Pourquoi attendre un sauveur est une stratégie perdante
Par Franck Essi

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L’une des habitudes les plus dangereuses dans une société est l’habitude d’attendre.
Attendre l’homme providentiel.
Attendre le leader exceptionnel.
Attendre celui qui viendra, seul, réparer ce que plusieurs générations ont laissé se dégrader.
Attendre celui qui pensera pour nous, décidera pour nous, luttera pour nous, organisera pour nous, et finira par nous libérer malgré nous.
Cette attente peut paraître confortable. Elle donne l’illusion que le changement est possible sans effort profond de notre part. Elle nous dispense de penser sérieusement. Elle nous dispense de nous organiser patiemment. Elle nous dispense d’assumer notre part de responsabilité.
Mais cette attente est un piège.
Car aucune société ne se transforme durablement par procuration.
Un leader peut éveiller les consciences.
Un leader peut clarifier une vision.
Un leader peut ouvrir une brèche.
Un leader peut incarner un moment historique.
Un leader peut donner du courage à ceux qui hésitent encore.
Mais un leader ne peut pas remplacer la maturité citoyenne.
Il ne peut pas organiser durablement des citoyens qui refusent de s’organiser. Il ne peut pas construire des institutions solides avec des personnes qui ne croient qu’aux miracles. Il ne peut pas créer une discipline collective là où chacun attend que l’autre porte la charge commune.
C’est ici que commence l’une de nos grandes confusions : nous voulons souvent des leaders forts, mais nous ne voulons pas toujours devenir des citoyens responsables.
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Le problème n’est pas le leadership, mais la substitution
Il faut le dire clairement : une société a besoin de leaders. Elle a besoin de femmes et d’hommes capables de voir plus loin, de prendre des risques, de nommer les problèmes, de proposer une direction et de rassembler les énergies dispersées.
Le problème n’est donc pas d’avoir des leaders forts.
Le problème est de croire qu’un leader fort peut remplacer des citoyens organisés, responsables et matures.
Le vrai leader ne fabrique pas des adorateurs passifs. Il aide des femmes et des hommes à grandir en conscience, en caractère et en responsabilité. Il ne dit pas :
« Faites-moi confiance, je vais tout faire à votre place. »
Il dit plutôt :
« Construisons ensemble la capacité de faire ce qu’aucun de nous ne peut accomplir seul. »
C’est toute la différence entre le culte du sauveur et la formation de citoyens matures.
Dans beaucoup de nos sociétés, nous critiquons la concentration du pouvoir entre les mains d’un seul homme. Mais, très souvent, nous reproduisons la même logique dans nos associations, nos partis politiques, nos mouvements citoyens, nos familles, nos églises et nos entreprises.
Nous voulons que « quelqu’un » parle.
Que « quelqu’un » organise.
Que « quelqu’un » finance.
Que « quelqu’un » prenne les risques.
Que « quelqu’un » porte la fatigue, les critiques, les sacrifices et les responsabilités.
Puis, lorsque les choses n’avancent pas, nous nous demandons pourquoi le changement tarde.
La réponse est parfois simple : trop de personnes attendent que quelques-uns portent ce qui devrait être porté collectivement.
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Le culte du sauveur produit des citoyens mineurs
Le culte du sauveur n’est pas seulement une erreur stratégique. C’est aussi une maladie politique et morale.
Il habitue les citoyens à regarder au lieu d’agir.
Il transforme les militants en supporters.
Il transforme les organisations en chapelles.
Il transforme les leaders en figures intouchables.
Il transforme les désaccords en trahisons.
Il transforme la critique en menace.
Et, progressivement, il prépare les déceptions de demain.
Car lorsque tout dépend d’un sauveur, tout devient fragile :
- S’il échoue, l’espoir s’effondre ;
- S’il se fatigue, le mouvement ralentit ;
- S’il se compromet, les consciences se troublent ;
- S’il disparaît, l’organisation vacille ;
- S’il est attaqué, tout le projet semble menacé.
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Une société qui délègue son destin à un seul homme reste vulnérable.
Mais une société composée de citoyens capables de penser, de s’organiser, de contribuer et de tenir leurs leaders responsables devient beaucoup plus difficile à manipuler, à intimider ou à arrêter.
La dépendance dit :
« Quelqu’un doit venir nous sauver. »
La responsabilité demande :
« Quelle est ma part dans le travail qui doit être fait ? »
La dépendance applaudit les leaders sans construire les institutions.
La responsabilité soutient les leaders tout en renforçant les règles, les équipes, les méthodes et les structures.
La dépendance cherche un héros.
La responsabilité forme des citoyens capables de faire émerger plusieurs leaders.
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Que signifie former des citoyens matures ?
Des citoyens matures ne sont pas des citoyens sans leaders. Ce ne sont pas non plus des citoyens sans émotions, sans colère, sans espérance ou sans figures inspirantes.
Des citoyens matures sont des femmes et des hommes qui refusent de rester dans la dépendance politique, morale et organisationnelle.
Ils comprennent que la transformation d’une société ne dépend pas seulement de la sincérité d’un homme, de l’éloquence d’un discours ou de l’intensité d’un moment.
Des citoyens matures apprennent à :
- Distinguer l’émotion de l’analyse ;
- Refuser les solutions magiques ;
- Rechercher une information sérieuse ;
- Accepter les désaccords sans se détruire ;
- Soutenir leurs leaders sans les idolâtrer ;
- Contrôler leurs dirigeants sans saboter l’action collective ;
- Transformer l’indignation en organisation ;
- Construire des institutions plus fortes que les individus.
La maturité citoyenne commence lorsque les femmes et les hommes cessent de confondre l’espérance avec l’attente passive.
Espérer ne signifie pas rester assis en attendant que l’histoire fasse le travail à notre place. Espérer, c’est se préparer. C’est apprendre. C’est contribuer. C’est s’organiser. C’est tenir dans la durée.
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De la plainte à la contribution
Le vrai changement ne commence pas seulement dans les discours, les slogans ou les grandes déclarations. Il commence lorsque chacun accepte de passer de la plainte à la contribution.
C’est une conversion intérieure.
Elle consiste à cesser de demander uniquement :
« Qu’est-ce que les autres doivent faire ? »
Pour commencer à se demander :
« Qu’est-ce que je dois faire, à mon niveau, avec les moyens dont je dispose ? »
Dans une association, on reconnaît la logique du sauveur lorsque les mêmes personnes préparent les réunions, mobilisent les membres, cotisent, rédigent les documents, prennent les coups, pendant que d’autres arrivent au dernier moment pour juger, corriger ou applaudir.
Dans une famille, cette logique apparaît lorsqu’une seule personne doit payer, organiser, résoudre, conseiller, soutenir, arbitrer, tandis que les autres observent, consomment ou critiquent.
Dans un mouvement citoyen, elle se voit lorsque beaucoup partagent les messages, applaudissent les prises de parole, répètent les slogans, mais très peu acceptent de se former, de mobiliser autour d’eux, de prendre des tâches concrètes, de contribuer financièrement, de défendre la cause dans la durée.
Dans une nation, elle devient dangereuse lorsque les citoyens dénoncent l’échec des dirigeants, mais refusent eux-mêmes de s’informer, de s’organiser, de défendre le bien commun et de demander des comptes avec constance.
La responsabilité commence donc par des gestes simples :
- Prendre une tâche et l’accomplir sérieusement ;
- Respecter les engagements pris ;
- Contribuer avec ses moyens ;
- Proposer au lieu de seulement critiquer ;
- Apprendre au lieu de répéter ;
- Aider à résoudre les problèmes au lieu de les commenter ;
- Soutenir l’action collective même lorsque personne ne nous applaudit.
Mais cette responsabilité individuelle ne suffit pas si elle reste dispersée.
Une société ne se transforme pas par de bonnes volontés isolées. Elle se transforme lorsque ces volontés apprennent à se coordonner, à durer et à produire des institutions.
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L’organisation transforme la bonne volonté en puissance collective
La bonne volonté est nécessaire. Mais elle ne suffit pas.
Beaucoup de citoyens ont de la colère.
Beaucoup de personnes ont de bonnes intentions.
Beaucoup de militants ont du courage.
Beaucoup de jeunes veulent que les choses changent.
Mais sans organisation, l’énergie se disperse.
Sans méthode, l’indignation s’épuise.
Sans discipline, l’enthousiasme retombe.
Sans institutions, les victoires restent fragiles.
C’est pourquoi la logique du bâtisseur est supérieure à la logique du sauveur.
La logique du sauveur demande :
« Qui viendra régler le problème à notre place ? »
La logique du bâtisseur demande :
« Qu’avons-nous la responsabilité de construire, de protéger et d’améliorer ensemble ? »
La logique du sauveur produit des spectateurs.
La logique du bâtisseur produit des citoyens.
La logique du sauveur attend un miracle.
La logique du bâtisseur crée des habitudes, des méthodes, des équipes, des règles et de la discipline.
La logique du sauveur cherche un homme exceptionnel.
La logique du bâtisseur forme des milliers de citoyens responsables.
Et c’est là que commence le vrai pouvoir d’une société.
Un enseignant qui éveille l’esprit critique fait sa part.
Un parent qui éduque ses enfants à la responsabilité fait sa part.
Un militant qui forme plutôt que manipule fait sa part.
Un entrepreneur qui crée de la valeur avec éthique fait sa part.
Un citoyen qui refuse le mensonge, la corruption et la haine fait sa part.
Un jeune qui décide d’apprendre, de servir et de construire fait sa part.
Le changement devient puissant lorsque les petites responsabilités assumées par beaucoup de personnes finissent par produire une grande force collective.
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La vraie question
La question décisive n’est donc pas :
Qui viendra nous sauver ?
La vraie question est :
Quelle part suis-je prêt à porter moi-même pour que les choses changent ?
Quelle vérité suis-je prêt à dire ?
Quelle responsabilité suis-je prêt à assumer ?
Quelle discipline suis-je prêt à pratiquer ?
Quelle organisation suis-je prêt à renforcer ?
Quel bien commun suis-je prêt à défendre ?
Quelle contribution suis-je prêt à apporter, même lorsque personne ne m’applaudit ?
Une société qui attend d’être sauvée retarde souvent sa propre libération.
Mais une société composée de citoyens qui se lèvent, qui pensent, qui s’organisent, qui contribuent et qui assument leur part de responsabilité devient difficile à arrêter.
Car aucun sauveur ne remplacera jamais des citoyens qui refusent de grandir.
Mais aucun système ne résiste longtemps à des citoyens qui apprennent enfin à penser, à s’organiser et à tenir debout.
Franck Essi
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