à mon avis, aucun progrès sérieux ne commence par le déni de la réalité.
Mais je crois aussi qu’il arrive un moment où le constat ne suffit plus.
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Être orienté solution, ce n’est pas fermer les yeux
Être orienté solution, ce n’est pas nier les problèmes. C’est refuser de s’y installer.
C’est là que se trouve, à mon avis, une confusion fréquente.
Certains pensent qu’être orienté solution signifie fermer les yeux sur ce qui ne va pas. Ce n’est pas cela.
Être orienté solution, ce n’est pas dire que tout va bien quand tout ne va pas bien. Ce n’est pas demander aux citoyens de se taire. Ce n’est pas demander aux travailleurs de supporter l’injustice en silence. Ce n’est pas demander aux jeunes de sourire devant le chômage. Ce n’est pas demander aux populations de remplacer l’État là où l’État doit prendre ses responsabilités.
Ce n’est pas non plus transformer des problèmes profonds en petites phrases de motivation.
Je ne crois pas qu’un slogan puisse réparer une route. Je ne crois pas qu’une pensée positive puisse construire un hôpital. Je ne crois pas qu’une bonne intention puisse remplacer une politique publique sérieuse.
Certains problèmes demandent du temps, des moyens, de la méthode, du courage, de l’organisation et parfois même un rapport de force.
Il faut donc rester lucide.
Mais la lucidité ne devrait pas nous condamner à l’impuissance.
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La vraie question : quelle part puis-je prendre ?
À un moment, il devient utile de se poser une question simple :
Quelle part puis-je prendre, même modestement, dans la recherche d’une issue ?
Cette question ne règle pas tout.
Mais elle change quelque chose.
Elle nous fait passer de la plainte permanente à la contribution possible.
Dans beaucoup de situations, nous passons énormément de temps à dire : « Voilà ce qui ne marche pas. »
C’est parfois nécessaire. Mais il faudrait peut-être apprendre à ajouter : « Voilà ce que nous pouvons essayer. »
Il y a une grande différence entre les deux attitudes.
Dans le premier cas, on révèle un problème.
Dans le second, on ouvre une possibilité.
Et parfois, ouvrir une possibilité suffit déjà à remettre un peu de mouvement là où tout semblait bloqué.
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Passer de la plainte à la contribution
Pour moi, être orienté solution, c’est essayer de passer du constat à la contribution.
C’est apprendre à dire :
- Voici le problème ;
- Voici ce que nous pouvons tenter ;
- Voici ce qui dépend peut-être de moi ;
- Voici une première étape possible ;
- Voici comment nous pouvons suivre les progrès.
Cela ne veut pas dire avoir toujours la bonne réponse.
Cela veut simplement dire refuser que la plainte devienne notre seul mode d’expression.
Nous avons parfois pris l’habitude de croire que dénoncer suffit. Or dénoncer peut être nécessaire, mais dénoncer ne suffit pas toujours.
Il faut parfois dénoncer, proposer, organiser, suivre, corriger et recommencer.
C’est souvent à ce prix que les choses avancent.
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Quelques exemples simples, mais parlants
Dans un quartier où les ordures bouchent les caniveaux, tout le monde peut accuser la mairie. Et parfois, à juste titre.
Mais les habitants peuvent aussi se réunir, identifier les points critiques, écrire officiellement aux autorités, suivre le dossier et organiser une première action collective.
Cela ne remplace pas la mairie.
Cela ne dédouane pas l’État.
Mais cela remet un peu de mouvement là où il n’y avait que de la colère.
Dans une famille, on peut passer des années à répéter que personne ne fait sa part. Mais on peut aussi proposer un calendrier simple des responsabilités, même imparfait, et commencer par là.
Dans une entreprise, on peut se plaindre chaque semaine de réunions longues, floues et inutiles. Mais on peut aussi suggérer quelques règles simples :
- Un ordre du jour clair ;
- Des décisions attendues ;
- Un responsable par action ;
- Un suivi précis après la réunion.
Dans une association ou un mouvement citoyen, on peut dire que les membres ne sont pas engagés. Mais on peut aussi appeler deux personnes, relancer une discussion, proposer une tâche concrète, rédiger une note ou préparer une activité simple et mesurable.
Dans un village, on peut attendre pendant des années qu’un forage, une salle de classe, un centre de santé ou une route soit décidé depuis la capitale. Mais on peut aussi commencer par une organisation locale sérieuse, des comptes transparents, une mobilisation de la diaspora et un projet réaliste.
Un forage.
Une salle de classe.
Un centre de lecture.
Un appui aux jeunes agriculteurs.
Une coopérative mieux organisée.
Un petit projet bien fait vaut parfois mieux que dix grands discours jamais suivis d’effet.
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Le leadership sans titre commence souvent là
Je crois que le leadership sans titre commence souvent là.
Pas dans les grandes déclarations.
Pas seulement dans les fonctions officielles.
Pas dans la volonté de tout contrôler.
Mais dans cette disposition intérieure qui consiste à se demander :
Que puis-je contribuer ici et maintenant ?
Dans nos contextes africains, cette question est importante.
Parce que nous avons parfois hérité d’une culture où tout le monde attend tout de quelqu’un d’autre.
Le citoyen attend l’État. L’État attend les bailleurs. Les jeunes attendent les aînés. Les aînés accusent les jeunes. La diaspora critique ceux qui sont au pays. Ceux qui sont au pays accusent la diaspora de parler de loin. Les membres d’une organisation attendent le président. Le président se plaint que les membres ne font rien.
Et pendant ce temps, les problèmes restent là.
Ils vieillissent avec nous.
Ils deviennent presque normaux.
Je crois qu’il faut sortir de ce cercle.
Encore une fois, cela ne signifie pas que chacun doit porter seul le poids des défaillances collectives. Cela signifie simplement que chacun peut chercher sa part de responsabilité utile.
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Ce que cette posture peut changer
Dans une organisation, cette manière de voir les choses peut changer beaucoup de choses.
Elle peut :
- Réduire les frustrations inutiles ;
- Renforcer la confiance ;
- Transformer certaines critiques en progrès ;
- Faire passer une équipe de la fatigue verbale à l’action utile.
Car beaucoup d’organisations ne manquent pas seulement d’idées.
Elles manquent parfois de personnes prêtes à transformer les diagnostics en propositions, les plaintes en pistes d’action, les critiques en responsabilités partagées.
Nous avons souvent des gens capables de dire ce qui ne va pas.
Nous avons besoin, en plus, de gens capables de demander :
Que fait-on maintenant ?
Pas dans la naïveté.
Pas dans la précipitation.
Pas dans le déni.
Mais dans la volonté d’avancer.
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Ouvrir une possibilité
Il y a, à mon avis, une grande différence entre dire :
« Cela ne marche pas. »
Et ajouter :
« Voilà ce que nous pouvons essayer pour que cela marche mieux. »
Dans le premier cas, on décrit une impasse.
Dans le second, on cherche une issue.
Et parfois, dans nos familles, nos entreprises, nos associations, nos villages, nos administrations et nos pays, nous avons besoin de personnes qui ouvrent des issues.
Même petites.
Même imparfaites.
Même provisoires.
Parce qu’un petit pas utile peut parfois remettre en mouvement ce qui semblait bloqué.
Les problèmes révèlent ce qui ne fonctionne pas. Les solutions révèlent qui accepte de construire.
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La contribution peut transformer
Au fond, je crois que le leadership ne commence pas seulement lorsque nous dénonçons un problème.
Il commence lorsque nous acceptons, même modestement, de participer à sa résolution.
Cela vaut dans une famille.
Cela vaut dans une entreprise.
Cela vaut dans un mouvement citoyen.
Cela vaut dans un village.
Cela vaut dans une administration.
Cela vaut aussi, je crois, pour un pays.
Nous avons besoin de personnes capables de voir lucidement les problèmes, sans devenir prisonnières de la plainte.
Des personnes qui pensent.
Des personnes qui proposent.
Des personnes qui expérimentent.
Des personnes qui corrigent.
Des personnes qui avancent.
Car la plainte peut parfois soulager.
Mais la contribution, elle, peut transformer.
Franck Essi
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