
Beaucoup de personnes veulent le changement.
Très peu, pourtant, comprennent réellement comment les transformations profondes se produisent dans l’histoire.
Nous avons souvent tendance à croire qu’une société change parce que les idées défendues sont justes, parce que les injustices sont visibles, parce que les populations souffrent ou encore parce que « le peuple a parlé ».
Malheureusement, l’histoire humaine fonctionne rarement ainsi.
Les systèmes ne disparaissent pas simplement parce qu’ils sont injustes. Ils reculent lorsque des forces organisées rendent leur maintien plus difficile, plus coûteux ou plus risqué que leur transformation.
Autrement dit :
Les bonnes idées qui ne s’appuient sur aucun rapport de force finissent souvent en lamentations intelligentes.
QU’EST-CE QU’UN RAPPORT DE FORCE ?
Un rapport de force, c’est la capacité d’un individu, d’un groupe, d’une organisation ou d’un peuple à peser réellement sur une situation.
C’est la capacité à influencer une décision, à imposer une contrainte, à modifier un comportement ou à créer un coût politique, économique, social ou symbolique pour ceux qui refusent le changement.
Contrairement à une idée largement répandue, le rapport de force ne se réduit pas à la violence ou à la confrontation physique.
Dans les luttes démocratiques, citoyennes et sociales, il peut se construire de manière éthique, organisée, non violente et responsable.
Il est d’abord une question d’organisation, de mobilisation, de crédibilité, de stratégie, de discipline, d’intelligence collective et de capacité à durer.
On peut être pacifique et construire un rapport de force.
On peut être non violent et exercer une pression réelle.
On peut refuser la brutalité sans renoncer à la fermeté.
UNE VÉRITÉ HISTORIQUE ESSENTIELLE
Aucune avancée sociale majeure n’a été obtenue uniquement par des discours.
Cela ne veut pas dire que les idées, les discours ou les convictions ne servent à rien. Ils sont indispensables. Ils donnent une direction, construisent une conscience, nourrissent l’espérance et permettent de nommer l’injustice.
Mais les idées seules ne suffisent pas.
Les luttes pour les indépendances africaines, par exemple, ne se sont pas limitées à des pétitions ou à de beaux élans patriotiques. Elles ont nécessité des organisations solides, des réseaux, des sacrifices, des mobilisations populaires, des relais internationaux ainsi que différentes formes de pression politique et économique.
De la même manière, les droits civiques aux États-Unis n’ont pas progressé parce que le racisme serait soudainement devenu moralement inacceptable aux yeux de tous.
Ils ont progressé parce que des femmes et des hommes se sont organisés. Ils ont construit des boycotts, des marches, des campagnes médiatiques, des alliances, des batailles juridiques et une capacité à perturber le fonctionnement normal d’un système injuste.
Dans plusieurs pays africains, des mobilisations citoyennes, syndicales, estudiantines, religieuses ou communautaires ont aussi ouvert des brèches dans des systèmes qui semblaient verrouillés.
Elles n’ont pas toujours tout obtenu.
Elles n’ont pas toujours gagné immédiatement.
Mais elles ont confirmé une vérité essentielle : lorsqu’une société s’organise, se met debout, construit des alliances et accepte de tenir dans la durée, elle peut modifier les calculs des pouvoirs établis.
Même dans une entreprise, une association ou un syndicat, les changements importants arrivent rarement parce qu’une personne a simplement raison.
Ils arrivent lorsque des personnes se coordonnent, deviennent crédibles, développent leurs compétences, produisent des alternatives et rendent impossible l’ignorance de leurs propositions.
LE PIÈGE DE L’INDIGNATION SANS STRATÉGIE
Dans beaucoup de contextes africains, et particulièrement au Cameroun, nous entretenons parfois une confusion dangereuse.
Nous confondons l’expression de la colère avec la construction de la puissance.
Or, publier n’est pas organiser.
Dénoncer n’est pas structurer.
Être viral n’est pas être influent.
Et avoir raison ne signifie pas encore avoir la capacité de transformer la réalité.
Un direct sur Facebook n’est pas un mouvement structuré.
Un slogan n’est pas une stratégie.
Une émotion collective, aussi forte soit-elle, n’est pas forcément un rapport de force durable.
C’est l’une des raisons pour lesquelles de nombreuses mobilisations s’épuisent rapidement.
Elles manquent parfois d’organisation, d’objectifs clairs, de stratégie progressive, de discipline, de relais sociaux et de préparation psychologique à la durée.
Cela ne veut pas dire que l’indignation est inutile.
Elle peut être le premier signe d’un réveil moral. Elle rappelle qu’une société n’est pas morte, que des consciences refusent encore l’injustice et que des citoyens ne se sont pas totalement résignés.
Mais lorsque l’indignation ne devient ni organisation, ni stratégie, ni action collective, ni persévérance, elle finit souvent par tourner en rond.
La colère peut réveiller. Seule l’organisation permet de durer.
LES COMPOSANTES D’UN VÉRITABLE RAPPORT DE FORCE
1- UNE VISION CLAIRE
Les peuples se mobilisent difficilement derrière le flou.
Un rapport de force sérieux exige une lecture claire des problèmes, une compréhension du système, des objectifs compréhensibles et une direction identifiable.
Lorsque tout le monde réclame « le changement », mais que personne ne sait précisément de quel changement il s’agit, pourquoi il est nécessaire, comment il doit être obtenu et quelles sont les priorités, la mobilisation devient fragile.
Ne crions donc pas « changement » sans nous demander : changer quoi, pour aller où, avec qui, par quels moyens et au profit de qui ?
Une vision claire ne garantit pas la victoire. Mais l’absence de vision prépare presque toujours la confusion.
2- L’ORGANISATION
L’émotion rassemble parfois. Seule l’organisation permet de durer.
S’organiser, c’est répartir les rôles, former les membres, coordonner les actions, gérer les ressources, mettre en place des mécanismes de décision et assurer la continuité malgré les difficultés.
Même les mouvements qui naissent spontanément doivent finir par s’organiser s’ils veulent survivre et produire des résultats.
Sans organisation, la mobilisation dépend de l’humeur du moment.
Avec une organisation, elle peut apprendre, corriger ses erreurs, protéger ses acquis et préparer les étapes suivantes.
3- LA DISCIPLINE COLLECTIVE
Les systèmes puissants comptent souvent sur la fatigue, les divisions, les ego, les conflits internes, les frustrations et les impatiences de leurs adversaires.
Ils savent qu’un mouvement incapable de discipline devient rapidement manipulable, infiltrable ou destructible.
La discipline ne signifie pas l’aveuglement.
Elle ne signifie pas non plus qu’il faut faire taire toute critique ou suivre des dirigeants sans réfléchir.
Elle signifie la cohérence, la constance, le respect des objectifs communs et la capacité à agir intelligemment, y compris sous pression.
On peut débattre sans se détruire.
On peut être en désaccord sans perdre de vue l’essentiel.
On peut corriger les erreurs sans saboter l’action collective.
4- LA CRÉDIBILITÉ
Un peuple suit difficilement, dans la durée, des acteurs qui improvisent constamment, se contredisent, ne travaillent pas sérieusement ou reproduisent déjà les comportements qu’ils dénoncent.
Il faut cependant rester lucides : lorsque la colère, la peur, la misère ou le désespoir dominent, les populations peuvent aussi suivre des acteurs incohérents.
C’est précisément pour cette raison que les acteurs sérieux du changement doivent construire une crédibilité plus profonde, plus durable et plus exigeante.
Construire un rapport de force, c’est donc aussi développer de la compétence, de l’éthique, de la rigueur et une véritable crédibilité morale et organisationnelle.
Les idées et la trajectoire des leaders, ça compte !
On ne doit pas seulement écouter ce que les personnes promettent. Il faut aussi regarder ce qu’elles ont fait, la manière dont elles traitent leurs collaborateurs, leur rapport à l’argent, au pouvoir, à la vérité et à la contradiction.
5- LA CAPACITÉ À PRODUIRE DES ALTERNATIVES
Critiquer un système ne suffit pas.
Les sociétés changent plus facilement lorsque surgissent des idées crédibles, des propositions sérieuses, des modèles alternatifs, des pratiques nouvelles et des exemples concrets.
Le rapport de force devient plus puissant lorsqu’il combine résistance et capacité de proposition.
Une opposition qui ne sait que dénoncer finit souvent par s’épuiser.
Une opposition capable de proposer peut devenir une alternative.
Cela vaut pour les partis politiques, mais aussi pour les syndicats, les associations, les organisations citoyennes et les mouvements sociaux.
Il ne suffit pas de dire ce qui ne va pas. Il faut aussi montrer, autant que possible, ce qui peut être fait autrement.
6- LE TRAVAIL SUR LES MENTALITÉS
Beaucoup de systèmes survivent parce qu’ils habitent les esprits.
Un peuple peut souffrir d’un système tout en le craignant, en le normalisant, en le reproduisant ou en étant convaincu qu’aucune alternative n’est possible.
C’est pourquoi toute transformation durable exige également un travail culturel, pédagogique, psychologique et politique.
Changer une société, ce n’est pas seulement changer ses dirigeants ou ses lois.
C’est aussi transformer les imaginaires, les habitudes, les croyances, le rapport à la peur, le rapport à la dignité et le rapport au possible.
Un peuple qui ne croit plus en sa propre capacité d’action devient plus facile à gouverner contre ses intérêts.
Le travail de conscientisation n’est donc pas secondaire. Il fait partie intégrante du rapport de force.
7- LA PATIENCE STRATÉGIQUE
Les transformations profondes sont rarement instantanées.
Les systèmes anciens disposent de ressources, de réseaux, d’habitudes institutionnelles, de relais médiatiques et de mécanismes de survie qui leur permettent de résister longtemps.
Construire un rapport de force exige donc de l’endurance, de l’apprentissage, une capacité d’adaptation permanente et beaucoup de persévérance.
Beaucoup abandonnent parce qu’ils sous-estiment la résistance des systèmes, le temps nécessaire à leur transformation et le coût psychologique des luttes longues.
La patience stratégique n’est pas la passivité.
Elle consiste à savoir attendre sans dormir, avancer sans se précipiter, apprendre sans se décourager et préparer les prochaines étapes sans perdre de vue l’objectif.
CE QUE NOUS DEVONS COMPRENDRE COLLECTIVEMENT
Une société ne change pas uniquement parce que les gens souffrent.
Si la souffrance suffisait à provoquer le changement, beaucoup de nos pays auraient déjà profondément changé.
Une société change lorsque des consciences se réveillent, que des organisations émergent, que des solidarités se construisent, que des compétences se développent, que des alternatives deviennent crédibles et qu’un rapport de force suffisamment mature finit par imposer l’ouverture du changement.
Le changement n’est donc pas seulement une affaire d’indignation.
C’est une affaire de construction méthodique de puissance collective.
Et cette puissance commence souvent par des choses simples : apprendre, s’organiser, travailler sérieusement, former, coopérer, construire la confiance, développer des compétences et tenir dans la durée.
Pour les citoyens, les militants, les syndicats, les partis politiques, les associations, les organisations sociales et tous les acteurs du changement, l’enjeu est clair.
Il ne suffit pas de vouloir que les choses changent.
Il faut apprendre à construire les conditions qui rendent le changement possible.
On ne le dira jamais assez : lorsque le peuple se lève, les choses peuvent changer.
Mais pour que le peuple debout ne soit pas seulement une foule de passage, il doit devenir une force consciente, organisée, crédible, disciplinée et capable de durer.
Car, au fond, les grandes transformations historiques sont rarement des miracles.
Elles sont, le plus souvent, le résultat de rapports de force patiemment construits.
Franck Essi
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