De l’indignation à l’action, de la dénonciation aux solutions, des victoires ponctuelles aux changements durables.
Par Franck Essi

Je me réjouis de toutes les mobilisations citoyennes contre les injustices, les abus de pouvoir, la corruption, les violences, les scandales et les nombreuses dérives qui continuent de marquer la vie de notre pays.
Chaque fois que des citoyens refusent de se taire, dénoncent une injustice, défendent une victime ou exigent des comptes à ceux qui exercent le pouvoir, c’est une preuve que notre société n’a pas totalement renoncé à sa capacité de résistance.
Une société qui s’indigne encore est une société qui n’a pas complètement capitulé.
Ces mobilisations nous rappellent également une réalité : face aux injustices, les attitudes des citoyens sont différentes. Certains sont conscients, engagés et prêts à agir. D’autres sont résignés, découragés ou convaincus que rien ne peut changer. D’autres encore comprennent les problèmes, mais hésitent à s’engager, parfois par peur des conséquences, parfois parce qu’ils doutent de l’efficacité de l’action collective.
Il ne faut pas nécessairement confondre silence et indifférence, ni absence de mobilisation et absence de conscience. Dans un environnement où l’engagement peut avoir un coût personnel, professionnel, économique ou sécuritaire, beaucoup de citoyens peuvent partager une indignation sans trouver les moyens de l’exprimer.
Mais l’histoire nous enseigne une chose essentielle : les changements ne se produisent pas simplement parce que les injustices existent ou parce qu’une majorité de personnes en souffre. Ils deviennent possibles lorsque des citoyens conscients parviennent à s’organiser, à mobiliser d’autres citoyens et à transformer leur volonté de changement en force collective.
C’est pourquoi je salue toutes celles et tous ceux qui, malgré les difficultés, continuent de se mobiliser pour défendre les droits, la justice, la dignité humaine et l’intérêt général.
Cependant, nous devons aussi nous poser une question fondamentale :
Comment faire en sorte que nos mobilisations produisent des changements réels, profonds et durables, plutôt que de simples moments d’indignation suivis d’un retour à la normale ?
Autrement dit, comment donner véritablement la priorité aux priorités dans nos luttes ?
À mon avis, cela exige au moins cinq changements importants dans notre manière de penser et de conduire l’action citoyenne.
Mettre davantage l’accent sur les solutions que sur la seule dénonciation des problèmes
Dénoncer une injustice est nécessaire. C’est souvent le premier acte de résistance face à l’arbitraire, à l’impunité ou à l’indifférence.
Mais dénoncer ne suffit pas.
Nous pouvons multiplier les publications, les déclarations, les pétitions, les manifestations et les campagnes sur les réseaux sociaux sans nécessairement obtenir les changements que nous recherchons.
La visibilité d’un problème n’est pas sa résolution. L’intensité de notre indignation ne mesure pas l’efficacité de notre action.
Une fois le problème identifié, documenté et compris, l’essentiel de nos efforts doit porter sur les solutions à obtenir et sur les moyens concrets de les faire adopter et appliquer.
Cela suppose de nous poser plusieurs questions :
- Que voulons-nous exactement changer ?
- Quelles décisions permettraient de réparer l’injustice ou de mettre fin au problème ?
- Qui détient le pouvoir de prendre ces décisions ?
- Quels moyens légaux, citoyens et collectifs pouvons-nous mobiliser pour obtenir ces changements ?
- Comment saurons-nous que notre mobilisation a effectivement produit des résultats ?
Prenons le cas d’un scandale impliquant des responsables publics.
La dénonciation peut légitimement conduire à exiger des enquêtes, des sanctions et la restitution éventuelle des ressources détournées.
Mais une mobilisation véritablement orientée vers les solutions doit aller plus loin.
Elle doit également chercher à obtenir :
- Pour les victimes : la protection, la reconnaissance des préjudices, la réparation et l’accès à la justice.
- Pour les responsables : l’établissement des faits, la détermination des responsabilités et l’application effective des sanctions prévues par la loi.
- Pour les institutions : la correction des défaillances qui ont rendu le scandale possible.
- Pour la société : des garanties concrètes permettant de réduire les risques de répétition.
Il ne s’agit donc pas d’opposer la sanction à la réforme. Les deux sont nécessaires.
Sanctionner les responsables sans corriger le système laisse intactes les conditions qui ont permis les abus. Réformer le système sans établir les responsabilités peut, à son tour, consacrer l’impunité.
Une mobilisation efficace doit rechercher à la fois la justice pour les victimes, la responsabilité des auteurs et la transformation des mécanismes qui favorisent les injustices.

Privilégier les changements structurels sans négliger les injustices particulières
Chaque injustice mérite notre attention. Chaque victime mérite d’être entendue. Chaque abus doit pouvoir être dénoncé et traité.
Mais nous devons apprendre à regarder au-delà des cas particuliers.
Lorsqu’un scandale éclate, notre attention se concentre généralement sur les faits, les victimes et les responsables présumés. L’émotion est forte. Les réactions se multiplient. Des voix s’élèvent pour exiger justice.
Puis, progressivement, l’attention diminue. Un autre scandale survient. Une nouvelle indignation chasse la précédente.
Et, trop souvent, les mêmes pratiques continuent.
Nous passons alors d’un scandale à un autre, d’une indignation à une autre, d’une mobilisation à une autre, sans modifier suffisamment les mécanismes qui produisent ces injustices.
C’est l’un des grands pièges de l’action citoyenne : consacrer toute notre énergie à combattre les manifestations d’un problème sans nous attaquer à ses causes profondes.
Lorsqu’un établissement hospitalier connaît un scandale, la question ne doit pas seulement être de savoir qui doit être sanctionné. Nous devons également nous interroger sur le financement des hôpitaux, la qualité des soins, les mécanismes de contrôle, la responsabilité des dirigeants, les droits des patients et les voies de recours.
Lorsqu’une affaire de corruption est révélée, nous devons nous intéresser aux personnes impliquées, mais également aux règles de passation des marchés, aux mécanismes de contrôle, à la transparence des finances publiques, à l’indépendance de la justice et aux conditions qui rendent possibles les détournements.
Lorsqu’une femme est victime de violences, notre mobilisation doit exiger justice pour elle, mais également interroger les mécanismes de prévention, la protection des victimes, l’accès aux services d’accompagnement, les pratiques institutionnelles et les normes sociales qui entretiennent ces violences.
Un cas particulier doit devenir une porte d’entrée pour comprendre et transformer un problème collectif.
Cela suppose de nous poser systématiquement trois grandes questions :
- Qu’est-ce qui, dans le fonctionnement actuel de notre société et de nos institutions, rend possible cette injustice ?
- Quelles règles, pratiques, institutions ou rapports de pouvoir devons-nous changer pour empêcher ou réduire durablement sa répétition ?
- Comment utiliser la mobilisation autour de ce cas particulier pour obtenir ces transformations ?
Cette approche permet de dépasser la simple réaction.
Elle nous oblige à construire une vision du changement, à identifier des réformes précises et à inscrire nos mobilisations dans une perspective plus large.
Nous ne devons pas seulement nous battre pour que tel scandale ne se reproduise plus. Nous devons nous battre pour que le système qui l’a rendu possible soit profondément transformé.

Transformer les mobilisations ponctuelles en organisations citoyennes permanentes
Une mobilisation spontanée peut révéler une injustice, attirer l’attention de l’opinion publique et contraindre des responsables à réagir.
Mais elle rencontre rapidement ses limites lorsqu’elle ne s’appuie pas sur une organisation capable de poursuivre le travail dans la durée.
L’indignation est souvent intense, mais passagère. Les scandales se succèdent. Les médias et les réseaux sociaux déplacent leur attention. Les citoyens retournent à leurs préoccupations quotidiennes.
Pendant ce temps, les intérêts qui entretiennent les injustices restent organisés.
Ils disposent parfois de ressources financières, de réseaux d’influence, de relais institutionnels et d’une grande capacité à attendre que la mobilisation s’essouffle.
Nous ne pouvons pas combattre durablement des systèmes organisés avec des indignations désorganisées.
C’est pourquoi nos mobilisations doivent progressivement déboucher sur la construction de mécanismes permanents de veille, d’alerte, de solidarité et d’action citoyennes.
Cela suppose notamment :
- Des réseaux de veille citoyenne, capables de recueillir, vérifier et documenter les informations sur les injustices et les dysfonctionnements.
- Des mécanismes d’alerte, permettant de signaler rapidement les abus tout en protégeant les victimes, les témoins et les personnes qui les dénoncent.
- Des équipes d’analyse et de proposition, capables d’identifier les causes des problèmes et de formuler des solutions réalistes.
- Des dispositifs d’accompagnement et de solidarité, pour soutenir les victimes et les citoyens qui prennent des risques en défendant l’intérêt général.
- Des mécanismes de mobilisation et de suivi, permettant de maintenir la pression citoyenne jusqu’à l’obtention et à l’application effective des changements recherchés.
Ces organisations doivent également être capables de travailler ensemble.
Les associations, les syndicats, les organisations professionnelles, les collectifs citoyens, les défenseurs des droits humains, les médias indépendants et les autres acteurs engagés dans la défense de l’intérêt général ont tout intérêt à construire des convergences.
Cela ne signifie pas qu’ils doivent renoncer à leur autonomie ou partager toutes les mêmes positions.
Cela signifie qu’ils doivent apprendre à identifier des objectifs communs et à coordonner leurs efforts lorsque cela est nécessaire.
L’unité dans l’action n’exige pas l’uniformité des opinions. Elle exige la capacité de se retrouver autour de causes et d’objectifs clairement définis.
Une société civile forte n’est pas simplement une société civile qui réagit aux scandales. C’est une société civile qui enquête, documente, propose, mobilise, accompagne, contrôle et persévère.
C’est une société civile capable de devenir un véritable contre-pouvoir.
La qualité d’un pouvoir dépend aussi de la qualité, de l’indépendance et de la vitalité des contre-pouvoirs qui lui font face.

Passer de la mobilisation émotionnelle à l’action stratégique
L’indignation est une énergie précieuse. Elle peut réveiller les consciences, briser le silence et provoquer l’engagement.
Mais elle ne constitue pas, à elle seule, une stratégie.
Être en colère contre une injustice ne signifie pas encore savoir comment y mettre fin.
Une lutte efficace suppose de comprendre le problème, d’identifier les acteurs concernés, de mesurer les rapports de force et de choisir les moyens d’action les plus susceptibles de produire les résultats recherchés.
Cela exige de distinguer plusieurs éléments :
- L’objectif : le changement précis que nous voulons obtenir.
- Les responsables de la décision : les personnes ou institutions qui disposent du pouvoir d’agir.
- Les alliés potentiels : les acteurs susceptibles de contribuer à la mobilisation.
- Les obstacles : les intérêts, les pratiques et les rapports de force qui s’opposent au changement.
- Les moyens d’action : les démarches juridiques, les campagnes publiques, les actions collectives non violentes, les interpellations institutionnelles et les autres formes de pression citoyenne.
- Les indicateurs de progrès : les faits vérifiables qui permettront de savoir si nous avançons réellement.
Il faut aussi apprendre à hiérarchiser nos batailles.
Toutes les injustices méritent notre attention, mais nos capacités d’action ne sont pas illimitées. Nous ne disposons ni de ressources humaines infinies, ni de moyens financiers illimités, ni d’une attention collective permanente.
Nous devons donc savoir où concentrer nos efforts pour obtenir les changements les plus significatifs.
Cela ne veut pas dire abandonner certaines victimes ou considérer certaines injustices comme secondaires.
Cela signifie organiser nos efforts de manière à agir sur les problèmes dont la résolution peut améliorer durablement la situation du plus grand nombre, tout en maintenant la solidarité avec celles et ceux qui subissent des injustices particulières.
Une lutte ne devient pas stratégique simplement parce que sa cause est juste. Elle devient stratégique lorsqu’elle définit clairement les changements recherchés et organise les moyens de les obtenir.
Nous devons également apprendre à distinguer les victoires symboliques des victoires réelles.
Une déclaration officielle, l’annonce d’une enquête, la suspension d’un responsable ou la promesse d’une réforme peuvent constituer des avancées.
Mais ces annonces ne doivent pas automatiquement être considérées comme des victoires définitives.
Les véritables résultats se mesurent dans les décisions prises, les engagements respectés, les réparations obtenues, les règles modifiées et les changements effectivement constatés dans la vie des populations.
Notre objectif ne doit pas être seulement d’obtenir une réaction des autorités. Il doit être d’obtenir des résultats vérifiables pour les citoyens.

Faire de chaque lutte une occasion de construire une force citoyenne plus grande
Il existe enfin une dimension souvent négligée dans nos mobilisations : ce qu’elles permettent de construire pour les luttes futures.
Une mobilisation peut ne pas obtenir immédiatement toutes ses revendications et néanmoins produire des acquis importants.
Elle peut permettre à des citoyens de se rencontrer, de mieux comprendre leurs droits, d’apprendre à travailler ensemble, de développer des compétences, de construire des réseaux de solidarité et de renforcer leur confiance dans l’action collective.
Inversement, une mobilisation peut obtenir satisfaction sur une revendication particulière sans laisser derrière elle aucune organisation, aucune compétence nouvelle et aucune capacité supplémentaire d’action.
Une victoire ponctuelle qui ne renforce pas notre capacité collective à agir risque de rester une victoire fragile.
Nous devons donc évaluer nos mobilisations à deux niveaux.
D’abord, les résultats immédiats : avons-nous obtenu justice, réparation, sanction ou réforme ?
Ensuite, les acquis collectifs : sommes-nous mieux organisés, mieux informés, plus solidaires et davantage capables de défendre nos droits demain ?
Cette seconde dimension est fondamentale.
Car le changement durable d’une société ne dépend pas uniquement des décisions prises par ceux qui gouvernent. Il dépend également de la capacité des citoyens à s’organiser pour défendre leurs intérêts, contrôler l’action publique et participer aux décisions qui concernent leur avenir.
Dans un pays comme le Cameroun, où les dysfonctionnements institutionnels, l’impunité, les inégalités et la concentration du pouvoir alimentent de nombreuses injustices, cette question est particulièrement importante.
Nous avons besoin de citoyens qui ne soient pas seulement capables de protester contre les mauvaises décisions, mais aussi de s’organiser pour imposer le respect des règles, obtenir des réformes et contribuer à la transformation de la gouvernance.
C’est ainsi que les luttes particulières peuvent progressivement contribuer à une transformation plus profonde de l’État, des institutions et des rapports entre les gouvernants et les gouvernés.

Notre véritable défi : transformer l’indignation en pouvoir citoyen
Au fond, donner la priorité aux priorités dans nos luttes, c’est refuser de confondre agitation et action, visibilité et efficacité, indignation et transformation.
C’est comprendre que la dénonciation est nécessaire, mais qu’elle doit ouvrir la voie à des solutions.
C’est comprendre que la sanction des responsables est indispensable, mais qu’elle doit s’accompagner de changements structurels.
C’est comprendre qu’une mobilisation ponctuelle peut être utile, mais qu’elle doit contribuer à construire une capacité permanente d’action citoyenne.
C’est comprendre enfin que le véritable enjeu n’est pas seulement de faire reculer une injustice aujourd’hui, mais de renforcer la capacité de notre société à prévenir, combattre et corriger les injustices de demain.
Nous devons donc apprendre à transformer :
- Nos indignations en revendications précises.
- Nos revendications en objectifs de changement.
- Nos mobilisations en stratégies organisées.
- Nos victoires ponctuelles en réformes durables.
- Nos expériences de lutte en capacités collectives permanentes.
Le véritable pouvoir citoyen ne réside pas uniquement dans notre capacité à dire NON aux injustices.
Il réside également dans notre capacité à nous organiser pour faire advenir ce à quoi nous disons OUI : la justice, la dignité, l’égalité devant la loi, la responsabilité des dirigeants, des institutions efficaces et un État véritablement au service du peuple.
Nous ne devons pas seulement devenir une société qui s’indigne davantage. Nous devons devenir une société qui s’organise mieux, agit plus efficacement et obtient des changements durables.
Cela demande du courage, bien sûr. Mais aussi de la méthode, de la discipline, de la persévérance, de la solidarité et une vision claire de ce que nous voulons construire.
Les systèmes injustes ne se maintiennent pas seulement parce que ceux qui en profitent sont puissants. Ils se maintiennent aussi lorsque ceux qui les contestent restent dispersés, réagissent séparément et ne parviennent pas à construire une force collective durable.
Notre défi est donc de faire en sorte que chaque injustice dénoncée nous rapproche d’une société plus juste, que chaque mobilisation nous rende plus forts et que chaque victoire ouvre la voie à des transformations plus profondes.
C’est à cette condition que nous pourrons passer d’une succession de combats contre les conséquences d’un système à une véritable dynamique de transformation de ce système.
Et c’est ainsi que nous donnerons réellement la priorité aux priorités.
Mais avant toute chose, je tiens à saluer toutes les citoyennes et tous les citoyens qui, chaque jour, se lèvent avec courage et détermination pour défendre la justice, les droits et la dignité humaine.
À celles et ceux qui dénoncent, qui documentent, qui accompagnent les victimes, qui prennent des risques, qui organisent les mobilisations et qui refusent de céder à la résignation : votre engagement est précieux.
À toutes les victimes d’injustices, d’abus et de violences : solidarité, force et courage !
Ne nous contentons pas de gagner des batailles. Organisons-nous pour changer durablement les règles du jeu.
Franck Essi
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