Par Franck Essi, 27 octobre 2026
Pourquoi des populations confrontées aux mêmes difficultés peinent-elles à unir leurs forces pour les surmonter ? Au Cameroun, les fractures ne séparent pas seulement les communautés et les territoires. Elles traversent les générations, les catégories sociales, les institutions et les organisations. Cette désarticulation, entretenue par les inégalités, les rapports de pouvoir et certaines pratiques sociales, affaiblit notre capacité à agir ensemble et constitue un obstacle majeur à la construction nationale.

Au Cameroun, nous pouvons subir les mêmes injustices, dénoncer les mêmes dysfonctionnements et rester incapables de construire une réponse commune. Les frustrations s’accumulent, les revendications se multiplient, mais les forces qui pourraient transformer le pays demeurent trop souvent dispersées.
Notre société n’est pas seulement divisée. Elle est insuffisamment reliée. Et ce défaut de liaison réduit notre capacité à peser sur notre propre avenir.
L’exemple des enseignants est révélateur. Le paiement de leurs droits, la gestion de leurs carrières et leurs conditions de travail ne sont pas de simples affaires internes à une profession. Ils mettent en cause le fonctionnement des administrations, la gestion des ressources publiques et la place réelle de l’éducation dans les priorités nationales.
Selon la Direction générale du budget, la dette salariale de l’État, tous secteurs confondus, était estimée à 193 milliards de FCFA au 1er janvier 2025. Au premier semestre 2025, 78,5 milliards de FCFA de rappels ont été payés, dont 45,4 milliards au titre de l’enseignement secondaire et de l’éducation de base [1]. Ces montants, qui ne concernent pas exclusivement les enseignants, montrent néanmoins l’importance des enjeux administratifs et budgétaires soulevés par leurs revendications.
Lorsque les conditions d’enseignement se dégradent, les conséquences dépassent les salles de classe. Elles touchent les élèves, les familles et, à terme, l’ensemble de la société.
Pourtant, cette interdépendance ne suffit pas à produire une mobilisation commune. Des parents peuvent soutenir les revendications des enseignants tout en rejetant les grèves qui perturbent la scolarité de leurs enfants. D’autres peuvent manquer de temps, de moyens ou de cadres d’organisation pour s’engager. Les intérêts se rejoignent, mais les contraintes immédiates séparent.
La même difficulté apparaît autour de la santé, de l’agriculture, de l’entrepreneuriat ou des libertés publiques. Derrière des revendications différentes reviennent souvent les mêmes exigences : des institutions qui fonctionnent, des droits garantis, des ressources publiques correctement utilisées, des opportunités plus équitablement réparties et des gouvernants tenus de rendre compte.
Nos problèmes sont liés. Nos réponses restent fragmentées.
Ce paradoxe me frappe depuis plusieurs années. Nous disposons pourtant de chercheurs, d’entrepreneurs, de syndicats, d’associations, d’organisations citoyennes et de partis politiques. Nous ne partons pas de rien. Mais ces ressources ne deviennent pas spontanément une force collective.
Des compétences sans coopération, des organisations sans coordination et des initiatives sans continuité ne suffisent pas à transformer un pays.
Le décloisonnement de notre société n’est donc pas un simple supplément de cohésion sociale. C’est une condition de notre capacité à agir et à consolider notre communauté nationale.

Des mondes qui se côtoient, mais ne font pas force commune
Toute société rassemble des groupes, des institutions et des intérêts différents. Cette diversité n’est pas une anomalie. Elle n’est pas davantage une condamnation à l’impuissance.
Le sociologue Émile Durkheim avait montré que la différenciation des fonctions pouvait renforcer la solidarité entre les individus. Parce qu’ils exercent des activités différentes, ils deviennent aussi interdépendants. Mais cette interdépendance ne produit pas automatiquement de la coopération.
Le problème commence lorsque les différences deviennent des enfermements, lorsque les groupes ne disposent pas des relations nécessaires pour se comprendre, négocier et agir ensemble.
Trois phénomènes permettent d’éclairer cette situation :
- Le cloisonnement, lorsque chacun fonctionne dans son univers, avec ses références, ses réseaux et ses priorités.
- La désarticulation, lorsque les relations entre les groupes et les institutions sont insuffisantes, conflictuelles ou peu productives.
- L’atomisation, lorsque les individus et les groupes demeurent isolés, sans moyens suffisants pour organiser une action collective durable.
Ces phénomènes se manifestent notamment dans les relations entre les différentes sphères de la société.
Entre le monde scientifique et le monde politique, d’abord, les connaissances produites sont encore insuffisamment mobilisées dans la décision publique.
Le Cameroun dispose d’universités, de centres de recherche, d’institutions statistiques et d’experts dans de nombreux domaines. Pourtant, produire des statistiques, des études et des évaluations ne garantit pas leur utilisation effective dans l’élaboration et la correction des politiques publiques.
Prenons l’éducation. Les administrations disposent de données sur les effectifs scolaires, les besoins en enseignants, les infrastructures et les résultats des apprentissages. Mais dans quelle mesure ces connaissances permettent-elles d’ajuster les recrutements, la formation ou l’allocation des ressources ?
À quoi sert une évaluation si ses conclusions ne changent rien ? À quoi sert une consultation si la décision est déjà prise ?
La responsabilité n’incombe cependant pas aux seuls décideurs. Les chercheurs et les intellectuels doivent aussi prendre au sérieux les contraintes de l’action : ressources limitées, intérêts contradictoires, résistances institutionnelles et rapports de force. Une recommandation pertinente sur le papier n’est pas encore une stratégie de transformation.
Le savoir ne doit pas ignorer les conditions de sa mise en œuvre. Le pouvoir ne doit pas invoquer ses contraintes pour se soustraire à l’examen critique.
Une autre fracture concerne les relations entre les partis politiques et les organisations citoyennes.
La transparence budgétaire, la corruption, la qualité des services publics, les libertés et la justice sociale sont autant de préoccupations susceptibles de rapprocher les syndicats, les associations, les mouvements citoyens et les formations politiques.
Pourtant, ces organisations développent fréquemment leurs initiatives séparément. Les divergences de méthodes, les rivalités entre responsables, la compétition pour les ressources ou la crainte d’une récupération politique peuvent entretenir cette distance.
Ces préoccupations ne sont pas toujours injustifiées. Mais elles ne devraient pas conduire à une méfiance permanente interdisant toute coopération.
Une organisation peut préserver son autonomie tout en négociant des engagements précis. Un parti politique peut soutenir une revendication sans chercher à en prendre le contrôle. Une coopération peut être limitée, transparente et réversible.
L’indépendance ne se mesure pas à l’absence de partenaires. Elle se mesure à la capacité de décider librement de ses engagements.
La fracture entre les élites et les populations mérite également d’être interrogée.
Dans notre système politique, certaines personnalités deviennent des intermédiaires privilégiés entre leurs communautés et le pouvoir central. Elles peuvent faciliter l’accès à une autorité, intervenir pour une nomination, soutenir la réalisation d’une infrastructure ou mobiliser des ressources en faveur de leur localité.
Ces interventions peuvent répondre à des besoins réels. Mais elles posent un problème lorsque les populations doivent dépendre de ces intermédiaires pour accéder à des services ou à des droits normalement garantis par les institutions.
Un diplôme, une fortune, une fonction administrative ou un accès privilégié aux décideurs peuvent donner de l’influence. Ils ne donnent pas automatiquement le droit de parler au nom des autres.
Il faut distinguer la réussite personnelle, la capacité d’intermédiation et la légitimité de représentation.
Une communauté n’est pas la clientèle d’une personnalité influente. Ses membres sont des citoyens, pas les bénéficiaires permanents d’une protection.
Lorsque la représentation dépend davantage de la proximité avec le pouvoir que du consentement des populations, l’intermédiaire risque de devenir celui qui explique les décisions du sommet plutôt que celui qui porte les exigences de la base.

Des générations et des territoires qui ne vivent pas le même pays
Le cloisonnement de notre société apparaît également dans les rapports entre les générations et les territoires.
Le Cameroun est un pays particulièrement jeune. Selon les estimations du Fonds des Nations unies pour la population, environ 41 % de ses habitants avaient moins de 15 ans en 2025 [2].
Pourtant, les plus hautes responsabilités politiques demeurent largement occupées par des responsables appartenant aux générations les plus âgées. La longévité exceptionnelle de Paul Biya, au pouvoir depuis 1982, en constitue l’expression la plus visible.
Il ne s’agit pas d’opposer les jeunes aux personnes âgées. L’expérience est précieuse. L’âge ne suffit ni à disqualifier ni à légitimer.
Mais l’ancienneté ne peut devenir un droit de propriété sur les responsabilités.
Lorsque les possibilités de renouvellement se ferment, le problème dépasse les parcours individuels. Il concerne l’accès à la décision, la circulation des idées et la capacité des institutions à préparer l’avenir.
La transmission devrait être organisée par des règles crédibles plutôt que dépendre du bon vouloir de ceux qui occupent les places.
Une société ne peut demander à sa jeunesse de porter l’avenir tout en lui refusant les moyens de contribuer aux décisions présentes.
Les fractures territoriales sont tout aussi préoccupantes.
Selon l’Institut national de la statistique, 37,7 % de la population camerounaise vivait sous le seuil national de pauvreté en 2022, soit environ 10,1 millions de personnes. Mais cette moyenne masque des écarts considérables : la pauvreté touchait 56,3 % des populations rurales contre 21,6 % des populations urbaines. Dans l’Extrême-Nord, le taux atteignait 69,2 %, contre 8,3 % à Douala et 10,8 % à Yaoundé [3].
Ces chiffres révèlent des expériences profondément différentes de la vie nationale.
Pour certains, l’urgence est de trouver un emploi, de payer un logement ou de réduire le temps passé dans les transports. Pour d’autres, elle est d’accéder à l’eau, de rejoindre un centre de santé, de disposer d’une route praticable ou de vivre en sécurité.
Ces priorités ne s’excluent pas. Elles révèlent différentes dimensions d’une même exigence de justice territoriale.
Le problème commence lorsqu’une difficulté n’entre dans le débat national qu’à la condition d’être vécue par ceux qui disposent déjà de la parole ou d’un accès aux centres de décision.
Un territoire ne devrait pas devoir obtenir l’attention d’un protecteur pour que ses besoins soient reconnus.
Les crises sécuritaires et humanitaires accentuent ces distances.
Dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, les populations vivent depuis une décennie les conséquences d’un conflit armé. Dans l’Extrême-Nord, les attaques de groupes armés et les déplacements continuent d’affecter les conditions de vie. À ces crises s’ajoutent les conséquences des conflits dans les pays voisins et certains chocs climatiques.
Les estimations humanitaires des Nations unies faisaient état d’environ 2,9 millions de personnes ayant besoin d’assistance au Cameroun en 2026 [4].
Ces fractures ont également une profondeur historique.
La réunification de 1961 a associé deux territoires marqués par des expériences coloniales, administratives, linguistiques et juridiques différentes. Le passage de l’État fédéral à l’État unitaire en 1972 a modifié les conditions institutionnelles de cette association.
Les chercheurs Piet Konings et Francis Nyamnjoh ont notamment analysé la manière dont ces transformations ont nourri, dans une partie de la population anglophone, des sentiments de marginalisation [5].
Cette histoire ne suffit pas à expliquer toutes les causes du conflit actuel. Mais elle rappelle que la construction nationale suppose de prendre au sérieux les expériences et les attentes des différentes composantes du pays.
Pour une famille confrontée à la peur, aux enlèvements ou à l’interruption de la scolarité, la réalité quotidienne peut être très éloignée de celle des populations relativement épargnées par les conflits armés.
Une souffrance ne devient pas nationale seulement lorsqu’elle atteint les centres de pouvoir ou les grandes villes.
Les inégalités sociales produisent un autre enfermement. Ceux qui disposent de solutions privées pour l’éducation, la santé ou d’autres services essentiels peuvent vivre les dysfonctionnements collectifs autrement que ceux qui n’ont aucune alternative.
Il ne s’agit pas de condamner les choix individuels, mais d’en examiner les conséquences possibles sur la solidarité.
Lorsque nous pouvons contourner une défaillance, nous pouvons aussi perdre de vue l’urgence de la corriger.
Pourtant, une solution privée protège d’abord celui qui peut la payer. Elle ne remplace pas une garantie collective.

Des fractures entretenues par des règles, des dépendances et des pratiques
Nos divisions ne tombent pas du ciel. Elles ne s’expliquent pas davantage par une prétendue incapacité culturelle à vivre ensemble.
Elles se reproduisent à travers l’histoire des institutions, l’organisation des pouvoirs, les conditions économiques et les règles d’accès aux ressources.
L’histoire politique du Cameroun a été marquée par une forte concentration du pouvoir. La formation de l’État indépendant, la réunification de 1961, la création du parti unique en 1966 et le passage à l’État unitaire en 1972 ont contribué, selon des modalités différentes, à renforcer la place du pouvoir central dans la vie politique et administrative.
Cette centralisation n’a pas seulement déterminé le lieu où se prennent les décisions. Elle a également influencé la manière dont les acteurs locaux cherchent à accéder aux ressources, aux responsabilités et à la reconnaissance politique.
Dans un système fortement centralisé, la proximité avec le sommet peut devenir une ressource plus décisive que la capacité à organiser des initiatives collectives au niveau local.
Malgré les réformes entreprises, la décentralisation demeure confrontée à des contraintes importantes.
Dans sa Revue des finances publiques de 2024, la Banque mondiale souligne les effets de la centralisation, du clientélisme et des répartitions inéquitables de ressources sur la qualité des services publics [6]. Une analyse publiée en 2025 identifie également des obstacles politiques, administratifs et financiers à la décentralisation et estime à 4 % la part du budget central allouée aux collectivités en 2023, selon le périmètre retenu [7].
Comment demander aux territoires de répondre aux besoins des populations sans leur donner une capacité réelle d’action ?
La dépendance financière peut orienter les comportements. Obtenir l’arbitrage favorable d’un décideur central risque de compter davantage que construire une coopération locale. Les collectivités peuvent être conduites à se disputer les ressources plutôt qu’à organiser des complémentarités.
Les mécanismes clientélistes renforcent ces dépendances.
Lorsqu’un emploi, une nomination, un marché ou une opportunité dépend davantage d’une relation que d’une règle, le message envoyé aux citoyens est clair : ne comptez pas seulement sur vos droits ; cherchez quelqu’un.
Il faut ici distinguer solidarité et clientélisme. La première aide une personne à surmonter une difficulté. Le second conditionne l’accès à une ressource ou à un avantage à une relation de faveur, de loyauté ou de dépendance.
Le problème n’est pas que des proches s’entraident. Il commence lorsque les relations remplacent les règles et que l’appartenance à un réseau devient déterminante dans l’accès aux ressources publiques.
Ce qui relève d’un droit ne devrait pas être distribué comme une faveur.
Ces dépendances peuvent également être entretenues par les restrictions des libertés publiques.
Dans son communiqué du 31 octobre 2025, la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples a exprimé ses préoccupations concernant les violences postélectorales au Cameroun, les pertes en vies humaines, les arrestations et les coupures d’Internet. Elle a notamment condamné l’usage abusif et disproportionné de la force contre des manifestants pacifiques, ainsi que les actes de vandalisme [8].
Ce communiqué ne constitue pas un bilan judiciaire exhaustif. Mais il rappelle l’importance des conditions dans lesquelles les citoyens peuvent exprimer leurs désaccords et s’organiser.
Lorsque l’engagement expose à des risques importants, certains peuvent choisir le silence ou le retrait. La peur peut alors renforcer l’isolement et limiter les possibilités de coopération entre des groupes qui partagent pourtant les mêmes préoccupations.
On ne peut demander la participation tout en fragilisant ses garanties.
Les conditions économiques jouent également un rôle essentiel.
Selon l’OCDE, hors santé, seuls 11 % de la population camerounaise bénéficient d’au moins un programme de protection sociale. En 2021, les ménages supportaient directement environ 70 % des dépenses totales de santé [9].
Dans ces conditions, les solidarités familiales et communautaires deviennent souvent indispensables pour se soigner, poursuivre des études, chercher un emploi ou faire face à une urgence.
Il serait injuste de reprocher systématiquement aux citoyens de privilégier ces solidarités lorsque les protections collectives ne répondent pas suffisamment à leurs besoins.
On ne remplace pas une garantie institutionnelle absente par un discours sur l’unité nationale.
Le problème apparaît lorsque seuls les réseaux les plus influents permettent d’accéder aux opportunités. La faiblesse des institutions renforce alors les dépendances personnelles, lesquelles peuvent à leur tour détourner les efforts de l’amélioration des institutions communes.
Mais nous ne sommes pas extérieurs à ce problème.
Nous dénonçons parfois le favoritisme tout en cherchant une exception pour nos proches. Nous réclamons la démocratie tout en refusant la contradiction dans nos organisations. Nous défendons l’unité nationale tout en relayant des préjugés communautaires.
Cela ne signifie pas que toutes les responsabilités se valent. Ceux qui détiennent le pouvoir, fixent les règles et disposent des ressources publiques ont des obligations particulières.
Mais chacun doit également interroger ce qu’il reproduit dans son propre espace d’action.
Les institutions façonnent les comportements. Les comportements peuvent également consolider les institutions que nous prétendons combattre.

De la colère dispersée à l’action organisée
Partager une frustration ne suffit pas à construire une force.
Les difficultés des hôpitaux concernent les soignants, les malades et leurs familles. L’accès à l’énergie touche les entrepreneurs, les travailleurs et les consommateurs. La qualité de la gestion publique concerne tous ceux qui dépendent des services collectifs.
La Banque mondiale relève d’ailleurs des pratiques de préparation et d’exécution budgétaires qui nuisent à la transparence et à l’efficacité de l’allocation des ressources [6].
Ces questions ne sont pas réservées aux spécialistes. Elles influencent directement les moyens disponibles pour les politiques publiques.
Cela ne signifie pas que tous les problèmes ont la même cause. Une convergence sérieuse ne gomme pas les différences. Elle identifie les mécanismes communs sur lesquels il est possible d’agir ensemble.
Je distingue quatre étapes complémentaires :
- La convergence des préoccupations : reconnaître qu’un problème concerne plusieurs groupes.
- La convergence des analyses : s’accorder sur certaines causes.
- La convergence des objectifs : définir les changements à obtenir.
- La convergence des actions : coordonner les efforts pour les atteindre.
Aucune de ces étapes ne découle automatiquement de la précédente.
Nous pouvons partager un diagnostic et diverger sur les méthodes, défendre un objectif commun et nous méfier les uns des autres, ou nous mobiliser pendant une crise et nous séparer aussitôt après.
L’organisation commence précisément là où l’accord spontané ne suffit plus.
Elle suppose des règles, une répartition des responsabilités, des mécanismes de décision et une obligation de rendre compte. Sans cela, les alliances restent dépendantes des personnes et des circonstances.
Cette difficulté concerne aussi les organisations qui ambitionnent de transformer la société. Comment demander à différentes catégories sociales de coopérer si, au sein des partis, des syndicats ou des mouvements citoyens, les divergences se transforment systématiquement en ruptures ?
La capacité à construire des compromis n’est pas une faiblesse. Elle constitue une compétence essentielle dans une société pluraliste.
Il faut également prendre en compte les coûts de l’engagement.
Une personne qui risque son emploi, son revenu, sa sécurité ou un soutien indispensable peut hésiter à participer à une mobilisation, même lorsqu’elle en approuve les objectifs.
La traiter de lâche ne lui donne ni protection ni moyens d’action.
On ne construit pas une mobilisation durable en demandant aux plus vulnérables de supporter seuls les risques. Il faut organiser l’entraide, partager les charges et tenir compte des contraintes réelles.
Le courage compte. Mais il ne remplace ni les protections ni la stratégie.
Plusieurs expériences africaines permettent d’approfondir cette réflexion.
Au Sénégal, le mouvement Y’en a marre a notamment relié les coupures d’électricité, les difficultés quotidiennes et la critique de la gouvernance à des objectifs civiques précis. Sa campagne « Ma carte, mon arme », lancée en 2011, encourageait l’inscription des jeunes sur les listes électorales. En juin 2011, le mouvement a aussi participé à la mobilisation contre un projet de modification des règles de l’élection présidentielle. Ces actions montrent comment relier des préoccupations diverses à des objectifs et à des formes d’action identifiables [10, 12]. D’autres expériences, telles que le Balai citoyen au Burkina Faso ou Filimbi et Lucha en République démocratique du Congo, méritent également d’être étudiées.
Ces expériences ne sont pas des recettes à importer. Les alliances peuvent se défaire et les mobilisations ne produisent pas toujours les transformations espérées.
Elles montrent néanmoins qu’une action collective durable suppose des objectifs compréhensibles, des relations de confiance, des organisations adaptées et une capacité à maintenir la coopération au-delà des circonstances immédiates.
La force collective ne réside donc pas seulement dans le nombre des mécontents. Elle réside aussi dans leur capacité à s’organiser.
L’accumulation des colères ne fait pas, à elle seule, une stratégie de transformation.
Faire société pour faire Nation
Parler d’une Nation à construire ne revient pas à nier ce qui nous unit déjà. Cela signifie que cette appartenance doit devenir plus effective dans les droits, les institutions et les relations quotidiennes.
Une communauté nationale ne se juge pas seulement à ses symboles. Elle se juge aussi à ce qu’elle garantit à ses membres et aux obligations qu’ils acceptent les uns envers les autres.
L’unité proclamée ne suffit pas. Elle doit se traduire dans les faits : pouvoir exercer ses droits sans chercher un protecteur, participer aux décisions qui engagent son avenir, bénéficier de règles équitables et reconnaître les difficultés des autres comme des préoccupations communes.
Il faut ici distinguer deux exigences complémentaires.
Faire société, c’est construire des relations de confiance, d’échange, de coopération et de solidarité entre des individus et des groupes différents.
Faire Nation, c’est inscrire ces relations dans une appartenance politique commune, un destin partagé et des responsabilités réciproques.
Les deux ne se confondent pas. Un sentiment national peut coexister avec de profondes inégalités. Des échanges économiques peuvent se développer sans créer une solidarité politique suffisante.
Mais une communauté nationale reste fragile lorsqu’elle ne parvient pas à organiser les solidarités entre ses composantes.
La refondation du Cameroun ne peut donc se réduire au remplacement des dirigeants ou à la révision des textes, aussi nécessaires que puissent être ces transformations.
Changer les personnes sans changer les règles ne suffit pas. Changer les règles sans transformer les pratiques et les relations ne suffit pas davantage.
Le décloisonnement suppose notamment des institutions plus équitables, une décentralisation effective, des organisations autonomes et responsables, des protections sociales plus solides et des mécanismes durables de coopération entre les différents acteurs.
Il exige également une culture du désaccord et du compromis, dans laquelle les différences ne deviennent pas systématiquement des motifs de rupture.
Mais ces transformations ne dépendent pas uniquement de l’État.
Elles nous engagent aussi dans nos familles, nos entreprises, nos associations, nos communautés et nos organisations politiques.
Écouter ceux dont l’expérience diffère de la nôtre. Défendre un droit même lorsque nous ne sommes pas directement menacés. Reconnaître une injustice même lorsqu’elle frappe un groupe auquel nous n’appartenons pas.
Il ne s’agit pas d’abolir les appartenances communautaires, professionnelles, culturelles ou politiques. Il s’agit d’empêcher qu’elles deviennent des frontières infranchissables.
Une société forte n’est pas une société sans conflits. C’est une société capable de les traiter sans détruire les conditions de la vie commune.
Cette capacité ne s’improvise pas au moment des crises. Elle se construit par des règles respectées, des engagements tenus, des institutions crédibles et des expériences répétées de coopération.
Nous disposons de compétences, d’organisations, d’initiatives et de ressources. Notre faiblesse ne réside pas seulement dans ce qui nous manque. Elle réside aussi dans notre difficulté à donner une force commune à ce que nous avons.
Nous n’avons pas besoin d’être identiques. Nous n’avons pas besoin d’être d’accord sur tout. Mais nous devons cesser de traiter comme des affaires séparées des défis qui engagent notre avenir collectif.
Faire société, c’est construire les liens qui permettent de vivre et d’agir ensemble. Faire Nation, c’est inscrire ces liens dans la conscience d’un destin et de responsabilités partagés.
Nous ne pourrons pas durablement faire Nation si nous ne parvenons pas à mieux faire société.
Franck Essi
#CeQueJeCrois
#LesIdéesComptent
#NousAvonsLeChoix
#NousAvonsLePouvoir
#AllumonsNosCerveaux

Références et sources documentaires
[1] Ministère des Finances du Cameroun, Direction générale du budget. Revue de l’exécution du budget à fin juin 2025, novembre 2025.
Cliquer pour accéder à Revue_de_lexecution_du_budget_fin-juin-2025-bon.pdf
[2] Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA). Cameroon — World Population Dashboard, estimations démographiques 2025.
[3] Institut national de la statistique du Cameroun (INS). Cinquième Enquête camerounaise auprès des ménages (ECAM5) : principaux indicateurs, mai 2024, données de 2022.
[4] Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA). Cameroun : besoins et plan de réponse humanitaires 2026.
[5] Konings, Piet et Francis B. Nyamnjoh. « The Anglophone Problem in Cameroon », The Journal of Modern African Studies, vol. 35, n° 2, 1997, p. 207-229.
[6] Banque mondiale. Cameroon Public Finance Review: Collect More, Spend Better to Achieve Vision 2035 Goals, 2024.
Cliquer pour accéder à P178982-1056460b-fd05-4158-bbe6-114370399c6d.pdf
[7] Banque mondiale. Analyse des contraintes politiques, administratives et financières de la décentralisation au Cameroun, 2025.
Cliquer pour accéder à P179778-63e8f093-b382-451b-bf70-fdd8bccfcb7e.pdf
[8] Commission africaine des droits de l’homme et des peuples. « Communiqué de presse sur la situation des droits de l’homme en République du Cameroun », 31 octobre 2025.
[9] Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Financement de la protection sociale au Cameroun : le rôle de la fiscalité générale, des cotisations sociales et de la contribution du secteur informel, Éditions OCDE, Paris, 7 mai 2026.
[10] Dimé, Mamadou, Pascal Kapagama, Zakaria Soré et Ibrahima Touré. « Entre la rue et l’internet : pratiques revendicatives et stratégies de mobilisation de Y’en a marre, du Balai citoyen, Filimbi et de la Lucha », Africa Development, vol. 45, n° 4, 2020.
https://doi.org/10.57054/ad.v45i4.625
[11] Durkheim, Émile. De la division du travail social, Paris, Félix Alcan, 1893.
[12] Mouvement Y’en a marre. « Historique » : campagne « Ma carte, mon arme » (2011) et mobilisation de juin 2011.