MARCUS GARVEY : LA LIBÉRATION DES PEUPLES COMMENCE DANS LES ESPRITS

Par Franck Essi

—-

Peu de figures ont autant marqué l’histoire politique, intellectuelle et psychologique des peuples noirs que Marcus Mosiah Garvey.

Avant Martin Luther King, Malcolm X, Kwame Nkrumah, Jomo Kenyatta, Steve Biko et bien d’autres, Garvey avait déjà compris une chose essentielle : un peuple dominé ne peut pas véritablement se libérer s’il ne commence pas par se réconcilier avec lui-même.

De notre point de vue, ce qui fait la force de Marcus Garvey, ce n’est pas seulement ce qu’il a dit à son époque. C’est ce que ses idées continuent de nous dire aujourd’hui, en tant qu’Africains, descendants d’Africains, peuples dominés ou peuples encore engagés dans la difficile conquête de leur souveraineté.

Mais c’est aussi ce qu’il a essayé de construire.

Car Garvey ne fut pas seulement un orateur puissant, un penseur de la dignité noire ou un prophète du panafricanisme populaire. Il fut aussi un organisateur, un bâtisseur, un créateur d’institutions, un homme qui a tenté de transformer une intuition historique en mouvement mondial.

Il ne s’est pas contenté de dire aux peuples noirs qu’ils devaient se relever.

Il a essayé de leur donner des journaux, des organisations, des entreprises, des symboles, des conventions, des réseaux et des instruments d’action collective.

C’est cela qui rend son parcours si important.

Il ne s’agit donc pas ici de faire de Garvey un saint, un prophète ou une figure intouchable. Il s’agit plutôt de regarder froidement ce que son parcours, ses idées, ses réalisations, ses réussites, ses limites et ses contradictions peuvent encore nous apprendre.

Car au fond, Marcus Garvey pose une question qui demeure actuelle : comment un peuple longtemps dominé peut-il retrouver confiance en lui-même et redevenir pleinement acteur de son histoire ?

—-

1- La domination ne commence pas toujours par les armes

Marcus Garvey naît le 17 août 1887 à Saint Ann’s Bay, en Jamaïque, dans une société profondément marquée par l’héritage de l’esclavage, les hiérarchies raciales et la domination coloniale.

Issu d’un milieu modeste, il découvre très tôt la pauvreté, l’injustice, le mépris social et racial dont sont victimes les populations noires. Mais surtout, il comprend que la domination ne se limite pas aux lois, aux armes, aux institutions ou à l’économie.

Elle agit aussi dans les esprits.

Elle finit par convaincre les dominés qu’ils ne valent pas grand-chose. Qu’ils ne peuvent pas créer. Qu’ils ne peuvent pas gouverner. Qu’ils ne peuvent pas penser par eux-mêmes. Qu’ils doivent attendre leur salut des autres.

C’est contre cette destruction intérieure que Garvey va construire une grande partie de son combat.

Pour lui, la véritable libération ne peut donc pas être seulement politique. Elle doit être aussi économique, culturelle, psychologique et spirituelle, au sens profond du terme, c’est-à-dire liée à la dignité intérieure d’un peuple.

C’est là que Garvey devient intéressant pour nous.

Il comprend très tôt qu’un peuple peut être dominé par des forces extérieures, mais aussi par l’image dévalorisante qu’il a fini par accepter de lui-même. Et lorsque cette image s’installe durablement, la domination devient encore plus redoutable.

—-

2- Un peuple qui ignore son histoire devient dépendant du récit des autres

Avant de devenir célèbre, Marcus Garvey voyage beaucoup. Il travaille notamment en Amérique centrale, séjourne en Amérique du Sud, puis en Europe, particulièrement à Londres.

Ces voyages lui permettent d’observer une réalité frappante : partout où il se rend, les populations noires occupent généralement les positions les plus défavorisées de la société.

Elles travaillent beaucoup, mais contrôlent peu.

Elles produisent, mais possèdent rarement les outils de production.

Elles participent à la richesse des sociétés dans lesquelles elles vivent, mais restent généralement éloignées des lieux où se décident le pouvoir, la mémoire, l’économie et la représentation.

Garvey comprend alors que la condition noire n’est pas seulement un problème jamaïcain, américain ou caribéen. C’est une réalité mondiale produite par l’esclavage, la colonisation, le racisme et la dépossession.

Il en tire une conclusion fondamentale, résumée dans l’une de ses phrases les plus connues :

« A people without the knowledge of their past history, origin and culture is like a tree without roots. »
« Un peuple qui ignore son histoire, son origine et sa culture est comme un arbre sans racines. »

Cette phrase résume une grande partie de sa pensée.

Les colonisateurs ne se sont pas contentés de contrôler des territoires, d’exploiter des ressources et d’imposer leur autorité politique. Ils ont aussi imposé des récits.

Ils ont dit aux peuples africains qui ils étaient. Ils leur ont expliqué leur passé. Ils ont classé leurs cultures. Ils ont hiérarchisé leurs langues. Ils ont présenté leurs croyances comme arriérées, leurs systèmes politiques comme primitifs et leurs savoirs comme inexistants.

Le problème est que beaucoup de peuples dominés finissent par reprendre à leur compte le regard que les autres portent sur eux.

C’est là que l’histoire devient une arme.

Connaître son histoire ne sert pas seulement à nourrir la nostalgie. Cela sert à comprendre d’où l’on vient, ce qui nous est arrivé, pourquoi nous sommes dans telle ou telle situation, et comment nous pouvons nous relever.

Un peuple sans mémoire devient facilement manipulable.

Il devient prisonnier des récits fabriqués par d’autres, souvent au service de leurs intérêts.

—-

3- La libération politique commence par une libération mentale

L’une des contributions les plus fortes de Marcus Garvey concerne la question psychologique. Pour lui, l’oppression durable commence dans l’esprit.

C’est pourquoi il déclare :

« We are going to emancipate ourselves from mental slavery because whilst others might free the body, none but ourselves can free the mind. »
« Nous allons nous libérer de l’esclavage mental, car même si d’autres peuvent libérer le corps, personne ne peut libérer l’esprit à notre place. »

Cette idée sera reprise plus tard par plusieurs figures du panafricanisme et popularisée dans la culture mondiale par Bob Marley.

Elle reste d’une grande actualité.

Car les chaînes mentales sont souvent plus puissantes que les chaînes physiques.

Une personne peut disposer du droit de vote, de la liberté de mouvement, d’un diplôme, et continuer malgré tout à se considérer incapable. Un peuple peut avoir un drapeau, un hymne national, des ministres, des ambassades, des institutions et continuer à penser avec les catégories de ceux qui l’ont dominé.

Un pays peut être juridiquement indépendant et rester psychologiquement colonisé.

C’est pourquoi Garvey insistait autant sur la confiance en soi, la fierté historique, la mémoire et la conscience collective.

De notre point de vue, c’est une leçon essentielle pour l’Afrique contemporaine. Tant que nous continuerons à croire que tout ce qui vient de l’extérieur est nécessairement supérieur à ce que nous sommes capables de produire, nous aurons du mal à bâtir des sociétés réellement souveraines.

La domination la plus efficace n’est pas toujours celle qui frappe. C’est souvent celle qui convainc la victime qu’elle n’a pas les moyens d’être autre chose que ce qu’on lui a demandé d’être.2

—-

4- La confiance collective est une force politique

Marcus Garvey répétait souvent :

« If you have no confidence in self, you are twice defeated in the race of life. »
« Si vous n’avez pas confiance en vous-même, vous êtes vaincu deux fois dans la course de la vie. »

Il ajoutait :

« With confidence, you have won even before you have started. »
« Avec la confiance, vous avez déjà gagné avant même d’avoir commencé. »

Cette idée vaut pour les individus. Elle vaut aussi pour les peuples.

Lorsqu’une société doute profondément d’elle-même, elle finit par déléguer son destin. Elle attend que d’autres pensent pour elle, produisent pour elle, financent pour elle, décident pour elle, investissent pour elle, et viennent même parfois lui expliquer ce qu’elle doit désirer.

C’est exactement ce que Garvey refusait.

Pour lui, les populations noires devaient cesser de se regarder comme des victimes condamnées à subir. Elles devaient se penser comme des acteurs historiques capables de s’organiser, de créer, d’entreprendre, de bâtir des institutions et de peser sur le cours du monde.

La confiance dont il parle n’est donc pas une simple émotion. Elle est une ressource politique.

Elle est ce qui permet à un peuple de passer de la plainte à l’action, de la dépendance à l’initiative, de la honte à la dignité.

Un peuple qui ne croit pas en lui-même peut difficilement construire quelque chose de grand, de solide et de durable.

—-

5- Les idées ne suffisent pas : il faut l’organisation

En 1914, Marcus Garvey fonde l’UNIA, la Universal Negro Improvement Association.

Son ambition est immense : créer un mouvement mondial capable de rassembler les personnes d’origine africaine autour d’un projet commun de dignité, de développement, de solidarité et d’autonomie.

Quelques années plus tard, l’UNIA devient l’une des plus grandes organisations noires de l’histoire moderne. Elle dispose de sections dans plusieurs pays, mobilise des foules importantes et donne à des millions de personnes noires le sentiment d’appartenir à une même communauté historique, au-delà des frontières héritées de l’esclavage et de la colonisation.

Ce qui est important ici, c’est que Garvey ne se contente pas de discours.

Il veut organiser.

Il parle d’éducation, d’économie, d’entrepreneuriat, de discipline, de presse, d’institutions, de réseaux et de mobilisation collective.

Autrement dit, Garvey comprend que la dignité ne se proclame pas seulement. Elle se construit.

Elle se construit par la conscience, par l’organisation, par le travail, par la maîtrise économique et par la capacité d’un peuple à devenir acteur de son propre destin.

C’est ce qui rend son expérience particulièrement précieuse.

Garvey n’a pas seulement dit aux Noirs qu’ils devaient être fiers. Il a essayé de créer les instruments de cette fierté. Il n’a pas seulement parlé de libération. Il a essayé de construire un mouvement capable de la porter.

L’UNIA n’était donc pas seulement une organisation militante. C’était une tentative de fabriquer une infrastructure mondiale de conscience, de solidarité et d’action noire.

Sous nos tropiques, nous avons souvent beaucoup d’indignation, beaucoup de diagnostics, beaucoup de colère, parfois même beaucoup de lucidité. Mais il nous manque régulièrement l’organisation patiente, structurée et durable qui permet de faire bouger les choses.

Une idée juste, sans organisation, reste souvent un vœu pieux.

On peut avoir raison sur le plan moral, historique ou intellectuel et perdre malgré tout, si l’on ne sait pas construire les instruments capables de transformer les idées en rapport de force.

Garvey nous rappelle donc qu’un peuple qui veut se libérer doit apprendre à s’organiser.

—-

6- Construire ses propres moyens de communication

L’une des grandes réalisations de Garvey est d’avoir compris très tôt que la bataille de l’émancipation est aussi une bataille de communication.

À une époque où les grands médias parlent rarement des peuples noirs autrement que par les catégories du mépris, de la peur, de l’exotisme ou de la domination, Garvey comprend qu’il faut produire ses propres récits.

C’est dans cet esprit qu’il lance The Negro World, le journal de l’UNIA.

Ce journal devient rapidement l’un des médias noirs les plus influents de son époque. Il circule aux États-Unis, dans les Caraïbes, en Amérique latine, en Europe et jusque dans certaines colonies africaines, parfois malgré les interdictions des autorités coloniales.

Ce n’était pas un simple journal.

C’était une école politique.

C’était un espace de formation.

C’était un lieu où des personnes noires dispersées à travers le monde pouvaient découvrir qu’elles partageaient des blessures communes, mais aussi des aspirations communes.

À travers ce journal, Garvey donne une voix à ceux que les grands systèmes de communication rendaient invisibles.

Il montre qu’un peuple dominé doit apprendre à parler de lui-même, par lui-même, pour lui-même et devant le monde.

Car celui qui ne maîtrise pas son récit risque toujours d’être enfermé dans le récit des autres.

Un peuple qui ne raconte pas son histoire finit souvent par habiter l’histoire racontée par d’autres.

C’est une leçon majeure pour notre époque.

Aujourd’hui, nous avons les réseaux sociaux, les plateformes numériques, les blogs, les podcasts, les médias en ligne. Mais la question reste la même : que faisons-nous de ces outils ? Servent-ils seulement à réagir, à nous distraire, à nous diviser, ou peuvent-ils devenir des instruments de conscience, de formation et d’organisation collective ?

Garvey avait compris, bien avant notre époque numérique, qu’un mouvement sans média propre dépend toujours de la parole des autres.

—-

7- L’autonomie économique comme condition de la dignité

Garvey ne sépare pas la dignité de l’économie.

Pour lui, un peuple qui dépend entièrement des autres pour produire, transporter, financer, transformer, vendre et acheter reste fragile.

C’est dans cette logique qu’il encourage la création d’entreprises noires et qu’il lance, en 1919, la Black Star Line, une compagnie maritime pensée comme un instrument d’autonomie économique et de connexion entre les populations noires du monde.

L’idée était audacieuse.

Il ne s’agissait pas seulement d’avoir des bateaux.

Il s’agissait de créer un symbole.

Un symbole de puissance économique noire.

Un symbole de commerce entre l’Afrique, les Caraïbes, les Amériques et la diaspora.

Un symbole destiné à dire aux peuples noirs : nous pouvons aussi posséder, transporter, commercer, investir, entreprendre et nous relier au monde par nos propres moyens.

La Black Star Line a connu de graves difficultés. Elle a souffert de problèmes de gestion, d’erreurs stratégiques, d’obstacles financiers, de tensions internes et de pressions extérieures. Elle a fini par échouer.

Mais il serait trop facile de réduire cette initiative à son échec.

Son importance historique tient au fait qu’elle a donné une forme concrète à une idée fondamentale : la liberté politique sans capacité économique demeure fragile.

Garvey voulait montrer que l’émancipation ne pouvait pas rester une revendication morale. Elle devait devenir une capacité matérielle.

Cette leçon reste brûlante d’actualité.

Un peuple peut proclamer sa souveraineté, mais s’il ne contrôle ni ses infrastructures, ni ses entreprises, ni ses circuits de financement, ni ses outils de production, ni ses ressources stratégiques, sa souveraineté reste limitée.

Sous cet angle, la Black Star Line fut à la fois une ambition, une expérience, un échec et une leçon.

Elle nous rappelle qu’il ne suffit pas de vouloir l’autonomie. Il faut aussi les compétences, la gouvernance, la rigueur, la transparence, la discipline et les institutions capables de porter cette autonomie dans la durée.

—-

8- La Convention de 1920 : quand un peuple se déclare sujet de l’histoire

L’un des moments les plus importants du parcours de Garvey est la grande convention organisée par l’UNIA à New York en 1920.

Cette convention rassemble des délégués venus de plusieurs pays et donne lieu à l’adoption de la Declaration of Rights of the Negro Peoples of the World.

Ce texte est important parce qu’il affirme, à une époque de ségrégation raciale et de domination coloniale, que les peuples noirs ont des droits, une dignité, une histoire et une place dans le monde.

Il affirme leur droit à être respectés.

Leur droit à s’organiser.

Leur droit à se gouverner.

Leur droit à construire leurs propres institutions.

Leur droit à refuser l’humiliation.

Il ne faut pas sous-estimer la puissance symbolique d’un tel moment.

Dans un monde où les peuples noirs étaient souvent traités comme objets de domination, Garvey et l’UNIA les invitaient à se penser comme sujets de l’histoire.

Cette convention montre que Garvey ne voulait pas seulement mobiliser les émotions. Il voulait donner une architecture politique à la dignité.

Il voulait que la fierté devienne déclaration.

Que la déclaration devienne organisation.

Que l’organisation devienne puissance.

C’est cette articulation entre conscience, symbole et institution qui fait la singularité de son combat.

—-

9- « Up, you mighty race » : l’appel à l’action

L’une des formules les plus célèbres de Marcus Garvey demeure :

« Up, you mighty race, accomplish what you will. »
« Debout, grande race ; accomplissez ce que vous voulez accomplir. »

Cette phrase n’est pas un simple slogan. C’est un appel à l’action.

Garvey cherche à convaincre les populations noires qu’elles peuvent devenir actrices de leur destin. Mais il ne leur demande pas seulement de croire. Il leur demande aussi d’agir.

Il leur demande d’étudier, d’entreprendre, de s’organiser, d’investir, de construire des institutions et de prendre leur avenir au sérieux.

L’espoir sans action ne transforme rien.

La fierté sans organisation ne produit pas grand-chose.

La conscience sans discipline collective peut rester un simple discours.

C’est ce que Garvey avait compris.

Pour lui, la dignité noire devait se traduire dans des structures, des entreprises, des écoles, des journaux, des mouvements, des réseaux et des institutions capables de durer.

C’est une leçon que nous devons méditer.

Nous aimons parfois les grands discours, les grandes proclamations, les grandes indignations. Mais la question décisive demeure : que construisons-nous concrètement ?

—-

10- Sans maîtrise du savoir, les ressources naturelles ne suffisent à rien

Contrairement à certaines caricatures, Marcus Garvey accorde une place centrale à l’éducation.

Il affirme :

« Never forget that intelligence rules the world and ignorance carries the burden. »
« N’oubliez jamais que l’intelligence gouverne le monde tandis que l’ignorance en porte le fardeau. »

Cette phrase devrait être méditée dans tous les pays africains.

Les ressources naturelles seules ne suffisent pas à faire la puissance d’un peuple. On peut avoir le pétrole, l’or, le cobalt, le bois, le gaz, le diamant, les terres fertiles et demeurer pauvre, dépendant et humilié.

Ce qui transforme les ressources en puissance, c’est l’intelligence collective. C’est la science, la technologie, l’organisation, la formation, la capacité à produire, à transformer, à négocier, à anticiper et à inventer.

Pour les Africains que nous sommes, cette leçon est capitale.

Nous pouvons posséder des richesses immenses et rester faibles si nous ne maîtrisons ni les savoirs, ni les techniques, ni les institutions, ni les instruments de transformation de nos propres ressources.

Un pays qui ne maîtrise pas le savoir finit souvent par vendre ses richesses à bas prix et par racheter très cher ce que d’autres ont fabriqué avec ses propres matières premières.

C’est pourquoi l’éducation n’est pas seulement une affaire d’école.

Elle est une question de souveraineté.

—-

11- Admirer Garvey ne doit pas nous conduire à l’idolâtrer

Une lecture honnête de Marcus Garvey ne peut pas ignorer ses contradictions.

Garvey fut un visionnaire. Mais il fut aussi un homme de son temps, avec ses limites, ses excès et ses angles morts.

Certaines de ses positions sur la séparation raciale, certaines déclarations sur le métissage, son style de leadership très centralisé, ainsi que les difficultés rencontrées par certains projets économiques comme la Black Star Line, ont suscité de nombreuses critiques.

Il faut regarder ces éléments en face.

Les grandes figures historiques ne doivent pas être transformées en idoles.

L’idolâtrie empêche de penser.

Lire Garvey ne doit donc pas signifier répéter Garvey. L’étudier ne doit pas signifier tout approuver. L’admirer ne doit pas nous conduire à suspendre notre esprit critique.

Ce qui nous intéresse chez Garvey, ce n’est pas la perfection d’un homme. C’est la puissance d’une intuition historique : aucun peuple ne peut se relever durablement s’il ne reconstruit pas d’abord sa mémoire, sa confiance, sa capacité d’organisation et sa volonté d’agir.

Il faut donc prendre chez lui ce qui éclaire, discuter ce qui pose problème, et refuser de remplacer l’esprit critique par la dévotion.

On peut apprendre d’un homme sans le transformer en statue.

Et c’est probablement la meilleure manière de rendre justice à l’histoire.

—-

12- L’héritage de Garvey dépasse largement son époque

L’influence de Marcus Garvey a traversé le XXe siècle.

On la retrouve notamment chez Kwame Nkrumah, Jomo Kenyatta, Malcolm X, dans la Nation of Islam, dans le mouvement Rastafari, dans plusieurs courants du panafricanisme, ainsi que dans de nombreuses luttes contemporaines pour la dignité noire et l’émancipation africaine.

Mais son héritage ne se limite pas à ceux qu’il a inspirés.

Il est aussi dans les symboles qu’il a contribué à imposer.

Le drapeau rouge, noir et vert popularisé par l’UNIA est devenu l’un des grands symboles de la conscience noire et du panafricanisme.

Le journal The Negro World a montré la puissance d’un média pensé comme instrument de libération.

La Black Star Line, malgré son échec, a laissé l’idée qu’un peuple dominé ne peut pas se contenter de réclamer des droits s’il ne construit pas aussi les moyens économiques de sa dignité.

La convention de 1920 a montré qu’un peuple humilié pouvait se réunir, se nommer, affirmer ses droits et se présenter devant le monde comme sujet politique.

Son apport le plus profond n’est donc peut-être pas seulement institutionnel.

Il est psychologique.

Garvey a contribué à dire à des millions de personnes noires qu’elles avaient le droit d’être fières de ce qu’elles étaient.

Il leur a dit qu’elles n’étaient pas condamnées à la honte, à la marginalité, à la dépendance ou à l’imitation permanente des autres.

Il leur a dit qu’elles pouvaient produire, penser, bâtir, commercer, gouverner, écrire leur propre histoire et devenir actrices de leur destin.

C’était, à son époque, un message profondément révolutionnaire.

Et dans une certaine mesure, il le reste encore aujourd’hui.

—-

13- Ce que Marcus Garvey nous dit encore aujourd’hui

Plus d’un siècle après ses grands discours, la question posée par Garvey demeure actuelle.

Comment un peuple longtemps dominé peut-il retrouver confiance en lui-même ?

Comment peut-il sortir de la dépendance matérielle, mais aussi de la dépendance mentale ?

Comment peut-il cesser d’être seulement un objet de l’histoire pour redevenir un sujet de l’histoire ?

La réponse de Garvey tient en quelques exigences simples, mais difficiles à mettre en œuvre : connaître son histoire, croire en sa valeur, développer ses capacités, s’organiser et agir.

Rien de durable ne se construit dans la honte de soi.

Rien de grand ne se construit dans l’ignorance de son passé.

Rien de solide ne se construit sans organisation.

Rien de libérateur ne se construit dans l’attente permanente du sauveur extérieur.

Marcus Garvey n’a pas tout réussi. Il n’a pas tout bien pensé. Il n’a pas échappé aux contradictions de son temps.

Mais il a eu le mérite immense de poser une question que l’Afrique et sa diaspora ne peuvent toujours pas éviter :

Voulons-nous seulement être mieux traités dans un ordre du monde pensé par d’autres ?

Ou voulons-nous devenir pleinement acteurs de notre propre histoire ?

C’est peut-être là que Garvey demeure le plus actuel.

Il ne nous invite pas seulement à célébrer le passé.

Il nous oblige à penser notre responsabilité dans le présent.

Franck Essi

#LesIdéesComptent
#NousAvonsLeChoix
#NousAvonsLePouvoir
#AllumonsNosCerveaux

Pour approfondir

Pour lire Garvey directement

Pour une approche historique et académique

Pour des ressources documentaires et pédagogiques

Avatar de Franck Essi

Franck Essi

Je suis Franck Essi, un africain du Cameroun né le 04 mai 1984 à Douala. Je suis économiste de formation. J’ai fait des études en économie monétaire et bancaire qui m’ont permi de faire un travail de recherche sur deux problématiques : ▶Les conditions d’octroi des crédits bancaires aux PMEs camerounaises. ▶ L' endettement extérieur et croissance économique au Cameroun. Je travaille aujourd’hui comme consultant sur des questions de planification, management et développement. Dans ce cadre, j’ai l’opportunité de travailler avec : ▶ La coopération allemande (GIZ), ▶Les fondations politiques internationales (Friedrich Ebert Stiftung, IRI, Solidarity Center et Humanity United), ▶ Des organismes internationaux (Conférence Internationale de la région des Grands Lacs, Parlement panafricain, …), ▶ Des Gouvernements africains (RDC, RWANDA, BURUNDI, etc) ▶ Et des programmes internationaux ( Initiative Africaine pour la Réforme Budgétaire Concertée, Programme Détaillé pour le Développement de l’Agriculture Africaine, NEPAD). Je suis également auteur ou co – auteur de quelques manuels, ouvrages et études parmi lesquels : ▶ Se présenter aux élections au Cameroun (2012) ▶ Prévenir et lutter contre la fraude électorale au Cameroun (2012) ▶ Les jeunes et l’engagement politique (2013) ▶Comment structurer un parti politique progressiste en Afrique Centrale (2014) ▶ Historique et dynamique du mouvement syndical au Cameroun (2015) ▶ Etudes sur l’état des dispositifs de lutte contre les violences basées sur le genre dans les pays de la CIRGL (2015) ▶Aperçu des crises et des dispositifs de défense des pays de la CIRGL (2015) ▶ Citoyenneté active au Cameroun (2017). Sur le plan associatif et politique, je suis actuellement Secrétaire général du Cameroon People’s Party (CPP). Avant de le devenir en 2012, j’ai été Secrétaire général adjoint en charge des Affaires Politiques. Dans ce cadre, durant l’élection présidentielle de 2011, j’étais en charge du programme politique, des ralliements à la candidature de Mme Kah Walla, l’un des speechwriter et porte – paroles. Je suis également membre de plusieurs organisations : ▶ L’association Cameroon Ô’Bosso (Spécialisée dans la promotion de la citoyenneté active et la participation politique). J'en fus le coordonnateur des Cercles politiques des jeunes et des femmes. Dans cette organisation, nous avons longtemps œuvré pour les inscriptions sur les listes électorales et la réforme du système électoral. ▶ L ’association Sema Atkaptah (Promotion de l’unité et de la renaissance africaine). ▶ L ’association Mémoire et Droits des Peuples (Promotion de l’histoire réelle et de la résolution du contentieux historique). ▶ Le mouvement Stand Up For Cameroon (Milite pour une transition politique démocratique au Cameroun). J’ai été candidat aux élections législatives de 2013 dans la circonscription de Wouri Centre face à messieurs Jean jacques Ekindi, Albert Dooh – Collins et Joshua Osih. J’étais à cette occasion l’un des coordonnateurs de la plateforme qui unissait 04 partis politiques : le CPP, l’UDC, l’UPC (Du feu Papy Ndoumbe) et l’AFP. Dans le cadre de mon engagement associatif et militant, j’ai travaillé et continue de travailler sur plusieurs campagnes et initiatives : • Lutte pour la réforme du code électoral consensuel et contre le code électoral de 2012. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des personnes souffrant d’un handicap. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des populations déguerpies de leurs lieux d’habitation. • Lutte contre le trafic des enfants. • Lutte pour la défense des droits et intérêts des commerçants face aux concessionnaires privés et la Communauté urbaine. • Lutte pour le respect des droits et intérêts des pêcheurs dans la défense de leurs intérêts face à l'État et aux firmes internationales étrangères. A la faveur de ces multiples engagements, j’ai été arrêté au moins 6 fois, détenus au moins 04 parfois plus de 03 jours. J’ai eu l’occasion de subir des violences policières qui, heureusement, n’ont laissé aucun dommage durable. Aujourd’hui, aux côtés de mes camarades du CPP et du Mouvement Stand Up For Cameroon, je milite pour que nous puissions avoir un processus de réconciliation et de refondation de notre pays qui n’a jamais été aussi en crise. A notre manière, nous essayons d’être des Citoyens Debout, des citoyens utiles pour leurs concitoyens et pour le pays.

Laisser un commentaire