CETTE STUPIDITÉ APPELÉE LE « TEMPS DU PRÉSIDENT »

Parti pris contre un virus qui empoisonne nos vies et la marche de nos sociétés en Afrique

Par Franck Essi
11 juillet 2026

Cela fait de nombreuses années déjà que je me suis pris de passion pour les affaires publiques. Cette passion m’a d’abord conduit à observer la vie politique, à lire, à écouter et à essayer de comprendre ce qui se joue derrière les discours, les cérémonies, les rapports de force et les décisions officielles. Elle m’a ensuite conduit vers l’activisme citoyen, puis vers l’engagement politique partisan.

Au cours de ce parcours, j’ai rencontré des personnes remarquables : des femmes et des hommes sincèrement attachés à l’intérêt général, des militants courageux, des fonctionnaires consciencieux, des intellectuels libres et des citoyens ordinaires capables de sacrifices extraordinaires pour défendre ce qu’ils croient juste. Mais j’ai également découvert la capacité presque infinie de certaines personnes à mettre leur intelligence au service de la justification de l’injustifiable.

Elles ne cherchent plus à comprendre pourquoi une institution ne fonctionne pas : elles expliquent pourquoi il serait normal qu’elle ne fonctionne pas. Elles ne demandent plus pourquoi une décision nécessaire tarde : elles expliquent que ce retard serait une preuve de sagesse. Elles ne s’interrogent plus sur les résultats produits par le pouvoir : elles construisent des théories pour rendre l’absence de résultats respectable. Elles ne demandent plus des comptes aux gouvernants : elles demandent aux gouvernés d’apprendre à patienter.

C’est dans cet univers intellectuel et politique qu’a prospéré une expression que j’ai toujours trouvée aussi ridicule que dangereuse : « le temps du Président ».

Je sais que le titre de cet article est rude. Mais je ne traite pas de stupides toutes les personnes qui utilisent cette expression. Des personnes intelligentes peuvent défendre des idées stupides. Des personnes instruites peuvent utiliser leur savoir pour protéger des systèmes absurdes. Des personnes brillantes peuvent consacrer leur talent à rendre la servitude plus élégante.

C’est même l’un des grands drames de la vie publique : l’intelligence ne protège pas toujours contre la soumission ; elle peut parfois lui fournir un vocabulaire plus sophistiqué.

C’est de cette idée qu’il est question ici.

Une formule qui revient chaque fois que le pouvoir ne veut pas répondre

Récemment encore, j’ai suivi plusieurs débats sur des chaînes de télévision camerounaises. La question était simple : pourquoi le gouvernement annoncé par le Président de la République n’avait-il toujours pas été formé ? Autour des plateaux se trouvaient des militants politiques, des journalistes, des analystes et, bien entendu, des professeurs d’université.

Toujours les professeurs ! À croire que, dans notre pays, aucune absurdité politique ne peut véritablement devenir respectable tant qu’un professeur n’est pas venu lui donner une apparence scientifique.

Le spectacle était à la fois amusant et frustrant. Amusant, parce que certains militants du parti au pouvoir semblaient réclamer plus fortement un changement de gouvernement que les intellectuels présents sur les plateaux. Ils paraissaient au moins reconnaître qu’un problème existait. Peut-être espéraient-ils eux-mêmes entrer dans le prochain gouvernement, être recasés, repositionnés ou récompensés. C’est possible. Je ne peux pas lire dans les consciences. Mais, au moins, ils reconnaissaient l’étrangeté de la situation.

Face à eux, certains professeurs défendaient avec une énergie remarquable le pouvoir discrétionnaire du Chef de l’État et son fameux « temps ». Ils expliquaient qu’il fallait attendre, que le Président savait, qu’il disposait d’informations que le peuple ne possédait pas, qu’il agissait au moment qu’il jugeait opportun et que personne ne devait lui imposer un calendrier.

Autrement dit, lorsque le Président agit, il faut admirer sa décision. Lorsqu’il n’agit pas, il faut admirer sa prudence. Lorsqu’il parle, il faut célébrer la profondeur de son message. Lorsqu’il se tait, il faut interpréter son silence comme une stratégie. Lorsqu’il réussit, le mérite lui appartient. Lorsqu’il échoue, la faute incombe à ses collaborateurs. Lorsqu’aucun résultat n’apparaît, c’est que nous ne sommes probablement pas assez intelligents pour comprendre son plan.

Le Chef gagne ainsi à tous les coups. Le peuple, lui, continue d’attendre.

Je ne sais pas ce que chacune de ces personnes espère personnellement obtenir. Mais je sais une chose : lorsqu’un système concentre les nominations, les promotions, les distinctions, les carrières et l’accès aux ressources entre les mains d’un sommet presque incontrôlé, il crée mécaniquement une économie de la complaisance. Dans un tel système, la liberté critique devient coûteuse, tandis que la fidélité au pouvoir devient rentable. La compétence peut aider, mais le réseau aide souvent davantage. Le travail compte, mais la proximité compte parfois plus. L’intelligence reste utile, mais elle devient beaucoup plus utile lorsqu’elle sait s’incliner au bon moment.

Le problème n’est donc pas seulement celui des personnes. Il réside dans un système qui rend la courtisanerie rationnelle et la parole libre dangereuse.

Les « prochains jours » qui deviennent des mois

Le débat sur le « temps du Président » serait presque divertissant s’il ne concernait pas la vie d’un pays entier.

À la suite de l’élection présidentielle du 12 octobre 2025, Paul Biya a été proclamé vainqueur par le Conseil constitutionnel avec 53,66 % des suffrages exprimés. Ces résultats ont été fortement contestés par son principal adversaire, Issa Tchiroma Bakary, ainsi que par une partie importante de l’opinion publique. La période postélectorale a été marquée par des manifestations, une répression violente, des morts et des arrestations massives. Human Rights Watch a documenté l’usage d’une force meurtrière et des arrestations à grande échelle, tandis que deux sources des Nations unies citées par Reuters ont fait état de 48 civils tués. Ces chiffres doivent être maniés avec prudence, mais ils établissent au minimum une réalité impossible à nier : la crise postélectorale a eu un coût humain grave. [1][2][3]

Le 31 décembre 2025, dans son message à la nation, Paul Biya a annoncé un gouvernement qu’il disait vouloir former « dans les prochains jours ». [4]

Au moment où j’achève ce texte, le 10 juillet 2026, plus de six mois se sont écoulés et le nouveau gouvernement n’est toujours pas là. Il faut croire que les « prochains jours » du calendrier présidentiel ne ressemblent pas aux jours ordinaires. Peut-être sont-ils plus longs. Peut-être sont-ils extensibles. Peut-être appartiennent-ils à une catégorie spéciale, située quelque part entre le jour administratif, le temps géologique et l’éternité politique.

Plus sérieusement, le dernier grand réaménagement du gouvernement remonte au 2 mars 2018. Un changement important est intervenu le 4 janvier 2019 avec la nomination de Joseph Dion Ngute comme Premier ministre et plusieurs ajustements gouvernementaux. Mais une grande partie de l’architecture actuelle du pouvoir exécutif reste héritée de cette période.

Depuis lors, des ministres sont décédés, des portefeuilles sont administrés par intérim, certains responsables cumulent plusieurs fonctions et des secteurs stratégiques sont dirigés pendant des années dans des configurations provisoires qui finissent par devenir permanentes. Au Cameroun, le provisoire possède parfois une étonnante capacité à se titulariser tout seul.

Le cas du ministère chargé des mines est particulièrement révélateur. Après le décès du ministre Gabriel Dodo Ndoke en janvier 2023, Fuh Calistus Gentry a assuré l’intérim. En juin 2026, le site officiel du ministère le présentait encore comme ministre par intérim. [5]

Or, c’est précisément dans ce secteur que plusieurs données récentes révèlent des anomalies vertigineuses.

De l’or qui disparaît et des institutions qui regardent ailleurs

En 2023, les statistiques officielles camerounaises ont recensé environ 22 kilogrammes d’or exportés. Dans le même temps, les données commerciales internationales faisaient état de 15,2 tonnes d’or importées depuis le Cameroun par des pays partenaires, principalement les Émirats arabes unis. L’écart est proche d’un facteur sept cents.

Sur la période allant de 2019 à 2023, les pays partenaires auraient enregistré 30,9 tonnes d’or provenant du Cameroun, tandis que les statistiques camerounaises ne recensaient que 175,8 kilogrammes officiellement déclarés. L’écart dépasse ainsi 30,7 tonnes. [6]

Une enquête publiée en juin 2026 par Data Cameroon va plus loin. En croisant différentes données disponibles pour la période allant de 2012 à 2023, à l’exception de l’année 2019 pour laquelle les informations étaient insuffisantes, les journalistes estiment à plus de 57 000 kilogrammes le volume cumulé d’or qui apparaît dans les déclarations des pays partenaires sans être correctement retracé dans les statistiques camerounaises.

Il faut être précis. Ce chiffre ne constitue pas la preuve que 57 tonnes d’or auraient été physiquement volées dans un entrepôt public. Il représente un écart statistique cumulé considérable entre les volumes déclarés au Cameroun et ceux enregistrés à l’étranger. Mais cet écart suffit déjà à poser des questions fondamentales sur :

  • la traçabilité de la production ;
  • les circuits informels d’achat et d’exportation ;
  • la porosité des frontières ;
  • les comptoirs non agréés ;
  • les faiblesses de la douane ;
  • la capacité de la SONAMINES à exercer son monopole légal ;
  • les recettes fiscales perdues ;
  • les responsabilités administratives et politiques.

Selon les estimations de Data Cameroon, la valeur de ces écarts cumulés pourrait atteindre environ 4 486 milliards de francs CFA, soit l’équivalent de 51 % du budget de l’État camerounais pour 2026. En se fondant sur les mercuriales publiques, cette somme représenterait théoriquement près de 179 000 salles de classe modernes équipées, 90 hôpitaux régionaux comparables à celui de Bertoua ou l’électrification de près de neuf millions de ménages. [6]

Ces équivalences sont des estimations journalistiques, et non un audit définitif des pertes subies par le Trésor public. Elles donnent néanmoins un ordre de grandeur saisissant de ce que l’opacité peut coûter à une société.

Derrière les tonnes d’or non retracées, il y a des écoles qui ne sont pas construites, des hôpitaux qui ne sont pas équipés, des routes qui ne sont pas entretenues et des communautés qui continuent de vivre dans le dénuement au milieu de leurs propres richesses.

Le problème ne se limite d’ailleurs pas à l’or. Une autre enquête de Data Cameroon, consacrée à la gestion des carrières, décrit un secteur qui génère officiellement environ 400 millions de francs CFA par an pour le Trésor public et alimente de grands chantiers, mais dont les retombées restent largement opaques pour les communautés riveraines. Dans plusieurs localités, les populations disent ne pas avoir accès aux cahiers des charges, ne pas connaître les montants effectivement collectés et ne pas savoir ce qui est reversé aux communes ou aux communautés. [7]

L’enquête relève également que le rapport ITIE 2023 n’a pas pu intégrer certaines informations sur les revenus des carrières et leurs transferts aux communes, faute d’accès aux données. Elle rapporte une faible traçabilité des taxes, des recouvrements parfois informels, des obligations sociales peu contrôlées et des communautés qui supportent la poussière, les camions, la dégradation des routes et les effets environnementaux sans voir clairement les bénéfices annoncés.

L’État demande donc aux populations de croire à des revenus qu’il ne publie pas, à des compensations qu’elles ne voient pas et à des contrôles dont les résultats restent introuvables. Il faut avoir une foi particulièrement robuste.

Cette situation est d’autant plus préoccupante que le Cameroun a obtenu, en mars 2024, un score global jugé « assez faible » dans la mise en œuvre de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives. Le pays a été suspendu jusqu’à sa prochaine validation, notamment en raison des insuffisances liées à la participation de la société civile et des restrictions pesant sur les libertés d’expression et d’association dans le débat sur la gouvernance extractive. [8]

Dans un État normalement gouverné, les écarts observés dans le secteur minier devraient provoquer :

  • des investigations indépendantes ;
  • des auditions parlementaires publiques ;
  • des explications précises du gouvernement ;
  • une vérification complète des volumes produits, transportés et exportés ;
  • un contrôle des permis, des comptoirs d’achat et des bénéficiaires effectifs ;
  • la publication des recettes, des taxes et des transferts aux collectivités ;
  • des sanctions lorsque les responsabilités sont établies ;
  • des réformes rapides des mécanismes de traçabilité.

Mais lorsque tout dépend du « temps du Président », même l’urgence nationale doit attendre d’être reconnue par le sommet. Le trafic, lui, n’attend pas. Les réseaux de prédation n’attendent pas. Les pertes de recettes n’attendent pas. La dégradation de l’environnement n’attend pas. Les communautés qui respirent la poussière n’attendent pas.

Ce sont les institutions et le peuple qui attendent.

Mais qu’est-ce que le « temps du Président » ?

Il faut d’abord lever une ambiguïté. Le « temps du Président » n’est pas une notion juridique. Il ne figure pas dans la Constitution camerounaise, ne constitue pas un principe reconnu de l’administration publique et n’est pas davantage une théorie sérieuse du développement.

C’est essentiellement une formule de légitimation politique, suffisamment vague pour rendre acceptables les silences prolongés, les décisions retardées, les vacances de postes, les promesses sans échéance, les intérims interminables, l’absence d’explication, l’absence de résultats et l’absence de reddition de comptes.

Ses défenseurs semblent généralement partir de quatre idées :

  • le Président disposerait d’informations que le peuple ne possède pas ;
  • son silence serait la preuve qu’il réfléchit profondément ;
  • sa lenteur apparente serait une forme supérieure de sagesse ;
  • les citoyens devraient attendre sans délai précis, sans explication et sans possibilité réelle de contrôle.

Il y a évidemment une part de vérité dans la première idée. Un Chef d’État dispose d’informations confidentielles, d’analyses administratives, de renseignements diplomatiques et de données auxquelles le citoyen ordinaire n’a pas accès. Certaines décisions exigent également de la prudence. Certaines négociations doivent rester discrètes. Certaines crises demandent du temps. Certaines décisions prises trop rapidement peuvent être catastrophiques.

Mais cette évidence ne justifie pas tout.

Le problème n’est pas qu’un Président ait besoin de temps pour décider. Le problème commence lorsque son temps devient une zone d’irresponsabilité dans laquelle il n’existe plus ni délai, ni explication, ni contrôle, ni sanction.

Il faut donc distinguer clairement :

  • la prudence de la procrastination ;
  • la réflexion de l’immobilisme ;
  • la discrétion de l’opacité ;
  • la stabilité de la paralysie ;
  • l’autorité de l’arbitraire ;
  • le temps nécessaire du retard injustifiable.

Une décision peut être longue à préparer. Elle ne peut pas être éternellement soustraite à l’obligation d’être expliquée.

Le Président est-il vraiment le « maître des horloges » ?

La formule du « temps du Président » s’inspire probablement, au moins en partie, de la tradition présidentielle française. On parle souvent, en France, du Président comme du « maître des horloges ». L’expression suggère que le Président choisit le moment politique, fixe les grandes séquences, décide du rythme des réformes et organise le calendrier de son action.

Mais il faut éviter le copier-coller paresseux.

Même en France, le Président n’est pas juridiquement propriétaire du temps national. L’article 5 de la Constitution française lui confie la mission d’assurer, par son arbitrage, le fonctionnement régulier des pouvoirs publics et la continuité de l’État. Il ne lui confie pas le droit d’empêcher les institutions de fonctionner, ne l’autorise pas à maintenir indéfiniment des vacances de postes, ne transforme pas son silence en principe constitutionnel et ne fait pas de son rythme personnel la seule mesure de l’intérêt général. [9]

Il faut d’ailleurs regarder comment fonctionnent les démocraties dont nous prétendons parfois nous inspirer. Lorsqu’un gouvernement démissionne, des règles et des pratiques institutionnelles encadrent son remplacement. Lorsqu’un ministre quitte ses fonctions, son remplacement ne dépend pas éternellement d’une inspiration mystérieuse. Lorsqu’une décision tarde, les médias interrogent, le Parlement convoque, les tribunaux peuvent contrôler, les citoyens protestent, l’opposition critique et les échéances électorales sanctionnent.

Tout n’est pas parfait. Les démocraties occidentales ont leurs hypocrisies, leurs lenteurs, leurs injustices, leurs oligarchies, leurs manipulations et leurs crises. Mais elles conservent généralement une idée essentielle : le pouvoir doit pouvoir être interrogé sur ce qu’il fait, sur ce qu’il ne fait pas et sur le temps qu’il met à agir.

Chez nous, nous avons souvent importé les éléments les plus avantageux pour les gouvernants :

  • la puissance présidentielle ;
  • le prestige de la fonction ;
  • les pouvoirs de nomination ;
  • la centralisation de l’État ;
  • les privilèges attachés au sommet ;
  • la force des appareils de sécurité.

Mais nous avons affaibli ce qui devait les équilibrer :

  • les contre-pouvoirs ;
  • le contrôle parlementaire ;
  • l’indépendance de la justice ;
  • la liberté de la presse ;
  • la transparence ;
  • la responsabilité ministérielle ;
  • les délais institutionnels ;
  • la sanction électorale.

Nous avons importé la couronne et oublié les freins.

Le pouvoir discrétionnaire n’est pas un pouvoir arbitraire

Il existe une autre confusion qu’il faut clarifier. Tout gouvernement dispose d’une certaine marge d’appréciation. Gouverner ne consiste pas à appliquer mécaniquement des recettes écrites à l’avance. Les situations sont complexes, les informations peuvent être incomplètes et plusieurs options peuvent être légalement possibles. Le pouvoir exécutif doit donc pouvoir arbitrer, choisir, négocier, adapter et parfois décider rapidement.

C’est cela, en partie, le pouvoir discrétionnaire.

Mais un pouvoir discrétionnaire n’est pas un pouvoir arbitraire. La différence est fondamentale. Le pouvoir discrétionnaire permet de choisir entre plusieurs solutions autorisées par le droit et compatibles avec l’intérêt général. Le pouvoir arbitraire permet au dirigeant de faire ce qu’il veut, quand il veut, sans avoir à expliquer ses choix ni à répondre de leurs conséquences.

Dans un État sérieux, même lorsqu’une autorité dispose d’une marge de décision, elle doit agir :

  • dans le respect de la Constitution et des lois ;
  • pour une finalité d’intérêt général ;
  • dans des délais raisonnables ;
  • sans détournement de pouvoir ;
  • sous le contrôle des institutions compétentes ;
  • avec une obligation d’explication et de résultat.

Le pouvoir discrétionnaire est une responsabilité. Le pouvoir arbitraire est un privilège sans contrôle.

Cette distinction est d’autant plus importante que la Constitution camerounaise affirme quelque chose de très clair. Son article 2 indique que la souveraineté nationale appartient au peuple camerounais. Il précise qu’aucune fraction du peuple ni aucun individu ne peut s’en attribuer l’exercice. Il rappelle également que les autorités chargées de diriger l’État tiennent leurs pouvoirs du peuple. [10]

Cela signifie que le Président ne possède pas le Cameroun, ne possède pas l’État, ne possède pas les institutions, ne possède pas les ressources publiques et ne possède pas davantage le temps de la nation.

Il reçoit temporairement du peuple une responsabilité qu’il doit exercer dans l’intérêt du peuple.

Comment le temps du pays pourrait-il appartenir à un individu lorsque la souveraineté elle-même appartient au peuple ?

Le temps perdu par l’État est payé par les citoyens

Le temps n’est jamais une ressource neutre dans la vie publique. Lorsqu’un citoyen perd son propre temps, les conséquences peuvent être personnelles. Lorsqu’un État perd du temps, les conséquences se diffusent dans toute la société.

Une décision retardée peut signifier :

  • des médicaments qui ne sont pas livrés ;
  • des enseignants qui ne sont pas affectés ;
  • des infrastructures qui continuent de se dégrader ;
  • des marchés publics qui restent bloqués ;
  • des entreprises qui perdent de l’argent ;
  • des investisseurs qui abandonnent leurs projets ;
  • des fonds publics qui disparaissent ;
  • des responsables incompétents qui restent en place ;
  • des victimes qui attendent justice ;
  • des populations qui continuent de subir une crise ;
  • des réformes essentielles sans cesse renvoyées à plus tard.

Dans un système excessivement centralisé, une seule décision retardée au sommet peut immobiliser une chaîne entière de décisions. Le ministre attend, le directeur attend, le gouverneur attend, le préfet attend, le maire attend, l’administration attend, l’entreprise attend et le citoyen attend. Pendant que tout le monde attend, les personnes qui profitent du désordre continuent d’avancer.

Le temps perdu par les gouvernants n’est jamais vide. Il est rempli par les coûts supportés par les gouvernés.

Cette question est directement liée au développement. François Perroux proposait une définition devenue classique du développement : « la combinaison des changements mentaux et sociaux d’une population qui la rendent apte à faire croître cumulativement et durablement son produit réel global ». [11]

Cette définition nous rappelle que le développement n’est pas seulement une augmentation du produit intérieur brut. Il suppose une transformation des capacités collectives, des institutions qui apprennent, des administrations qui coopèrent, des responsables qui anticipent, des citoyens qui participent, des organisations qui évaluent leurs résultats et des systèmes capables de corriger leurs erreurs.

Le développement exige donc :

  • des objectifs clairs ;
  • des responsabilités définies ;
  • des délais raisonnables ;
  • des ressources adaptées ;
  • des indicateurs ;
  • des évaluations ;
  • des mécanismes de correction ;
  • une véritable obligation de résultat.

Il est difficilement compatible avec un système dans lequel toutes les décisions importantes remontent vers un sommet qui n’est lui-même soumis à aucun calendrier précis.

Le développement exige des institutions capables de fonctionner lorsque le Président dort, voyage, se tait, hésite, tombe malade, quitte le pouvoir ou meurt.

C’est précisément à cela que servent les institutions : elles permettent à une société de ne pas dépendre entièrement de la santé, de l’humeur, de la disponibilité ou des préférences d’un individu.

Ce modèle est-il vraiment africain ?

Il arrive que la concentration du pouvoir présidentiel soit justifiée au nom de la culture africaine. On nous explique que l’Afrique aurait toujours respecté les chefs, que nos sociétés auraient besoin d’autorité et que la démocratie, les contre-pouvoirs et la limitation du pouvoir seraient des inventions occidentales mal adaptées à nos réalités.

Il faut être prudent avec ce genre de généralisation. L’Afrique n’a jamais constitué une société unique. Nos sociétés précoloniales étaient diverses. Certaines étaient fortement centralisées. D’autres reposaient sur des conseils, des assemblées, des autorités lignagères, des chefferies limitées, des sociétés initiatiques, des mécanismes de médiation ou des formes complexes de partage du pouvoir.

Il ne faut pas idéaliser ces sociétés. Elles ont connu leurs injustices, leurs exclusions, leurs violences, leurs hiérarchies et leurs contradictions. Mais il est tout aussi faux de présenter l’histoire africaine comme une longue tradition d’obéissance devant des chefs tout-puissants.

Dans de nombreuses sociétés, le chef ne devait pas seulement commander. Il devait consulter, écouter, arbitrer, protéger, redistribuer, respecter certains équilibres, préserver la communauté et répondre, d’une manière ou d’une autre, de ses actes. Le philosophe ghanéen Kwasi Wiredu a notamment mis en lumière l’importance de la recherche du consensus dans certaines traditions politiques africaines, tout en suscitant un débat légitime sur les possibilités et les limites de ces modèles. [12]

La palabre elle-même n’était pas, dans son principe, une célébration du retard. Elle devait permettre à la parole de circuler, aux positions de se rapprocher, aux conflits d’être arbitrés et au lien social d’être préservé. Le chef qui refusait d’écouter pouvait perdre sa légitimité. Le chef qui ne protégeait plus la communauté trahissait sa fonction. Le chef qui ne redistribuait rien et ne servait que ses intérêts cessait progressivement d’être un chef pour devenir un prédateur.

Il faut donc se méfier de cette prétendue « tradition africaine » que l’on invoque toujours pour justifier l’obéissance, mais rarement pour rappeler les devoirs du chef.

Une tradition qui ne retient que les privilèges de l’autorité et oublie ses obligations n’est plus une tradition. C’est une manipulation.

L’hyperprésidentialisme africain contemporain doit probablement beaucoup moins à une mystérieuse essence culturelle africaine qu’à plusieurs héritages historiques : la centralisation coloniale, l’administration de commandement, l’État d’exception, le parti unique, les présidences sans limitation effective, la personnalisation postcoloniale du pouvoir et l’affaiblissement organisé des institutions de contrôle.

Ce que certains présentent comme une tradition africaine est souvent le mélange de l’autoritarisme colonial et de la prédation postcoloniale.

Ce que le « temps du Président » produit réellement

Une idée doit toujours être jugée à ses conséquences. Que produit concrètement cette conception du pouvoir ?

Elle paralyse les institutions

Lorsque toutes les décisions importantes dépendent du sommet, les responsables situés en dessous apprennent à attendre. Ils évitent de prendre des initiatives et craignent parfois davantage de se tromper politiquement que d’échouer techniquement. L’inaction devient une méthode de protection personnelle : on ne résout pas les problèmes, on les transmet au niveau supérieur, puis le niveau supérieur les transmet au silence.

Dans un système trop centralisé, ne rien faire peut devenir plus sûr que bien faire.

Elle transforme la compétence en courtisanerie

Lorsque les nominations dépendent principalement de la faveur présidentielle, les acteurs publics investissent moins dans leurs résultats que dans leur accès aux réseaux de pouvoir. On travaille son positionnement, on soigne ses relations, on apprend les bons mots, on célèbre les bonnes personnes, on condamne les bons adversaires et on développe parfois une véritable compétence : celle de survivre politiquement sans produire de résultats.

La proximité remplace alors la performance, et la fidélité personnelle prend progressivement la place du service de l’État.

Elle détruit la valeur de la parole publique

Lorsqu’un Président annonce une décision « dans les prochains jours » et que plusieurs mois passent sans explication, ce n’est pas seulement une promesse qui est affaiblie. C’est la parole de l’État qui perd de sa valeur. Or, un État fonctionne aussi par la confiance. Les citoyens, les entreprises, les administrations et les partenaires doivent pouvoir croire qu’une annonce officielle engage réellement celui qui la formule.

Un État qui ne respecte pas ses propres paroles apprend progressivement aux citoyens à ne plus le croire.

Elle protège l’échec

Sans objectif précis, il n’existe aucun échec clairement mesurable. Sans délai, il n’existe officiellement aucun retard. Sans indicateur, il n’existe aucune mauvaise performance. Sans audition, il n’existe aucune explication obligatoire. Sans sanction, il n’existe aucune responsabilité.

Le flou devient alors une technologie de conservation du pouvoir.

Elle infantilise le peuple

On demande aux citoyens de croire sans vérifier, de patienter sans connaître l’échéance, d’obéir sans comprendre et d’accepter sans participer. Le peuple n’est plus traité comme le détenteur de la souveraineté, mais comme un enfant auquel les adultes sérieux ne doivent pas tout expliquer.

Le peuple n’est pourtant pas un mineur politique placé sous la tutelle éternelle de ceux qui le gouvernent.

Elle aggrave les crises

Les crises n’attendent pas le moment choisi par le pouvoir. La pauvreté avance, le chômage s’installe, les infrastructures se dégradent, les conflits s’enracinent, les réseaux criminels s’adaptent et les frustrations s’accumulent. Lorsque la crise finit par exploser, ceux qui ont refusé d’agir expliquent souvent qu’elle était imprévisible.

Une crise ignorée ne disparaît pas. Elle travaille silencieusement à devenir plus difficile à résoudre.

Il faut passer du temps du Président au temps du peuple

À cette conception funeste, il faut opposer une autre idée : le temps du peuple.

Il faut immédiatement préciser ce que cela signifie. Le temps du peuple n’est pas la dictature de l’impatience. Il ne signifie pas qu’un gouvernement devrait réagir à chaque rumeur, céder à chaque pression ou décider sous le coup de toutes les émotions collectives. Le peuple lui-même peut se tromper, être manipulé, être divisé, demander des choses contradictoires ou privilégier une satisfaction immédiate au détriment de son intérêt à long terme.

Dire « le temps du peuple » ne signifie donc pas abolir la réflexion, l’expertise, la prudence ou la planification. Cela signifie que le rythme de l’action publique doit être jugé à partir des besoins, des droits, des souffrances et des aspirations de la population.

Un malade qui attend des soins ne vit pas dans le même temps qu’un haut responsable confortablement installé. Une femme enceinte qui doit parcourir des kilomètres pour trouver une maternité ne vit pas dans le même temps que l’administration qui promet un centre de santé depuis dix ans. Un jeune sans emploi ne vit pas dans le même temps qu’un ministre assuré de son salaire, de ses avantages et de son véhicule de fonction. Une entreprise étranglée par les lenteurs administratives ne vit pas dans le même temps que le service qui a égaré son dossier. Une famille déplacée par la guerre ne vit pas dans le même temps que ceux qui répètent depuis des années que la situation est sous contrôle.

Le temps du peuple commence lorsque les institutions comprennent que l’attente a un coût humain.

Le Peuple d’abord comme principe de gouvernance

J’ai déjà défendu, dans un précédent article, l’idée du « Peuple d’abord ! ». Non comme un slogan sentimental, une formule de meeting ou une manière de flatter toutes les colères en prétendant que le peuple aurait toujours raison, mais comme une grille permettant de juger les décisions politiques à partir de leurs effets concrets sur la majorité sociale. [13]

Le peuple dont je parle n’est pas une entité mystique. Il désigne principalement celles et ceux qui vivent de leur travail, disposent de peu d’influence sur les centres de décision et ont peu de moyens de se protéger contre les politiques qui leur sont imposées.

Dire « Le Peuple d’abord ! », c’est notamment demander :

  • Qui bénéficie réellement de cette décision ?
  • Qui en supporte le coût ?
  • Que change-t-elle dans la vie quotidienne ?
  • Améliore-t-elle l’accès à la santé, à l’éducation, à l’eau, à l’énergie, à la justice et à la sécurité ?
  • Protège-t-elle les personnes les plus vulnérables ?
  • Les citoyens ont-ils été consultés ?
  • Les responsables peuvent-ils être interrogés ?
  • Les résultats sont-ils mesurés ?
  • Les échecs peuvent-ils être corrigés et sanctionnés ?

Le Peuple d’abord n’est pas une émotion. C’est une discipline institutionnelle.

Le temps du peuple est la traduction temporelle de cette discipline. Il impose que l’État ne juge pas la rapidité ou la lenteur de son action à partir du confort des dirigeants, mais à partir des conséquences supportées par les populations.

Une décision peut demander six mois lorsque sa complexité l’exige. Mais ces six mois doivent pouvoir être expliqués. Des étapes doivent être définies. Des responsabilités doivent être connues. Les citoyens doivent pouvoir comprendre ce qui est fait. Le retard doit pouvoir être identifié. Les erreurs doivent pouvoir être corrigées.

Ce qui est inacceptable, ce n’est pas seulement le temps long. C’est le temps sans responsabilité.

Ce que nous enseignent les institutions inclusives

Dans Why Nations Fail, Daron Acemoglu et James A. Robinson proposent une distinction importante entre les institutions inclusives et les institutions extractives. Les institutions inclusives permettent une participation politique relativement large, protègent les droits, favorisent l’initiative et limitent la concentration excessive du pouvoir. Les institutions extractives concentrent les ressources et les décisions entre les mains d’une minorité qui organise les règles à son propre avantage. [14]

Cette théorie ne suffit pas à expliquer toute l’histoire des nations. La géographie compte, les rapports internationaux comptent, la colonisation compte, les ressources naturelles comptent, les cultures politiques comptent et les choix économiques comptent.

Mais l’idée centrale reste puissante : les sociétés progressent difficilement lorsque les institutions servent principalement à protéger ceux qui gouvernent au lieu de créer des possibilités pour ceux qui sont gouvernés.

Le « temps du Président » appartient à la logique des institutions extractives, parce qu’il concentre au sommet :

  • l’information ;
  • la décision ;
  • la nomination ;
  • le calendrier ;
  • la possibilité d’agir ;
  • le droit d’expliquer ;
  • le droit de se taire ;
  • la capacité de sanctionner les autres sans être soi-même sanctionné.

Le temps du peuple suppose au contraire une distribution des responsabilités, des institutions capables d’agir, des administrations professionnelles, des collectivités territoriales disposant de véritables compétences, des ministres responsables de leurs résultats, un Parlement qui contrôle, une justice qui protège, une presse qui enquête et des citoyens qui participent.

Un État inclusif ne demande pas au peuple d’attendre indéfiniment un signal venu du sommet. Il organise la capacité collective d’agir.

D’autres pratiques sont possibles en Afrique

On nous présente parfois l’hyperprésidentialisme comme une fatalité africaine. Ce n’est pas vrai.

Aucun pays africain n’est parfait. Toutes les démocraties du continent connaissent des insuffisances, des tensions, des inégalités, des violences, des manipulations ou des fragilités. Mais plusieurs expériences montrent que le pouvoir peut changer sans que l’État s’effondre.

Au Botswana, les élections de 2024 ont mis fin à près de six décennies de domination du même parti. Le Président sortant, Mokgweetsi Masisi, a reconnu sa défaite et promis d’accompagner la nouvelle administration. Le processus électoral présentait des insuffisances relevées par les observateurs, mais le transfert pacifique du pouvoir a rappelé qu’un État peut survivre à la défaite d’un parti longtemps dominant. [15]

Au Ghana, l’élection de décembre 2024 a également conduit à une nouvelle alternance. Le candidat du parti au pouvoir, Mahamudu Bawumia, a reconnu sa défaite avant même la proclamation définitive des résultats, facilitant une transition pacifique. Là encore, tout n’a pas été parfait et des incidents ont été signalés. Mais le système politique a démontré que les gouvernants pouvaient perdre une élection sans considérer que le pays leur avait été volé. [16]

Ces exemples ne signifient pas que le Botswana et le Ghana auraient résolu tous leurs problèmes. Ils montrent quelque chose de plus simple : la stabilité d’un pays ne se mesure pas à la durée d’un homme au pouvoir. Elle se mesure à la capacité des institutions à fonctionner avant lui, avec lui et après lui.

La démocratie ne garantit pas que les meilleurs gouverneront toujours. Elle ne garantit ni la compétence, ni l’honnêteté, ni la justice sociale. Mais elle possède au moins une vertu essentielle : elle affirme que le pouvoir doit pouvoir être interrogé, limité, corrigé et remplacé.

La démocratie ne proclame pas que le peuple est infaillible. Elle proclame qu’aucun dirigeant ne doit être considéré comme infaillible.

Ceux qui rejettent la démocratie ne devraient jamais oublier cette vertu fondamentale. Même imparfaite, elle affirme la primauté principielle du peuple et organise, au moins en théorie, la redevabilité de ceux qui gouvernent devant ceux au nom desquels ils exercent le pouvoir.

Le temps du peuple exige une refondation de l’État

Il ne suffit cependant pas de remplacer une expression par une autre. Il ne suffit pas de dénoncer le « temps du Président » et de proclamer le « temps du peuple ». Une nouvelle manière de gouverner ne peut pas dépendre seulement de la bonne volonté d’un futur Président.

Nous avons déjà trop souvent attendu l’homme providentiel : celui qui comprendrait tout, déciderait vite, punirait les corrompus, choisirait les meilleurs, aimerait sincèrement le peuple et réparerait à lui seul plusieurs décennies de dérives. Cet homme n’existe probablement pas. Et même s’il existait, il finirait par mourir, partir ou être remplacé.

Une société sérieuse ne construit pas son avenir sur l’espoir permanent de trouver un bon maître. Elle construit des institutions qui empêchent même un mauvais dirigeant de tout détruire.

C’est pourquoi le passage du temps du Président au temps du peuple exige une véritable refondation de l’État et de la gouvernance au Cameroun. Il ne s’agit pas d’un simple remaniement ministériel, du remplacement de quelques visages usés par des visages plus jeunes ou de la nomination de nouveaux responsables dans les mêmes institutions, selon les mêmes règles, avec les mêmes incitations et les mêmes pratiques.

Il ne s’agit pas non plus d’une nouvelle modification opportuniste de la Constitution, conçue pour gérer les problèmes internes du régime ou organiser la succession au sommet.

Refonder l’État, c’est reconstruire le lien entre le pouvoir, les institutions et le peuple.

C’est parvenir, par un processus démocratique, inclusif et suffisamment consensuel, à un nouveau contrat politique :

  • un contrat qui rende réellement la souveraineté populaire effective ;
  • un contrat qui limite le pouvoir sans rendre l’État impuissant ;
  • un contrat qui organise la responsabilité ;
  • un contrat qui protège les droits ;
  • un contrat qui reconnaisse notre unité dans la diversité ;
  • un contrat qui permette aux institutions de fonctionner lorsque le Président se tait, voyage, hésite, tombe malade, quitte ses fonctions ou meurt.

Cette refondation devrait notamment permettre de construire :

  • un exécutif capable d’agir, mais réellement responsable ;
  • un gouvernement soumis à des objectifs, des délais et des évaluations ;
  • un Parlement capable d’enquêter, d’auditionner et de contrôler ;
  • une justice suffisamment indépendante pour protéger le droit contre les puissants ;
  • une administration professionnelle fondée sur la compétence et le mérite ;
  • des collectivités territoriales disposant de pouvoirs et de ressources réels ;
  • une gestion transparente des finances publiques et des ressources naturelles ;
  • des institutions électorales véritablement crédibles ;
  • des médias libres et une société civile protégée ;
  • des mécanismes réguliers de participation citoyenne ;
  • des procédures claires de reddition des comptes ;
  • une culture de l’évaluation, de l’apprentissage et de la correction.

Il faut également refonder notre conception du pouvoir. Une nomination ne doit plus être considérée comme une récompense. Un ministère n’est pas une propriété privée. Une entreprise publique n’est pas une caisse de redistribution entre proches. Une administration n’est pas un espace de recasement. Une fonction publique n’est pas un titre honorifique.

Gouverner doit signifier servir, anticiper, planifier, décider, expliquer, écouter, protéger, produire des résultats, reconnaître les erreurs et rendre compte.

Le Cameroun ne doit plus être administré comme une cour dans laquelle chacun attend une faveur. Il doit être gouverné comme une République dans laquelle chacun assume une mission.

Mon intime conviction

Mon intime conviction est que le « temps du Président » n’est pas seulement une mauvaise expression. C’est le résumé d’une certaine conception de l’État.

Une conception dans laquelle le sommet décide et le reste du pays attend. Une conception dans laquelle les institutions ne fonctionnent pas par elles-mêmes, mais par impulsions venues d’en haut. Une conception dans laquelle les responsables servent moins une mission qu’une personne. Une conception dans laquelle la stabilité finit par signifier l’immobilité et dans laquelle le silence est présenté comme de la sagesse, la lenteur comme de la profondeur et l’absence de résultat comme une stratégie que le peuple serait trop impatient pour comprendre.

Je ne crois pas que tous les problèmes du Cameroun disparaîtront avec la nomination d’un nouveau gouvernement. Je ne crois pas non plus qu’un simple changement de Président suffira à transformer notre pays. Les hommes comptent. Leur vision, leur compétence, leur intégrité, leur capacité de travail et leur courage comptent. Mais un pays qui dépend entièrement de la qualité d’un seul homme reste un pays fragile.

Le véritable enjeu n’est donc pas seulement de changer celui qui regarde l’horloge. Il est de changer le système qui permet à un seul homme de posséder toutes les horloges.

Changer les personnes sans changer les institutions peut seulement donner un visage neuf à de vieilles pratiques. Remplacer un maître par un autre ne rend pas le peuple souverain. Nommer de nouveaux ministres dans un système qui ne leur donne ni autonomie réelle, ni objectifs publics, ni obligation de résultat ne transforme pas la gouvernance. Organiser une nouvelle élection dans un système électoral qui ne produit pas la confiance ne règle pas la crise de légitimité. Créer de nouvelles institutions sans changer les pratiques produit seulement de nouveaux bâtiments, de nouveaux budgets, de nouveaux véhicules et de nouveaux titres.

La refondation dont le Cameroun a besoin doit aller beaucoup plus loin. Elle doit transformer :

  • les règles, mais aussi les mentalités ;
  • les institutions, mais aussi les comportements ;
  • le droit, mais aussi les pratiques ;
  • la manière de gouverner, mais aussi la manière dont les citoyens se représentent le pouvoir.

Nous devons sortir de l’idée selon laquelle un grand dirigeant serait celui qui concentre toutes les décisions. Un grand dirigeant est aussi celui qui construit des institutions capables de fonctionner sans lui.

Nous devons sortir de l’idée selon laquelle la discipline consiste à se taire devant le chef. La discipline républicaine consiste à respecter les règles, les missions, les institutions et l’intérêt général.

Nous devons sortir de l’idée selon laquelle demander des comptes serait un manque de respect. Demander des comptes à un responsable public, c’est reconnaître qu’il exerce une responsabilité qui ne lui appartient pas personnellement.

Nous devons enfin sortir de l’idée selon laquelle le peuple devrait attendre éternellement parce que le Président aurait son propre temps.

Le peuple a aussi un temps.

C’est le temps :

  • de l’enfant qui a besoin d’une école aujourd’hui ;
  • du malade qui a besoin de soins maintenant ;
  • de la femme qui doit accoucher dans la dignité ;
  • du jeune qui cherche une formation, un emploi et une raison de ne pas partir ;
  • de l’agriculteur qui a besoin d’une route pour écouler sa production ;
  • de l’entrepreneur qui attend une décision administrative ;
  • de la victime qui réclame justice ;
  • des populations qui demandent la paix ;
  • des citoyens qui veulent savoir ce que l’État fait de leur argent, de leurs ressources et de leur avenir.

Je ne demande pas que l’État gouverne dans la précipitation. Je demande qu’il cesse de faire de la lenteur une vertu.

Je ne demande pas un pouvoir faible. Je demande un pouvoir suffisamment fort pour agir et suffisamment encadré pour ne pas devenir arbitraire.

Je ne demande pas que la rue gouverne à la place des institutions. Je demande que les institutions gouvernent au nom du peuple, sous son contrôle et dans son intérêt.

Je ne demande pas la disparition de la fonction présidentielle. Je demande qu’elle retrouve son sens : servir la République plutôt que se confondre avec elle.

La véritable horloge d’une République ne se trouve pas dans le bureau du Président. Elle bat dans la vie quotidienne du peuple. Elle bat dans les écoles, les hôpitaux, les tribunaux, les marchés, les entreprises, les villages, les quartiers populaires et les familles. Elle bat dans les frustrations, les souffrances, les espoirs et les vies qui passent pendant que l’État attend.

C’est cette horloge que nos institutions doivent enfin apprendre à écouter.

Le Président ne possède pas le temps de la nation. Le gouvernement ne possède pas l’État. Les gouvernants ne possèdent pas le Cameroun. Ils en reçoivent temporairement la responsabilité.

Cette responsabilité doit désormais être exercée dans un État profondément refondé, soumis à la souveraineté populaire, orienté vers la satisfaction des besoins collectifs et jugé sur ses résultats.

Le Peuple d’abord. Son temps. Ses droits. Ses besoins. Sa dignité. Et, enfin, un État véritablement à son service.

Franck Essi

#CeQueJeCrois
#LesIdéesComptent
#AllumonsNosCerveaux

Références et sources

  1. Reuters, « Cameroon’s Biya declared vote winner, opposition reports gunfire », 27 octobre 2025. Consulter l’article.
  2. Human Rights Watch, « Cameroon: Killings, Mass Arrests Follow Disputed Elections », 12 novembre 2025. Consulter l’article.
  3. Reuters, « Cameroon security forces killed 48 in election protests, UN sources say », 4 novembre 2025. Consulter l’article.
  4. Présidence de la République du Cameroun, Message à la nation du 31 décembre 2025. Consulter le discours.
  5. Ministère des Mines, de l’Industrie et du Développement technologique, activités officielles de Fuh Calistus Gentry, ministre par intérim, juin 2026. Consulter le site du ministère.
  6. Data Cameroon, « Trafic : plus de 57 000 kg d’or frauduleusement disparus du Cameroun en 11 ans », 16 juin 2026. Consulter l’enquête.
  7. Data Cameroon, « Gouvernance : l’opacité dans la gestion des carrières profite aux agents publics », 1er juillet 2026. Consulter l’enquête.
  8. Initiative pour la transparence dans les industries extractives, « Cameroon achieves fairly low score in EITI implementation », 1er mars 2024. Consulter la décision.
  9. République française, Constitution du 4 octobre 1958, article 5. Consulter la Constitution.
  10. Assemblée nationale du Cameroun, Constitution de la République du Cameroun, article 2. Consulter la Constitution.
  11. François Perroux, « Les blocages de la croissance et du développement », Revue Tiers Monde, 1966. Consulter le texte.
  12. Kwasi Wiredu, « Democracy and Consensus in African Traditional Politics », 1995. Consulter une présentation du texte.
  13. Franck Essi, « Le Peuple d’abord ! : pour une analyse politique enfin utile à la majorité », 15 avril 2026. Consulter l’article.
  14. Daron Acemoglu et James A. Robinson, Why Nations Fail: The Origins of Power, Prosperity, and Poverty, Crown Publishers, 2012. Consulter une présentation de l’ouvrage.
  15. Commonwealth Observer Group, Botswana General Elections, 2024. Consulter l’analyse.
  16. Commonwealth Observer Group, Ghana General Election, 2024. Consulter le rapport.
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Franck Essi

Je suis Franck Essi, un africain du Cameroun né le 04 mai 1984 à Douala. Je suis économiste de formation. J’ai fait des études en économie monétaire et bancaire qui m’ont permi de faire un travail de recherche sur deux problématiques : ▶Les conditions d’octroi des crédits bancaires aux PMEs camerounaises. ▶ L' endettement extérieur et croissance économique au Cameroun. Je travaille aujourd’hui comme consultant sur des questions de planification, management et développement. Dans ce cadre, j’ai l’opportunité de travailler avec : ▶ La coopération allemande (GIZ), ▶Les fondations politiques internationales (Friedrich Ebert Stiftung, IRI, Solidarity Center et Humanity United), ▶ Des organismes internationaux (Conférence Internationale de la région des Grands Lacs, Parlement panafricain, …), ▶ Des Gouvernements africains (RDC, RWANDA, BURUNDI, etc) ▶ Et des programmes internationaux ( Initiative Africaine pour la Réforme Budgétaire Concertée, Programme Détaillé pour le Développement de l’Agriculture Africaine, NEPAD). Je suis également auteur ou co – auteur de quelques manuels, ouvrages et études parmi lesquels : ▶ Se présenter aux élections au Cameroun (2012) ▶ Prévenir et lutter contre la fraude électorale au Cameroun (2012) ▶ Les jeunes et l’engagement politique (2013) ▶Comment structurer un parti politique progressiste en Afrique Centrale (2014) ▶ Historique et dynamique du mouvement syndical au Cameroun (2015) ▶ Etudes sur l’état des dispositifs de lutte contre les violences basées sur le genre dans les pays de la CIRGL (2015) ▶Aperçu des crises et des dispositifs de défense des pays de la CIRGL (2015) ▶ Citoyenneté active au Cameroun (2017). Sur le plan associatif et politique, je suis actuellement Secrétaire général du Cameroon People’s Party (CPP). Avant de le devenir en 2012, j’ai été Secrétaire général adjoint en charge des Affaires Politiques. Dans ce cadre, durant l’élection présidentielle de 2011, j’étais en charge du programme politique, des ralliements à la candidature de Mme Kah Walla, l’un des speechwriter et porte – paroles. Je suis également membre de plusieurs organisations : ▶ L’association Cameroon Ô’Bosso (Spécialisée dans la promotion de la citoyenneté active et la participation politique). J'en fus le coordonnateur des Cercles politiques des jeunes et des femmes. Dans cette organisation, nous avons longtemps œuvré pour les inscriptions sur les listes électorales et la réforme du système électoral. ▶ L ’association Sema Atkaptah (Promotion de l’unité et de la renaissance africaine). ▶ L ’association Mémoire et Droits des Peuples (Promotion de l’histoire réelle et de la résolution du contentieux historique). ▶ Le mouvement Stand Up For Cameroon (Milite pour une transition politique démocratique au Cameroun). J’ai été candidat aux élections législatives de 2013 dans la circonscription de Wouri Centre face à messieurs Jean jacques Ekindi, Albert Dooh – Collins et Joshua Osih. J’étais à cette occasion l’un des coordonnateurs de la plateforme qui unissait 04 partis politiques : le CPP, l’UDC, l’UPC (Du feu Papy Ndoumbe) et l’AFP. Dans le cadre de mon engagement associatif et militant, j’ai travaillé et continue de travailler sur plusieurs campagnes et initiatives : • Lutte pour la réforme du code électoral consensuel et contre le code électoral de 2012. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des personnes souffrant d’un handicap. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des populations déguerpies de leurs lieux d’habitation. • Lutte contre le trafic des enfants. • Lutte pour la défense des droits et intérêts des commerçants face aux concessionnaires privés et la Communauté urbaine. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des pêcheurs dans la défense de leurs intérêts face à l'État et aux firmes internationales étrangères. A la faveur de ces multiples engagements, j’ai été arrêté au moins 6 fois, détenus au moins 04 parfois plus de 03 jours. J’ai eu l’occasion de subir des violences policières qui, heureusement, n’ont laissé aucun dommage durable. Aujourd’hui, aux côtés de mes camarades du CPP et du Mouvement Stand Up For Cameroon, je milite pour que nous puissions avoir un processus de réconciliation et de refondation de notre pays qui n’a jamais été aussi en crise. A notre manière, nous essayons d’être des Citoyens Debout, des citoyens utiles pour leurs concitoyens et pour le pays.

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