L’art de suivre : cette vertu oubliée qui prépare au leadership

Par Franck Essi

Nous vivons à une époque étrange.

Partout, on nous encourage à devenir des leaders.

Les livres parlent de leadership. Les conférences parlent de leadership. Les réseaux sociaux célèbrent les leaders. Les formations promettent de faire de chacun un leader.

À écouter certains discours, être un follower semblerait presque être un échec. Comme si suivre signifiait être faible. Comme si contribuer dans l’ombre était moins noble que parler devant. Comme si l’on n’existait vraiment que lorsqu’on dirige.

Pourtant, cette obsession du leadership cache une vérité fondamentale :

Il n’y a pas de grands leaders sans grands followers.

Mieux encore :

La capacité à bien suivre précède souvent la capacité à bien diriger.

C’est le sens profond de cette vieille maxime :

« Celui qui sait obéir saura commander. »

Une phrase souvent mal comprise, parfois utilisée pour justifier la soumission, alors qu’elle contient une sagesse précieuse lorsqu’elle est comprise avec discernement.

Le follower : une figure injustement dévalorisée

Dans l’imaginaire collectif, suivre est souvent associé à la faiblesse.

Le follower serait celui qui manque d’initiative, celui qui ne pense pas par lui-même, celui qui attend les instructions ou celui qui exécute simplement ce que d’autres ont décidé.

Cette vision est réductrice.

Suivre intelligemment n’est pas se soumettre aveuglément.

Suivre intelligemment, c’est comprendre une vision, adhérer à une cause, contribuer à un projet collectif et mettre ses talents au service d’un objectif plus grand que soi.

Dans une équipe de football, tout le monde ne peut pas être capitaine. Mais sans les défenseurs, les milieux, les attaquants, le gardien, les remplaçants et l’encadrement technique, le capitaine ne gagne rien.

Dans une entreprise, le directeur général peut avoir une vision remarquable. Si les équipes ne comprennent pas cette vision, ne s’en approprient pas les objectifs et ne la traduisent pas en actions concrètes, elle restera un simple discours.

Dans un mouvement citoyen, un leader peut porter une parole forte. Mais si personne ne relaie les messages, n’organise les activités, ne forme les nouveaux membres, ne mobilise les ressources ou ne suit l’exécution des décisions, le mouvement finit par s’épuiser.

Les grandes réalisations humaines sont toujours le fruit d’une coopération entre ceux qui dirigent et ceux qui suivent.

Pourquoi les bons followers deviennent souvent les meilleurs leaders

Beaucoup de personnes veulent commander avant même d’avoir appris à suivre.

Elles veulent donner des orientations sans avoir appris à écouter.

Elles veulent être respectées sans avoir appris à respecter.

Elles veulent être obéies sans avoir appris la discipline.

Elles veulent être visibles sans avoir appris à servir.

Pourtant, suivre est une grande école.

1. Suivre apprend les réalités du terrain

Celui qui suit voit les conséquences concrètes des décisions.

Il découvre :

  • ce qui fonctionne réellement ;
  • ce qui bloque ;
  • les contraintes quotidiennes ;
  • les frustrations des équipes ;
  • les difficultés d’exécution.

Un responsable qui n’a jamais connu le terrain risque de diriger avec arrogance. Il peut croire qu’un ordre suffit pour produire un résultat.

Or, entre une décision et son exécution, il y a des personnes, des contraintes, des ressources limitées, des habitudes, des peurs et des résistances.

Celui qui a appris à suivre sait que diriger ne consiste pas seulement à décider. Il faut aussi rendre l’action possible.

2. Suivre développe l’humilité

L’une des maladies les plus fréquentes du pouvoir est l’ego.

Le follower apprend que le projet est plus important que sa personne.

Il découvre qu’il peut jouer un rôle déterminant sans être constamment au centre de l’attention.

Dans une réunion, celui qui prend des notes peut sembler moins important que celui qui parle. Pourtant, sans un bon compte rendu, les décisions risquent d’être oubliées.

Dans une activité citoyenne, celui qui prépare la salle, accueille les participants ou gère la logistique reçoit rarement les applaudissements. Pourtant, sans lui, l’événement peut échouer.

Dans une entreprise, un assistant qui anticipe les détails logistiques peut sauver une mission entière.

Il existe des contributions silencieuses qui valent parfois plus que les discours les plus brillants.

3. Suivre apprend la discipline collective

Beaucoup d’organisations échouent non pas parce qu’elles manquent d’idées, mais parce qu’elles manquent de discipline.

On décide mais on ne suit pas.

On promet mais on ne livre pas.

On critique mais on ne contribue pas.

On veut bénéficier des résultats mais on refuse de participer aux efforts.

Être un bon follower, c’est comprendre qu’une organisation ne fonctionne pas uniquement grâce aux intentions.

Elle fonctionne grâce aux engagements tenus.

Cela suppose :

  • respecter les délais ;
  • respecter les horaires ;
  • accomplir sa part du travail ;
  • rendre compte ;
  • prévenir lorsqu’on ne peut pas honorer un engagement ;
  • soutenir les décisions collectives une fois qu’elles ont été prises.

La discipline n’est pas l’ennemie de la liberté. Elle est souvent la condition de l’efficacité collective.

4. Suivre apprend à comprendre ceux qui suivront demain

Un ancien follower sait ce que ressentent les équipes.

Il sait ce que produit un ordre mal expliqué.

Il sait ce que provoque une décision imposée sans écoute.

Il sait ce que signifie travailler sans moyens.

Il sait ce que coûte le mépris des petits rôles.

C’est pourquoi les meilleurs leaders sont souvent ceux qui n’ont pas oublié ce que signifie être de l’autre côté.

Ils savent que les personnes qu’ils dirigent ne sont pas simplement des exécutants.

Ce sont des intelligences, des sensibilités, des talents, des expériences, des espoirs et parfois des blessures.

Les mauvais followers produisent souvent de mauvais leaders

La manière dont nous suivons aujourd’hui prépare souvent la manière dont nous dirigerons demain.

Un follower opportuniste risque de devenir un leader opportuniste.

Un follower indiscipliné risque de devenir un leader désordonné.

Un follower qui refuse systématiquement les décisions collectives risque de devenir un leader incapable de construire une organisation stable.

Un follower qui critique constamment sans contribuer risque de devenir un leader qui parle beaucoup mais construit peu.

Un follower qui flatte le chef pour obtenir des avantages risque de reproduire demain une culture de clientélisme et de médiocrité.

On ne devient pas automatiquement meilleur parce qu’on accède à une position de responsabilité. Le pouvoir révèle souvent ce que nous avons cultivé avant lui.

L’art du followership critique

Il faut toutefois être clair.

Être un bon follower ne signifie pas tout accepter.

L’obéissance aveugle peut devenir dangereuse.

Dans une famille, une organisation, un parti politique, une entreprise ou un État, suivre ne doit jamais signifier renoncer à sa conscience.

Un bon follower garde son esprit critique.

Il soutient sans flatter.

Il exécute sans se déresponsabiliser.

Il contribue sans devenir servile.

Il peut dire :

  • « Je comprends la décision, mais je pense qu’elle comporte un risque. »
  • « Je suis prêt à contribuer, mais il faut clarifier les objectifs. »
  • « Cette orientation me semble contraire à nos valeurs. »
  • « Nous pouvons faire mieux si nous nous organisons autrement. »

Le meilleur follower n’est donc pas un mouton — et je suis d’ailleurs désolé que le mouton, cet animal si intelligent, soit devenu la figure du suivisme aveugle ; je l’utilise ici seulement pour l’illustration.

Ce n’est pas non plus un courtisan.

Ce n’est pas un simple exécutant.

C’est un partenaire exigeant.

Il sait soutenir quand il le faut.

Il sait alerter quand c’est nécessaire.

Il sait obéir à une décision juste.

Il sait aussi refuser ce qui détruit la dignité, la vérité ou le bien commun.

Le défi particulier des mouvements citoyens et politiques

Dans les mouvements citoyens et politiques, cette question est essentielle.

Nous rencontrons souvent deux dérives.

La première consiste à suivre aveuglément un leader.

Dans ce cas, l’organisation devient dépendante d’une personne.

Le chef pense pour tout le monde.

Les militants répètent.

La peur remplace le débat.

La loyauté devient soumission.

La seconde dérive consiste à vouloir tous être leader.

Dans ce cas, l’organisation devient difficilement gouvernable.

Chacun veut parler.

Chacun veut décider.

Chacun veut imposer sa sensibilité.

Mais peu acceptent les tâches difficiles, répétitives, invisibles et pourtant indispensables.

Une organisation sérieuse a besoin des deux qualités :

  • des personnes capables de prendre des responsabilités ;
  • des personnes capables de soutenir loyalement une vision commune ;
  • des personnes capables de critiquer sans détruire ;
  • des personnes capables de suivre sans s’effacer ;
  • des personnes capables de diriger sans écraser.

La maturité organisationnelle commence lorsque chacun comprend qu’il peut être follower dans certaines situations et leader dans d’autres.

La vraie grandeur n’est pas toujours d’être devant. Elle est parfois de permettre au collectif d’avancer.

Celui qui sait obéir saura commander

La citation selon laquelle « celui qui sait obéir saura commander » ne doit pas être comprise comme une invitation à l’obéissance servile.

Elle signifie plutôt qu’il faut avoir éprouvé certaines exigences avant de les demander aux autres.

Celui qui n’a jamais respecté une consigne juste aura du mal à faire respecter une orientation juste.

Celui qui n’a jamais accepté de rendre compte aura du mal à construire une culture de redevabilité.

Celui qui n’a jamais fait l’effort de comprendre une décision collective aura du mal à obtenir l’adhésion des autres lorsqu’il décidera.

Celui qui n’a jamais servi risque de confondre leadership et domination.

Commander, au sens noble du terme, ce n’est pas imposer son ego.

C’est prendre soin d’une direction commune.

C’est assumer une responsabilité.

C’est organiser l’énergie des autres autour d’un objectif utile.

On commande mieux lorsqu’on a appris ce que coûte l’exécution.

Le leader sans titre : réconcilier leadership et followership

C’est ici que le concept de « leader sans titre », popularisé par Robin Sharma, auteur de The Leader Who Had No Title, devient particulièrement intéressant.

Il nous rappelle une idée simple mais puissante :

Le leadership n’est pas d’abord une position. C’est une manière d’être et d’agir.

On peut ne pas avoir de titre officiel et pourtant exercer une influence positive.

On peut ne pas être président, directeur, chef d’équipe ou coordinateur, et pourtant faire avancer les choses.

Un jeune militant qui arrive à l’heure, accueille les nouveaux, clarifie les informations et encourage les autres exerce déjà du leadership.

Une collaboratrice qui propose une meilleure méthode de travail, aide ses collègues et protège l’esprit d’équipe exerce déjà du leadership.

Un citoyen qui refuse la rumeur, vérifie les faits, apaise les tensions et encourage l’organisation collective exerce déjà du leadership.

Une personne qui n’a pas le micro, mais qui élève la qualité du groupe par son sérieux, sa loyauté, sa lucidité et son sens du service, exerce déjà du leadership.

C’est pourquoi, au fond, le concept de leader sans titre réconcilie les notions de leadership et de followership.

Il nous dit que l’on peut suivre sans être passif.

On peut contribuer sans être inférieur.

On peut adhérer à une vision commune sans renoncer à sa conscience.

On peut ne pas être au sommet de l’organigramme et pourtant exercer une influence décisive.

Le bon follower n’est donc pas l’opposé du leader.

Il est souvent un leader en formation.

Il est parfois un leader invisible.

Il est toujours un acteur essentiel du collectif.

Mon intime conviction

Nous avons probablement trop parlé de leadership et pas assez de followership.

Nous avons appris aux gens à vouloir être devant.

Nous leur avons moins appris à contribuer efficacement lorsqu’ils ne sont pas devant.

Pourtant, les organisations fortes, les entreprises performantes, les mouvements citoyens durables et les nations prospères reposent autant sur la qualité de leurs followers que sur celle de leurs leaders.

Car celui qui ne sait pas suivre une vision commune aura du mal à en porter une.

Celui qui ne sait pas écouter aura du mal à être entendu.

Celui qui n’a jamais appris à servir risque d’utiliser le pouvoir pour lui-même plutôt que pour les autres.

Je crois profondément que l’une des meilleures écoles du leadership demeure l’art d’être un excellent follower.

Mais je crois aussi que le followership, lorsqu’il est intelligent, critique, engagé et responsable, est déjà une forme de leadership.

C’est précisément ce que le concept de leader sans titre nous invite à comprendre.

Il n’est pas nécessaire d’attendre un poste pour exercer une influence positive.

On peut diriger par l’exemple.

On peut servir avec intelligence.

On peut suivre avec dignité.

On peut contribuer avec exigence.

On peut exercer du leadership sans titre, sans bruit, sans projecteur, mais avec impact.

Celui qui sait bien suivre aujourd’hui sera souvent mieux préparé à bien diriger demain. Mais celui qui suit avec conscience, courage et responsabilité dirige déjà quelque chose : lui-même, son attitude, sa contribution et l’énergie qu’il apporte au collectif.

Franck Essi

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Franck Essi

Je suis Franck Essi, un africain du Cameroun né le 04 mai 1984 à Douala. Je suis économiste de formation. J’ai fait des études en économie monétaire et bancaire qui m’ont permi de faire un travail de recherche sur deux problématiques : ▶Les conditions d’octroi des crédits bancaires aux PMEs camerounaises. ▶ L' endettement extérieur et croissance économique au Cameroun. Je travaille aujourd’hui comme consultant sur des questions de planification, management et développement. Dans ce cadre, j’ai l’opportunité de travailler avec : ▶ La coopération allemande (GIZ), ▶Les fondations politiques internationales (Friedrich Ebert Stiftung, IRI, Solidarity Center et Humanity United), ▶ Des organismes internationaux (Conférence Internationale de la région des Grands Lacs, Parlement panafricain, …), ▶ Des Gouvernements africains (RDC, RWANDA, BURUNDI, etc) ▶ Et des programmes internationaux ( Initiative Africaine pour la Réforme Budgétaire Concertée, Programme Détaillé pour le Développement de l’Agriculture Africaine, NEPAD). Je suis également auteur ou co – auteur de quelques manuels, ouvrages et études parmi lesquels : ▶ Se présenter aux élections au Cameroun (2012) ▶ Prévenir et lutter contre la fraude électorale au Cameroun (2012) ▶ Les jeunes et l’engagement politique (2013) ▶Comment structurer un parti politique progressiste en Afrique Centrale (2014) ▶ Historique et dynamique du mouvement syndical au Cameroun (2015) ▶ Etudes sur l’état des dispositifs de lutte contre les violences basées sur le genre dans les pays de la CIRGL (2015) ▶Aperçu des crises et des dispositifs de défense des pays de la CIRGL (2015) ▶ Citoyenneté active au Cameroun (2017). Sur le plan associatif et politique, je suis actuellement Secrétaire général du Cameroon People’s Party (CPP). Avant de le devenir en 2012, j’ai été Secrétaire général adjoint en charge des Affaires Politiques. Dans ce cadre, durant l’élection présidentielle de 2011, j’étais en charge du programme politique, des ralliements à la candidature de Mme Kah Walla, l’un des speechwriter et porte – paroles. Je suis également membre de plusieurs organisations : ▶ L’association Cameroon Ô’Bosso (Spécialisée dans la promotion de la citoyenneté active et la participation politique). J'en fus le coordonnateur des Cercles politiques des jeunes et des femmes. Dans cette organisation, nous avons longtemps œuvré pour les inscriptions sur les listes électorales et la réforme du système électoral. ▶ L ’association Sema Atkaptah (Promotion de l’unité et de la renaissance africaine). ▶ L ’association Mémoire et Droits des Peuples (Promotion de l’histoire réelle et de la résolution du contentieux historique). ▶ Le mouvement Stand Up For Cameroon (Milite pour une transition politique démocratique au Cameroun). J’ai été candidat aux élections législatives de 2013 dans la circonscription de Wouri Centre face à messieurs Jean jacques Ekindi, Albert Dooh – Collins et Joshua Osih. J’étais à cette occasion l’un des coordonnateurs de la plateforme qui unissait 04 partis politiques : le CPP, l’UDC, l’UPC (Du feu Papy Ndoumbe) et l’AFP. Dans le cadre de mon engagement associatif et militant, j’ai travaillé et continue de travailler sur plusieurs campagnes et initiatives : • Lutte pour la réforme du code électoral consensuel et contre le code électoral de 2012. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des personnes souffrant d’un handicap. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des populations déguerpies de leurs lieux d’habitation. • Lutte contre le trafic des enfants. • Lutte pour la défense des droits et intérêts des commerçants face aux concessionnaires privés et la Communauté urbaine. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des pêcheurs dans la défense de leurs intérêts face à l'État et aux firmes internationales étrangères. A la faveur de ces multiples engagements, j’ai été arrêté au moins 6 fois, détenus au moins 04 parfois plus de 03 jours. J’ai eu l’occasion de subir des violences policières qui, heureusement, n’ont laissé aucun dommage durable. Aujourd’hui, aux côtés de mes camarades du CPP et du Mouvement Stand Up For Cameroon, je milite pour que nous puissions avoir un processus de réconciliation et de refondation de notre pays qui n’a jamais été aussi en crise. A notre manière, nous essayons d’être des Citoyens Debout, des citoyens utiles pour leurs concitoyens et pour le pays.

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